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Arthur Symons, Une farce symboliste Traduction de Michèle Duclos

23 avril 2016


Arthur Symons par Jacques Camile-Blanche La représentation d’« Ubu Roi, comédie guignolesque », par Monsieur Alfred Jarry, au Théâtre de l’Oeuvre, si elle a peu d’importance en soi, est d’un poids considérable comme symptôme des tendances qui agitent actuellement l’esprit de la jeune génération en France. La pièce est la première farce symboliste, elle manifeste la grossièreté d’un potache ou d’un sauvage ; ce q’il y a de plus remarquable à son sujet après tout, c’est l’insolence avec laquelle un jeune écrivain se moque de la civilisation elle-même, balayant tout l’art et avec lui toute l’humanité, jusque dans un même infâme seau de toilette. Qu’une telle pièce ait pu être écrite est déjà surprenant ; mais elle a été louée par Catulle Mendès, par Anatole France, le livre a connu plusieurs éditions et voilà que la pièce a été montée par Lugné-Poe (dont le théâtre de l’Oeuvre essentiellement symboliste a – la chose est révélatrice – remplacé le Théâtre Libre essentiellement naturaliste). Et elle a été donnée, à deux reprises, devant une salle comble, hurlante mais domptée, brutalisée jusqu’à en perdre complètement la raison par le sabre de bois d’un Philosophe Pantalon grossier, inintelligent et infantile.

L’idée de Monsieur Jarry, dans cette farce symboliste, était de ridiculiser l’humanité en faisant jouer à des êtres humains le rôle de marionnettes, le visage caché par des masques en carton, la voix au diapason des hurlements et des nasillements que la tradition assigne judicieusement aux voix de cet univers en bois, et à imiter l’inflexibilité rigide et la vie spasmodique des marionnettes par une allure sautillante et titubante. L’auteur, qui a écrit un essai, « De l’Inutilité du Théâtre au Théâtre », explique qu’une représentation de marionnettes ne peut convenablement être accompagnée que par la musique de foire de marionnettes ; c’est pourquoi les mouvements de ces marionnettes humaines étaient accompagnés, de temps à autre, par un orchestre composé d’un piano, de cymbales et de tambours, qui jouait dans les coulisses en reproduisant exactement les sonorités de cet orchestre de foire qui joue sur une estrade en bois devant une tente en toile. L’action est censée se passer « en Pologne C’est-à-dire au pays de Nulle part » ; et le décor était peint pour représenter, avec des conventions infantiles intérieurs et extérieurs et même des zones torrides, tempérées et arctiques tout à la fois. En face de vous et au fond de la scène, on apercevait des pommiers en fleur, sous un ciel bleu, et dans le ciel une petite fenêtre fermée et une cheminée qui contenait un creuset d’alchimiste, en plein milieu duquel (avec quelle intention de raffiner, je me le demande ?) entraient et sortaient en groupes des acteurs vociférants et sanguinaires de ce drame. A gauche on avait peint un lit et au pied du lit un arbre nu et la neige en train de tomber. A droite il y avait des palmiers et autour d’un d’entre eux s’enroulait un boa constricteur ; une porte ouvrait sur le ciel, et à côté de la porte un squelette pendait à une potence. Les changements de décor étaient annoncés par la méthode élisabéthaine simple d’une pancarte où étaient gribouillées des indications scéniques telles que celle-ci : « La scène représente la province de Livonie couverte de neige ». Un véritable gentleman en tenue de soirée représentant le temps, le Père Chronos, tel qu’on le voit sur les arbres de Noël, traversait allégrement la scène sur la pointe des pieds entre deux scènes et accrochait la nouvelle pancarte à son clou. Et avant que le rideau se lève, dans ce qui n’était après tout qu’une imitation locale d’une absurdité locale, deux ouvriers apportèrent à reculons sur la scène une chaise cannelée et une petite table recouverte d’un sac, et Monsieur Jarry (un très jeune homme, petit, avec un visage dur et intelligent) s’assit à la table et lut sa « conférence » sur sa pièce.

En expliquant ses intentions, Monsieur Jarry me paraissait plutôt expliquer les intentions qu’il aurait dû avoir ou qu’il avait remarquablement échoué à appliquer. Etre en quelque sorte l’antithèse comique de Maeterlinck tout comme la pièce satirique antique était à la fois le pendant et l’antithèse de la tragédie de son temps : telle était, semble-t-il bien qu’il ne l’ait pas dit, l’une des ambitions légitimes de l’auteur d’ « Ubu-Roi ». « C’est l’instauration du Guignol Littéraire » affirme-t-il, et une génération qui a épuisé tous les alcools, toutes les préparations solubles de l’artificiel, peut bien rechercher une ultime sensation dans les passions tirées par des ficelles, dans le visage en bois des marionnettes, et, par une illusion supplémentaire, de marionnettes qui sont des êtes vivants ; des êtres vivants qui imitent ces images en bois de la vie qui imitent elles-mêmes des êtres vivants. On verra là certainement une excuse, une occasion pour une immense satire, une parodie swiftienne ou rabelaisienne du monde. Mais pour le moment Monsieur Jarry ne possède pas la capacité intellectuelle ni la maîtrise d’une nouvelle technique requises pour appliquer un programme aussi vaste. Swift et Rabelais sont avant tout des satiristes qui ont un but, et des satiristes qui écrivent. Monsieur Jarry semble avoir oublié son but avant d’écrire, et d’écrire lorsque sa main prend la plume. « Ubu Roi » est la gesticulation d’un jeune huron qui exprime ainsi sa désapprobation de la civilisation. Une satire sans nuances devient évidente et la conception présente de la satire selon M. Jarry est par trop celle du potache pour qui une bonne blague est la forme la plus efficace de l’humour, et des injures gribouillées sur une ardoise la forme la plus remarquable de l’esprit. Ces « gamins » de bois brusques et sautillants, crasseux, querelleurs, orduriers, nous ramènent, admettons-le, et on peut dire légitimement, à ce qu’il y a de primitivement animal dans l’humanité. Ubu peut bien être « un sac à vices, une outre à vins, une poche à bile, un empereur romain de la décadence, idoine à toutes cacades, pillard, paillard, braillard, un goulaphre », comme l’auteur le décrit ; mais il n’est pas suffisamment cela, il n’est pas suffisamment creusé, ni mis en branle avec suffisamment d’invention comique. Il n’atteint pas à la dignité véritable de la marionnette. Il reste un singe sur un bâton.

Pourtant, Ubu ne manque ni d’intérêt ni de valeur ; l’expérience étrange de la rue Blanche est un pas important dans le mouvement des esprits. Car il nous montre que l’artificiel, ayant parcouru un cercle complet, revient au primitif ; des Esseintes retombe dans le Peau Rouge. M. Jarry est logique, de cette logique irrésistible des Français. Dans notre recherche de la sensation nous avons épuisé la sensation ; et maintenant, devant un peuple qui a mené à sa perfection les nuances subtiles jusqu’au point d’épuisement, qui a raffiné la délicatesse de la perception jusqu’à l’annihilation des sens mêmes qui nous permettent l’extase, un Sans-culotte de la littérature crie pendant des heures ce mot du caniveau imprononçable qui sert de refrain, de « Leitmotiv » à cette comédie des masques. Comme l’esthète en quête des plaisirs que le plaisir laisse épuisé, l’adepte en quête des illusions matérielles de l’artifice littéraire revient finalement à cet élément de cruauté premier, soumis, jamais complètement éteint, qui est l’un des liens qui nous rattachent à la terre. « Ubu Roi » est la sauvagerie dont nous avons tiré la civilisation ; ces marionnettes peintes, exterminatrices, sont les éléments destructeurs aussi vieux que le monde, que nous ne pourrons jamais chasser du système des choses naturelles.

Arthur Symons, “A Symbolist Farce”, première publication dans The Saturday Review vol. LXXXII 19 décembre 1896, repris dans Studies in Seven Arts, Londres, Constable, 1906


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