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Arthur Rimbaud, Voyelles, par Gabriel Sivak

26 avril 2014

par temporel

Arthur RIMBAUD (1854-1891)

Voyelles


A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges ;
- O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !




Dans le cas de voyelles, tu es confronté à une double contrainte, car il s’agit d’un poème qui compose lui-même un jeu d’associations. Lors de sa retransmission sur France Musique la présentatrice te citait, disant que tu avais cherché à « déstructurer le poème en reprenant certains alexandrins, et en répétant certains mots. Cela annoncerait le croisement des arts dans l’avenir de l’humanité. Les enfants étant les grands visionnaires, ils en seront les plus légitimes interprètes ». Déstructurer ?

G. S. : Disons que dans la façon de traiter un poème aujourd’hui, un compositeur peut soit faire lire le texte tel qu’il est sans rien changer, soit chercher à trouver un refrain qui revient très souvent « noir, blanc, rouge, vert bleu, voyelles ». Cela va structurer la pièce, comme une sorte de balise pour les auditeurs, sur le mode du rondo. Je trouvais cela amusant pour ce poème. Donc je n’ai pas cherché à déstructurer, vocabulaire trop violent. Mais en fait, j’accepte le sens radical du mot dans le travail que j’ai fait sur un poème de Victor Hugo : Fête de village en plein air. La première strophe dit  :

Le bal champêtre est sous la tente.
On prend en vain des airs moqueurs ;
Toute une musique flottante
Passe des oreilles aux cœurs.

Je commence par un jeu avec la voix qui s’appelle le recto tono, une espèce de chuchotement
La tente… moqueur…flottante… éclatante…Je prends des mots isolés de chaque strophe pour créer une ambiance et du coup il y a une voix qui apparaît là haut, qui chante la première strophe en entier. Déstructurer signifie ne pas lire le poème de façon linéaire et scolaire, mais créer des textures avec de mots isolés et sur ça, mettre la récitation plus linéaire.

Pour revenir à Voyelles : A quel type d’association es-tu le plus sensible : les voyelles ou les couleurs associées, la colorature !

G. S. : Je pense que je suis sensible aux deux choses. Je me souviens d’un ami d’enfance qui était daltonien. On lui disait toujours : « Et là que vois-tu ? » De même cela m’a fait penser à la sensibilité d’Olivier Messiaen qui lorsqu’il entendait un accord au piano. Pour moi tel accord évoque par exemple le blanc. Mais je suis sensible à la sonorité des voyelles. Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ; je voyais là quelque chose de glacé et j’ai utilisé une sorte de cluster diatonique. Par exemple, si tu joues la gamme en un seul accord, cela donne un accord assez dissonant, mais c’est quand même coloré. Ce n’est pas comme si tu faisais do-do dièse, ré-ré dièse, mi. Là ce serait beaucoup plus dur. Cela, c’est un cluster diatonique, avec tous les tons do re mi fa sol la si en même temps, qui, je ne sais pas pourquoi, représente le froid pour moi. De cette manière, je crois que je me rapproche de la façon sensible de percevoir la musique d’ Olivier Messiaen. C’est pour ça que j’ai choisi ce poème. Ensuite, en discutant avec un ami, Xavier Rist, qui est chef d’orchestre, j’ai appris que dans ce poème Rimbaud annonçait le croisement des arts dans l’avenir de l’humanité. Je ne l’avais pas perçu comme ça, mais j’ai trouvé cela en accord avec ma volonté de travailler en collaboration avec des réalisateurs, ou des illustrateurs.

Mais les voyelles en français ne se prononcent pas du tout pareil qu’en espagnol, par exemple, le fameux U que les étrangers ont beaucoup de mal à prononcer. Cela doit forcement changer la perception des couleurs, car la sonorité n’est pas la même ?

G. S. : Oui bien sûr, mais en plus certaines voyelles ne se prêtent pas facilement au chant. Pour faire des tenus, (une partie du chœur tenant une voix), certaines voyelles ne sont pas faciles en français. Justement faire un tenu sur le U n’est pas génial. Sur E tu peux, sur A, mais sur I ce n’est pas terrible non plus. Je me souviens avoir beaucoup discuté avec des chanteurs qui me disaient : Attention ne fais pas un tenu sur U, car tout le monde va commencer à rigoler.