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Arthur Rimbaud, par Frédéric Le Dain

9 mars 2007

par Frédéric Le Dain

La marche de l’ « opéra fabuleux », apostille sur l’inspiration poétique.


« Rimbaud, ce marcheur forcené… » (Paul Claudel, Journal, T. 1, p.226 )

« Ainsi donc, encore une fois, voici l’Ombre du grand vagabond… » (Paul Claudel, Œuvres en prose, p.521)

« Piéton de toutes les routes vers le désert… » (Paul Claudel, Œuvre poétique, p.512)


Paul Claudel. On attendrait peut-être sous ce nom une longue suite de malentendus –après tout, l’Histoire littéraire est cette longue suite de malentendus, car elle est souvent une façon d’enfermer les auteurs sous des étiquettes rassurantes. On s’attend donc à trouver un Claudel bigot, un Claudel dévot, ou même un Claudel enthousiaste, et, s’agissant de l’inspiration poétique, plutôt cela, d’ailleurs. La poésie ne serait qu’une annexe de la théologie, « science par excellence »…
Or, il semble que les choses soient plus subtiles que cela. Mais il faut alors introduire un deuxième malentendu, qui a nom Rimbaud.
Pour court-circuiter les habituels refrains sur le détournement que ferait subir Claudel à l’œuvre de Rimbaud, je me contenterai de deux citations, qui mettent en parallèle deux façons, présentées comme différentes, d’approcher pourtant de manière identique l’œuvre rimbaldienne.
Voici tout d’abord ce qu’énonce Claudel, le 13 juin 1911, quelques mois avant d’écrire la Préface à l’édition Paterne Berrichon des Illuminations. « Il n’y a pas d’homme en effet dont la mémoire me soit plus chère, à qui j’aie plus d’obligations et à qui j’aie voué un culte plus respectueux qu’à Arthur Rimbaud. D’autres écrivains ont été pour moi des éducateurs et des précepteurs, mais seul Rimbaud a été pour moi, dans un moment de [ ] ( Le mot est manquant dans l’édition,Paul Claudel, Œuvres en prose, p.1469) un révélateur, un illuminateur de tous les chemins de l’art, de la religion et de la vie, de sorte qu’il m’est impossible d’imaginer ce que j’aurais pu être sans la rencontre de ce prodigieux esprit certainement éclairé d’un rayon d’en haut. Forme, pensées et principes, je lui dois tout et je me sens avec lui les liens qui peuvent vous rattacher à un ascendant spirituel. »
La lettre est adressée à Paterne Berrichon (Paul Claudel, Œuvres en prose, p.1468-1469). Dans les Mémoires improvisés, qui sont nés d’entretiens avec Jean Amrouche, Claudel revient sur cette « parenté » avec Rimbaud : « (…) Rimbaud a exercé sur moi une influence séminale, et je ne vois pas ce que j’aurais pu être si la rencontre de Rimbaud ne m’avait pas donné une impulsion absolument essentielle. » (Mémoires improvisés, p.30) Plus loin, Claudel dit, pour situer cette « rencontre » : « Ah ! c’est au mois de mai 86, au Luxembourg. Je venais d’acheter la livraison de La Vogue où paraissait la première série des Illuminations. Je ne peux l’appeler autrement qu’une illumination. Ma vie a été complètement changée par ces quelques fragments parus dans cette petite revue… » (Mémoires improvisés, p.32-33)

L’éloge personnel, dithyrambique, est ici une forme d’allégeance étonnante. Cette place éminente, le texte intitulé « Ma conversion » la confirme : « Pour la première fois, ces livres ouvraient une fissure dans mon bagne matérialiste, et me donnaient l’impression vivante et presque physique du surnaturel. » (« Ma conversion »,Œuvres en prose, p.1009 ; « Les livres », ce sont les Illuminations et Une Saison en Enfer)
Mais poursuivons, car – il est ici question du lecteur – « (…) il ne faut pas que dans cette marche son pas soit distrait ou heurté. » (Paul Claudel, Œuvres en prose, p.4)
Un promeneur, André Breton, dans ses entretiens avec André Parinaud, déclare, quant à lui, à propos de l’année 1916 : « A travers les rues de Nantes, Rimbaud me possède entièrement : ce qu’il a vu, tout à fait ailleurs, interfère avec ce que je vois et va même jusqu’à s’y substituer ; à son propos je ne suis plus jamais repassé par cette sorte d’« état second » depuis lors. (…) Tout mon besoin de savoir était concentré, était braqué sur Rimbaud ; je devais même lasser Valéry et Apollinaire à vouloir à tout prix les faire parler de lui et ce qu’ils pouvaient m’en dire restait, comme on pense, terriblement en deçà de ce que j’attendais. » (André Breton, Œuvres complètes, T. III, p.441-442) Aucune précision particulière n’est donnée sur l’édition qui aimante cette fascination, et je serais curieux de savoir s’il ne s’agit pas, ironie du sort, de l’édition Berrichon-Claudel…

Nous savons combien André Breton sera irrité par la position de Claudel qui, prétend-il, le catholicise. Il n’est pas interdit de relire l’éloge que Julien Gracq (André Breton, quelques aspects de l’écrivain, éd. José Corti, 1970, pages 14-17) , écrivant sur Breton, consacre à l’auteur du « Traité de la connaissance du monde et de soi-même », pour confirmer ce que nous pressentons : les étiquettes rassurantes masquent les convergences profondes. Dès lors qu’il souhaite en effet donner quelque sens à l’expression « L’ « Âme d’un mouvement », qui constitue la première « esquisse » de son portrait, Julien Gracq a recours, avec toutes les précautions oratoires qui s’imposent, à Paul Claudel. Mais restons-en peut-être à cette « expérience de lecture » que font les deux hommes, expérience d’une étonnante parenté poétique, si ce n’est « spirituelle ». Breton dit bien : « me possède »… Dans les deux cas, « l’illumination » est totale… de quelque ordre qu’elle soit : « ascendant spirituel » ? « hypnose » ?

Faisons un pas. Reprenons cette Préface que Claudel écrivit, pour l’édition Paterne Berrichon des Illuminations (éd. Mercure de France, 1912). Pour retrouver notre « marcheur forcené » : « Le matin, quand l’homme et ses souvenirs ne se sont pas réveillés en même temps, ou bien encore au cours d’une longue journée de marche sur les routes, entre l’âme et le corps assujetti à un desport rythmique se produit une solution de continuité ; une espèce d’hypnose « ouverte » s’établit, un état de réceptivité pure fort singulier. Le langage en nous prend une valeur moins d’expression que de signe ; les mots fortuits qui montent à la surface de l’esprit, le refrain, l’obsession d’une phrase continuelle forment une espèce d’incantation qui finit par coaguler la conscience, cependant que notre miroir intime est laissé, par rapport aux choses du dehors, dans un état de sensibilité presque matérielle. Leur ombre se projette directement sur notre imagination et vire sur son iridescence. Nous sommes mis en communication. C’est ce double état du marcheur que traduisent les Illuminations : d’une part les petits vers qui ressemblent à une ronde d’enfants et aux paroles d’un libretto, de l’autre les images désordonnées qui substituent à l’élaboration grammaticale, ainsi qu’à la logique extérieure, une espèce d’accouplement direct et métaphorique. « Je devins un opéra fabuleux » » (Paul Claudel, Œuvres en prose, « Arthur Rimbaud », p.517)
La métaphore musicale sera reprise par Claudel à la fin de son article. Et, alors même qu’il fait de Rimbaud un « illuminateur », tout se passe comme si ce n’étaient pas seulement les yeux qui étaient concernés, mais l’oreille, d’abord.
On a, au fond, souvent retenu le début de l’article : « Arthur Rimbaud fut un mystique à l’état sauvage, une source perdue qui ressort d’un sol saturé. » (Paul Claudel, Œuvres en prose, p.514) ; ou la fin : « Je suis un de ceux qui l’ont cru sur parole. » (Œuvre en prose, p.521). Arrêtons-nous un instant sur le passage central que nous avons cité.

Les termes ne sont pas sans intérêt : « hypnose « ouverte » »… Qui rappellent bien sûr la parole citée d’André Breton. C’est bien de l’inspiration poétique qu’il est question dans ce passage : une inspiration pensée en termes subtils. Corps-esprit-langage-sensibilité-imagination. Or, Claudel ne parle pas ici d’inspiration directement sous l’angle d’une « spiritualité ». C’est la matérialité de la marche qui est la source de la « mise en communication ». On pourra, évidemment, lire sous l’angle allégorique les choses ainsi énoncées : la marche, ce serait le « pas au-delà »… La marche permet de « faire le pas ». Rimbaud permet à Claudel d’approcher la question de l’inspiration.

Cette question est une question qui s’impose à lui. Il y revient dans une « Lettre à l’Abbé Brémond sur l’inspiration poétique » publiée dans Les Nouvelles littéraires du 16 juillet 1927 (Paul Claudel, Œuvres en prose, p. 45 et suivantes, et les notes, p.1410). Paul Claudel écrit : « Le poète a été mis en train, suivant un mode sur lequel les études du P. Jousse ont jeté une certaine lumière, par une espèce d’excitation rythmique, de répétition et de balancement verbal, de récitation mesurée, un peu à la manière des vociférateurs populaires de l’Orient. On le voit qui se frotte les mains, qui se promène de long en large, il bat la mesure, il grommelle quelque chose entre ses dents. Et peu à peu, sous cette impulsion régulière, entre les deux pôles de l’imagination et du désir, le flot des paroles et des idées commence à jaillir. Toutes les facultés sont à l’état suprême de vigilance et d’attention, chacune prête à fournir ce qu’elle peut et ce qu’il faut, la mémoire, l’expérience, la fantaisie, la patience (…) » (Paul Claudel, Œuvres en prose, op. cit., p.46)


Paul Claudel fera un pas de plus, dans un manuscrit jamais publié qui date de 1940, intitulé « Un dernier salut à Arthur Rimbaud » : « Arthur Rimbaud n’est pas un poète, il n’est pas un homme de lettres. C’est un prophète sur qui l’esprit est tombé, non pas comme sur David, mais comme sur Saül. » (Paul Claudel, Œuvres en prose, p.522) Et, pour s’expliquer sur cette conception religieuse de l’inspiration, Claudel poursuit : « Cet esprit de prophétie, l’Inspiration, la gratia gratis data, n’a jamais à aucun moment cessé de souffler sur l’Humanité. » (Paul Claudel, ibid., p. 523)

Il resterait à comprendre – pour plagier Nietzsche – comment le « marcheur » est devenu « prophète »… On nous permettra, pour cela, de poser juste le pied sur une autre planète. Celle que foula Benjamin Fondane, qui, dans Rimbaud le Voyou, écrivait : « Jamais peut-être, depuis les cabalistes – prophètes, fous et faux-messies – une action pareille à celle tentée par Rimbaud avec sa théorie du Voyant n’eut plus haute signification. » (Benjamin Fondane, Rimbaud le Voyou, p.67).Peut-être pense-t-il au « Voyant de Lublin » (Martin Buber, Les récits hassidiques, 1, p.403 et suiv.)…Mais, là où Fondane voit l’ombre de Prométhée ou peut-être l’Epouse du Cantique (« s’emparer de l’Inconnu par un coup de force (…) au point d’arriver à obliger le « baiser divin » à venir se poser sur leur bouche »), Claudel voit plutôt « le don gratuit de la grâce ». Question d’appréciation.

Un autre poète, Pierre Reverdy, dont la poétique est bien différente de celle de Paul Claudel, et dont André Breton s’est maintes fois réclamé, dit lui aussi sa dette envers Arthur Rimbaud. Il intitule cette échappée : « Le premier pas qui aide »… Et il écrit : « Il me semble que si l’on m’avait demandé, il y a trente ou même quarante ans, d’écrire ou de dire ce que Rimbaud pouvait être pour moi, rien ne m’eût été plus facile – et avec quel enthousiasme, quelle naïveté, et peut-être même d’abondance. » (Pierre Reverdy, Cette émotion appelée poésie, p.155) Outre qu’il se réfère à l’édition Berrichon-Claudel : « Moi, j’ai gardé la vieille édition du Mercure avec les titres et autres inexactitudes fraternellement berrichonnes. » (Pierre Reverdy, op. cit., p.157), il évoque le « choc décisif » que constitue l’œuvre rimbaldienne : « Pour moi, ayant toujours été plus matière qu’esprit, et d’intelligence douteuse, il a été celui en qui les moyens littéraires et intellectuels étaient assez sobres quoique puissants et même parfois un peu trop éclatants, pour me permettre d’aborder enfin, dans un contact direct, le corps dur, matériel sur lequel je me suis heurté assez violemment pour que jaillisse l’étincelle. » (Pierre Reverdy, op. cit., p.161).
L’illuminateur
Pour situer cet article, « Le premier pas qui aide », rappelons juste qu’il fut publié dans « Les Nouvelles littéraires » du 21 octobre 1954 (page 5). Au-dessus de l’article figure une photographie du Palais ducal de Charleville, au milieu d’une page intitulée « Tombeau de Rimbaud ». Ainsi, les « trente ou quarante ans » pourraient-ils nous conduire au seuil même de l’œuvre de Reverdy. Il n’est pas déraisonnable de penser que son premier recueil, Poèmes en prose, publié en 1915, soit le fruit de ce contact étincelant.

Est-il si difficile que cela de penser que, dans certaines circonstances, un poète – plutôt que « la poésie » – « inspire » un autre poète, conformément au vœu d’Eluard ? Alors, peut-être, avons-nous le sentiment de mettre nos pas dans les pas de quelqu’un d’autre. Et, pas à pas, nous découvrons notre empreinte. Commence alors « la marche à l’étoile ». Peut-être nous conduira-t-elle à « l’opéra fabuleux »…

L’ « opéra fabuleux », peut-être est-ce à cela que pense Claudel lorsqu’il se trouve au Brésil, en 1917, et qu’il compose « La messe là-bas » (Paul Claudel, Œuvre poétique, p.509).
Dans la partie « Consécration » de cette célébration poétique à laquelle Claudel veut donner une dimension véritablement cosmique, et donc « catholique », c’est-à-dire au moins universelle, il semble bien que Rimbaud soit ici comme le Double du poète lui-même, à partir duquel il se réapproprie son propre itinéraire : « C’est par un autre chemin que nous armerons nos pieds vers Jérusalem. » (Paul Claudel,Œuvre poétique, p.509)
La « consécration », c’est peut-être déjà celle du « poète-prophète », celui-là même qui, au désert, entend « la parole parler » : « Rimbaud, pensais-tu toujours me fuir ? »
Il est peut-être là, le secret de ce malentendu auquel nous faisions allusion : Rimbaud est ici le « nom du poète » et il a, soudain, une trajectoire claudélienne. Le silence de Rimbaud devient, dès lors, éloquent…
Ce frère maudit, qui marche comme Caïn ( « Et puisque ce monde est désert, la consigne est d’y
marcher comme Caïn (…) », Œuvre poétique, p.508)
Claudel en fait un médiateur pour fonder sa propre vocation : chrétien, il l’est à l’appel du Magnificat entendu à Notre-Dame ; poète, il l’est à l’appel des Illuminations de Rimbaud. Mais ici, les deux voix se croisent pour entrer, peut-être, dans le concert de « l’opéra fabuleux ». Une voix qui chante, au passage, le mystère d’une Parole qui se mange.

Bibliographie des ouvrages cités.
André Breton, Œuvres complètes, éd. Marguerite Bonnet/Etienne-Alain Hubert Gallimard, « La Pléiade », 1999 ;
Paul Claudel, Œuvres en prose, éd. « La Pléiade »,1965 ;
Œuvre poétique,
éd. J. Petit, « La Pléiade », Gallimard, 1967
Journal, éd. Varillon-Petit, « La Pléiade », Gallimard, 1968, T. 1 ;
Mémoires improvisés, entretiens avec Jean Amrouche Gallimard, « Les Cahiers de la NRF » 2001 ;
Martin Buber, Les récits hassidiques, 1, trad. Armel Guerne, éd. Du Rocher, 1978 (1963, éd. Plon), Seuil, coll. « Points sagesse », p.403 et suiv. ;
Benjamin Fondane, Rimbaud le Voyou, éd. Complexe, 1990 ;
Julien Gracq, André Breton, quelques aspects de l’écrivain, éd. José Corti, 1970 ;
Pierre Reverdy, « Le Premier pas qui aide », in Cette émotion appelée poésie, éd. Flammarion, 1974, pages 155-161.
http://www.amisderimbaud.com/


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