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Arthur Haulot : poèmes

1er mai 2008

par Arthur Haulot

ARTHUR HAULOT

D’extraction modeste, journaliste, dès 1938 il est inspecteur à l’Office national des Vacances ouvrières. Président des jeunes socialistes dans la clandestinité, il fait partie des quarante otages que la Gestapo bruxelloise envoie au camp d’extermination de Mauthausen le 27 décembre 1941 puis à partir de novembre 1942 à Dachau. Peu avant la libération du camp le 29 avril 1945 il crée un comité clandestin qui veille sur le rapatriement des 32000 rescapés dans quelque trente pays différents, lui-même ne quittant le camp que le 6 juin.
Il devient commissaire général au tourisme belge en 1956 et en 1963 fonde le Bureau international du Tourisme social. En 1965 il préside à Rome la conférence sur les valeurs spirituelles du Tourisme. « La politique, disait-il, c’est chacun de nous, conscient et responsable. »

En 1951 il crée les Rencontre Internationales de Poésie ; elles deviennent en 1953 les Biennales Internationales de Poésie qui se sont tenues d’abord à Knokke puis très régulièrement à Liège à ce jour. En 1955 c’est le tour de la Maison Internationale de la Poésie à Bruxelles qui porte aujourd’hui son nom. Haulot est l’auteur de très nombreux volumes de poèmes et d’essais qui célèbrent la vie et l’amour dans toute sa splendeur multiple. Il écrivait dans Le Journal des Poètes, organe de la Maison Internationale de la Poésie : « La poésie reste pour moi le Soleil, source de vie et de jeunesse. Qu’elle s’éteigne et le froid de la mort définitive s’étendra sur l’humanité. Qu’elle vive et l‘espoir restera à tout jamais au cœur de l’Homme, être étrange et fabuleux qui a inventé le besoin d’avoir une âme, et de la nourrir » (cité par sa veuve Moussia dans le numéro 2007/4 de cette revue).

Qu’il n’existe pas de solution de continuité entre son activité professionnelle officielle et sa vocation créatrice de poète apparaît dans un entretien que lui avait accordé le Pape en 1967 à propos du tourisme : « J’y arrive, Saint-Père. En 1936, grâce au combat des travailleurs, la convention internationale sur les congés payés a permis à des millions et des millions de gens d’être en congé […] Et alors cet homme qui n’avait rien d’autre à faire que de se déplacer pour aller à son travail et en revenir, a enfin l’occasion de prendre sa femme et ses enfants par la main pour aller se promener. Il peut découvrir le monde. La beauté d’un paysage. D’une montagne. D’un fleuve. Il peut alors se demander d’où cela vient et pourquoi c’est là. Pourquoi il y est et ce qu’il y fait. » (Serge Kalizs, Arthur Haulot, Vivre Debout, Petite Bibliothèque de la Citoyenneté, EVO, Bruxelles, 1999, p.35). Il précisait sa vision de la poésie dans ce même volume : « Si vous prenez les thèmes de la Biennale depuis qu’elle existe, vous y trouverez, chaque fois, fondamentalement la même pensée, la même volonté, la même ambition, celle d’exprimer l’individu, celle d’exprimer l’homme, celle d’exprimer son espoir et sa volonté de dignité, de beauté et de combat. » (oc, p.39).

Lors de la republication du volume où figurent les deux premiers poème ci-dessous, il écrivait dans l’Introduction : « Si je reprends, soixante ans plus tard, la publication de ces textes, c’est dans le but de montrer d’abord combien la poésie peut assister l’homme dans les pires conditions de désespoir et de survie. Et ensuite, d’amener les jeunes d’aujourd’hui, dont nous avions l’âge à l’époque, à comprendre l’horreur de la dictature et du racisme. »

Michèle Duclos

***

LA MAIN COUPEE

Une main
une main toute seule
une main pour le pain
une main pour l’amour
une main pour le jour qui se lève
et pour l’oiseau qui chante
une main pour cueillir la noisette
et l’offrir à l’enfant
une main pour saisir solidement l’outil
et pour saisir le sein
et pour saisir la vie
une main pour le feu et l’eau et le soleil
une main et ses doigts où le sang coule rouge
au travers de la lampe
une main d’homme
avec tout ce miracle de gestes et de signes
qu’elle contenait pour toute une existence
une main
et ses ongles carrés comme l’était le front
et ses muscles ses veines
et son duvet soyeux pour la joue de la femme
sa force quand soudain elle devenait poing
et laissait éclater la colère de l’homme
une main rien qu’une main
vivante c’était hier
Aujourd’hui
ce n’est plus qu’un débris rejeté par le sable
une épave entre cent
ses os nus font plus mal à l’âme qu’un long cri
Tout autour de la main il y a la clairière
et ces hommes et ces femmes qui pleurent sans bouger
leurs mains à eux vivantes
autour de la clairière il est un paysage
et le monde s’étend tout autour de la main
le monde sans chaleur sans foi et sans amour
un monde où pousseront tout à l’heure de terre
des millions infinis d’autres mains d’autres morts
(Mauthausen)

***

RECOMMENCER LA MORT

J’attendrai patiemment. Elle m’est familière
Elle me fut donnée un jour lointain déjà
au cœur de la Bavière baroque hérissée
des barbelés promis aux couronnes des Rois.

J’ai vécu ma dernière nuit au face à face.
Tu avais mon visage et mon sang était tien.
Nous avons fait la paix. Nous attendions ensemble
l’aube à venir. Et l’aube vint. Tout un ciel à jouir
me fut donné encore sans qu’on sache pourquoi.
Un ciel, un jour, une respiration
plus ample que la mer. Tu es partie je crois
sur la pointe des pieds. J’épiais ton retour.
Mon corps prenait d’autres mesures
mon cœur un autre battement.

Je te sais grâce
De chaque instant vécu depuis ce rendez-vous.
Tu aimes, me semble-t-il, la musique du Verbe.

(repris dans C’était au temps des barbelés, Couleur livres, Charleroi, 2005)


***

DERIVES DU SANG

Je suis, dit l’homme, comme un volcan en marche
J’ai dans mon ventre le feu grondant de la terre
Mes jambes ont la force du basalte et du granit
Dans mes veines rougeoient les futurs incendies
Avec le cri des ibiscus perchés aux plis de mes oreilles
Des forêts se déploient de mes épaules à mes reins
Mes bras ont la lente puissance du fleuve qui coule en deçà des monts
et mes yeux sont perçants comme l’éclair d’orage
Ma poitrine s’élève et s’abaisse avec le vent
Avec les nuages du matin, avec le battement d’ailes des aigles au départ
J’ai des milliers de truites dans le sang de mes veines
et des appels d’oiseaux parcourent sans arrêt les branches de mes mains
Mais c’est au creux le plus profond de mon épaule mâle
là où se nouent les racines de l’être et de la mort
que brûle l’intransigeant désir de ton corps de femme
C’est de là que jaillit
avec la force délectable irraisonnée des catastrophes
cette lave d’amour dont j’inonde ton cœur
ce feu liquide à ravager ta chair
pour qu’éclate la fulgurante floraison de ta salive
où roulent des millions d’étoiles.

***

JE NE VEUX PAS QUITTER TA MAIN

C’est avec la fraîcheur de source de ta paume
que je veux avancer le plus, le plus loin
plus loin qu’il me sera par les dieux accordé
de vivre et de lutter
tu es la joie plus haute de mon âme,
le feu plus pur de mon combat, de mon envie
de ma volonté de roc et de roseau
d’emmener l’homme vers l’avenir

Je ne veux pas quitter ta main

S’il devait advenir que tu me laisses sans cette joie
qui coule dans mon sang à remonte courant
vers le centre lui-même, et l’âme, et l’espérance
c’est le sens impalpable de ma destinée
qui s’assécherait
comme le ruisseau détourné de sa source

Je ne veux pas quitter ta main

J’ai besoin de l’amour quoi sourd à chaque instant
de ce creux de ta paume,
de la pointe des doigts,
du destin ignoré des lignes arabesques
tracées à même peau pour dire le destin

Je ne veux pas quitter ta main

Tant que j’aurai ta main dans la mienne soudée
je serai le lutteur ironique et puissant
s’imaginant peut-être incurver des données
du malheur des humains
je serai celui-là qui tient haute la tête
quand les vents les plus noirs soufflent sur la forêt,
quand le cœur s’épouvante aux colères des dieux
Je serai celui-là qui sait s’amenuiser
jusqu’à l‘ombre de soi
mais tient le seul filin qui rattache la terre
à l’espoir du matin .

Je ne veux pas quitter ta main

Ta main m’est talisman de durée et de rêve,
certitude opposée à tous les démentis
à toutes les faiblesses,
à tous les abandons.
Pour tout ce qui m’exalte et qui me justifie
pour tout ce que je veux être encore demain.
pour ce monde à jamais à toujours découvrir
pour ces espoirs jetés en avant du malheur

pour cette flamme encore à brûler dans mes veines
pour ce chant espéré attendu et voulu
pour cette simple foi de charbonnier candide
pour cet amour d’aimer qui emporte mes pas

Je ne veux pas quitter ta main.

***

JE T’AI PRISE A PLEINES MAINS

Je t’ai plantée
sur la dixième marche de l’escalier cérémoniel
et je t’ai confiée à la volonté de tes bras.
Alors
ton corps s’est dénudé sous la très courte robe
Nous avons commencé
à nous élever vers le zénith
Je portais ce corps appuyé sur la seule force de mes regards
Il devenait lave brûlante qui te faisait fermer les yeux de douleur et de plaisir
A chaque marche que touchait ton pied
mon sang bondissait plus fort au nœud de tes tempes
et le soleil ne pouvait rien contre le rayonnement de ma brûlure à pleine peau.
Je t’ai hissée ainsi
à la pointe de mon désir.
Condamné à sa trajectoire de flèche
le tien brillait comme une étoile rose sur le sombre du ciel.
Quand nous sommes arrivés sur le palier suprême
celui d’où les dieux regardent et jugent les hommes
il y avait autour de nous une telle lumière
que j’ai entendu
dans le bourdonnement du sang à mes oreilles
l’approbation heureuse du grand Quetzacoatl.

(Poèmes d’Amour, Couleur Livres, Charleroi 2006)

***

FRAICHEUR

Toi qui portes le ciel au creux vert de tes branches
Ton corps creuse dans l’air une trace d’amour
La ville est ce matin plus claire par tes lèvres
Tes seins ouvrent la voie à de nouveaux bonheurs
Le printemps a frémi sous cette marche altière
Au toucher de ta main s’est rafraîchi mon cœur.

(Plaisirs d’amour, éditions Vie Ouvrière, Bruxelles, 1987)

***

MON INFANTE

Mon infante ma tour ma hautaine chanson
mon cantique vivant mon horizon ma fête
mon soleil nouveau-né ma plage infinissante
mon clocher de plein vent ma rassurante paix
ma passion mon élan ma tornade ma joie
j’atteins à travers toi aux limites du monde
aux limites de Dieu, aux limites du sang.

***

JE VEUX T’APPRENDRE

Je veux t’apprendre à mâcher les mots.
C’est un jeu d’Homme seul
et je sais ta solitude.
Une syllabe, ou deux, ou trois,
rarement quatre,
et te voici la bouche pleine
de soleil et de mer
de joie et de chagrin
d’espoir et d’hébétude.
Tu mâches lentement,
avec soin. Prends ton temps.
Il faut reconnaître le goût d’une sonate
ou le frissellement léger d’un clavecin
ou le son doré de la flûte
la rondeur du hautbois
l’éclat de la trompette.
Mais tout cela n’est rien.
Au-delà de la soie ou du chanvre des mots
de leurs vulgarités et de leurs harmoniques
il faut subtilement trouver le goût du sang
vie et mort emmêlées
sans quoi même la mer se vide de son âme.
Alors seulement,
avec cette sève sur la pointe des dents
en emportant l’espoir des matins délivrés
tu pourras avancer dans la nuit de la race.

(Passions, Anthologie 1960-1996, Le Cri, Bruxelles, 1999)


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