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Art moderne, par Jean Revol

1er mai 2008

par Jean Revol

Regard Renversant ou Renversé ?
Installation de la modernité*

La querelle des Anciens et des Modernes est permanente, sinon immanente. Comment juger d’une éthique ou d’une esthétique sinon par ce qu’elle apporte au fonds commun ? Par contre le nouveau, par définition ne se mesure que par la non identité. L’obsession de la nouveauté ne cesse de se dévorer, de s’absorber elle-même.

Chaque jour, l’ultra-moderne cesse de l’être pour rejoindre le douteux patrimoine de l’industrie culturelle qui prétend, en toute hypocrisie, livrer au consommateur ce qu’il désire : désirs qu’elle invente, en anticipant sur des régressions mimétiques. L’art ne se consomme pas plus qu’il ne se fabrique, il ne s’adresse qu’à ceux qui l’aiment, ces « amateurs » qui ont pratiquement disparu depuis que ce mot superbe est devenu péjoratif et méprisant.

Etre moderne, voire contemporain, ce n’est pas obligatoirement avoir le nez écrasé sur une époque et une société en gestation de sa forme et de sa culture. Il en va du Moderne comme du Baroque, du Romantisme ou du Surréalisme, il ne faut surtout pas le chercher là où il croit s’imposer.

Jamais l’esprit de nouveauté ne s’est montré aussi fallacieux que depuis qu’il prétend coïncider avec la libération de l’individu. L’obélisque du moderne s’est alors effondré en tour de Babel ; la colonne orgueilleuse s’est retournée comme un puits sans fond où se retrouvent tous les archétypes de la régression et de la répétition. N’est-ce pas André Gide qui a dit que l’art naît de contrainte, vit de lutte et meurt de liberté ?

Il n’y a pas si longtemps, le développement de l’Art moderne se présentait comme un large mouvement de libération dont quelques grands créateurs soulignaient les étapes.

Aujourd’hui, alors que l’art moderne n’est déjà plus contemporain, n’est-ce pas l’art contemporain qui menace de perdre sa modernité.

Notre époque a vu s’exaucer bien des rêves parmi les plus anciens de l’homme et les plus chimériques. Les bottes de sept lieues sont à la portée de tous. Jason n’a plus besoin d’Ariane ; il a déjà son fil. Phaéton et Icare ne tombent plus, ils volent et de plus ils sont assurés. Mais où sont les Apollons ? N’est-ce pas l’homme d’aujourd’hui qui n’est plus à la hauteur de ses rêves ?

Henri Ford avait juré de faire de l’automobile une machine si parfaite que n’importe quel imbécile puisse l’utiliser. C’est l’automobile qui réduit l’homme à l’imbécillité, elle le conduira bientôt.

Dans une société standardisée en état de réanimation permanente, l’art n’apparaît plus comme une synthèse, mais comme un résidu, un substrat de gesticulations et comportements inutiles.

Même si elles ont fait couler beaucoup d’encre, les fameuses « Avant-gardes » n’ont jamais rien précédé et l’on attend toujours le Messie. Aujourd’hui le génie est introuvable parce qu’il n’y a plus que des génies. Comme l’art, il est devenu lui-même un produit, un signe dont on peut affubler n’importe quoi pour le désigner comme art.

Comment lutter aujourd’hui pour l’art et la culture ? Que défendre ? Au nom de qui et contre quoi ? L’art contemporain a confondu dans un même simulacre de célébration mystique les « Martyres » de l’imposture, qu’ils soient morts en elle – Klein, Manzoni, mais aussi Jean-Pierre Raynaud ou Buren, encore que bien vivants – ou contre elle, tels Réquichot, De Staël ou Wols. Ce verbiage pédant de précieux plus ou moins ridicules, recouvre exactement le point où, de l’art dépassé par une dialectique qui n’est même pas la sienne, ne subsiste plus que le fantôme de tout ce qui a pu être réalisé et mémorisé jusqu’ici.

On sait quelle consternation a suscité en son temps la mort d’Yves Klein dont les Pompes anniversaires viennent encore de retentir à Beaubourg. Par contre la disparition de Varlin en 1977, est passée d’autant plus inaperçue qu’on ne le connaissait pas.

Ce membre oublié d’une illustre famille de peintres – Rembrandt, Daumier, Ensor, Soutine – n’avait rien abdiqué de sa singularité, de son intégrité. Il avait donc tout pour déplaire dans un contexte d’une telle inconsistance que toute présence lui est offense et que pour être entendu il faut surtout ne rien dire. Depuis Babel – symbole inversé mais prophétique de la mondialisation et de l’expression homogénéisée – les hommes sont fascinés par la peur et le besoin de la totalité, au point d’en être réduits à des affects et des moyens d’expression tellement vidés de sens, qu’ils ne sont plus objectifs qu’au détriment de l’objet même, sans en plus rien recevoir de concret ni d’universel.

Les grands imposteurs des dernières décennies apparaissent tous, en dépit des apparences, comme des individus d’ego très faible, facilement soluble dans le bouillon de culture. C’est précisément leur faiblesse qui fait leur force. L’industrie culturelle qui dispose de grands moyens de diffusion, les a présentés au contraire comme des phénomènes absolus, sorte de miracles élémentaires, exigeant une foi qui équivaut en fait à une paralysie de l’intelligence, et une contamination de l’esprit. Comment expliquer autrement la persistance de telles inanités et qu’on ait pu tant écrire – y compris un professeur de philosophie - sur Klein qui n’a même pas le piètre mérite, comme Andy Warhol, d’avoir créé un style ? On veut nous persuader que c’est la transposition de l’absolu dans l’apparence alors qu’il s’agit exactement du contraire. Est-ce une fatalité de l’histoire que la Bêtise se perpétue au nom de la culture ? Quelle époque que la nôtre aura été plus riche en crimes contre l’esprit ? Les propos d’un Lavier ou d’un Buren – comme d’un Judd ou Twombly – ne sont même pas à prendre en compte, étant donné le démenti apporté par leurs propres oeuvres. Mais la satisfaction incroyablement obscène de Gilbert et Georges ! La vulgarité et la prétention ridicule d’un Ben Vauthier qui n’a même pas le minimum d’intelligence que peut avoir la bêtise ni l’intérêt d’une laideur expressive ! Comment peut-on nous imposer de tels spectacles avec la bénédiction des autorités ? Les verrons-nous quelque jour décorés des palmes académiques, voire membres de l’Institut ?

Jean Dubuffet, grand écrivain et peintre le plus intelligent de son temps, a tenté de lui imposer l’ « Art Brut », qu’il opposait à l’art dit « culturel ». Avec son intuition aiguë de l’époque, il avait compris que le Temps du Génie s’était refermé sur le règne de Picasso. S’il a réussi à imposer à une élite intellectuelle qu’il méprisait infiniment la formule même de ce mépris, n’a-t-il pas du même coup créé une telle illusion d’optique entre culture et origine, primitivisme et style, révolte et liberté, création et production, qu’il en vint à légitimer les procédés qu’il dénonçait ? C’est ainsi que lui-même et l’Art Brut sont devenus éléments incontournables d’un système qu’il a nourri tout en le conspuant.

Encore notre société n’a-t-elle accepté l’Art Brut qu’en l’émasculant. Elle l’a poussé à se multiplier, à systématiser ses charmes et même ses manques. Nous pouvons considérer le manège de Petit-Pierre comme le coeur qui devrait animer la machine de Tinguely. A l’inverse la Demeure du Chaos, « installée » – selon le mot désormais consacré – par Thierry Ehrmann près de Lyon, peut apparaître comme la négation quasi absolue de ce « Palais Idéal » du Facteur Cheval, issu tout entier d’un caillou ramassé sur le chemin.

Bien plus qu’une vie de travail, il est le fruit d’une mémoire intemporelle qui allie le délire Baroque au style grandiose des Temples indiens pour les projeter, les incarner dans l’idée de la Mort. Le Palais est l’antichambre de son Tombeau où, comme les anciens Egyptiens, il situait sa vraie vie. Aussi y respire-t-on le silence et la sérénité.

Au contraire, Thierry Ehrmann a utilisé une demeure superbe pour en faire, avec toutes les ressources de la manufacture et du laboratoire, une forteresse de mauvais dessin animé ou de film d’horreur série Z. Toute une artillerie de gags et de feux d’artifice, la Magie du Palais idéal y est réduite à la plus parfaite impuissance.

L’absence totale de finalité y oppose un démenti formel à toutes les professions de foi, à toutes les aspirations proférées. Cette Demeure du Chaos évoque également quelque chose de profondément impur et même nuisible. Ses hôtes ont tout fait pour attirer l’attention et flatter le plus mauvais goût. Ainsi illustre-t-elle avec éloquence ce phénomène nouveau, ce processus selon lequel, aujourd’hui – alors que jadis tout produit sorti des mains d’un artisan tendait à l’œuvre d’art – toute œuvre d’art tend à devenir produit et marchandise.

Le vingtième siècle a largement démontré la double vanité d’un art qui se veut connaissance, mais n’en entend pas moins se commercialiser comme un produit. Classique, moderne ou contemporain, nous n’avons toujours pas – et nous n’aurons jamais – de définition de l’art qui demeure ce domaine abstrait, mais d’une telle présence, ce lien imaginaire mais aussi cette chaîne jusqu’ici ininterrompue de points d’appui récurrents, de relais où chacun peut trouver sa réalité la plus secrète dans ce qu’elle a d’universel.

L’art n’est-il pas ce miroir qui est aussi un œil, ce silence qui est aussi une voix, un appel et pour quelques-uns un ordre ? Qui a jamais su ou pu analyser cet acte de transcendance qui, à l’image du révélateur photographique, sait extraire l’art de ce qu’il n’est pas, de cette nuit originelle qui reste toujours sa référence ?

***

P.S. : On parle toujours trop d’art alors qu’il s’en crée si peu que ses vicaires en viennent à faire figure d’avocats véreux en charge d’une mauvaise cause. A peu près seul en ce temps à cumuler écriture et peinture, du moins à avoir assumé une responsabilité critique parallèlement à mon œuvre de peintre, je me suis vu souvent reprocher cette double activité comme une tentative d’être juge et partie, alors que je multipliais les difficultés et les résistances. Du moins ai-je été le seul à dénoncer d’insupportables impostures bien avant qu’un scepticisme de bon ton, le refus modéré des excès du système n’aient engendré une sorte de compromis laxiste que d’aucuns ont su parfaitement exploiter.

Aussi bien, terminé mon pensum, ai-je été tenté de lui donner un visage dans la personne de Pierre Restany qui n’en a jamais eu, dissimulé sous le masque de ce Falstaff rabelaisien à la verbosité philosophale, ce Polonius radoteur et prétentieux que l’art contemporain avait fait de lui et qu’il s’était créé à l’usage de l’Art contemporain.

Tant il est vrai que tout l’art est figure. Et n’est-ce pas précisément dans l’intervalle mystérieux entre le visage et le masque que nous trouverons la réponse à cette affirmation de Dante « ce que l’on dit Moderne n’est-ce pas ce qui ne saurait durer ? ».

* Cet article a paru pour la première fois en novembre 2007 dans la revue Le Croquant, à Lyon, ville natale de Jean Revol.


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