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Armen Tarpinian, par M-F. Bonicel

30 septembre 2009

par Marie-Françoise Bonicel

Le Chant et l’Ombre

Armen Tarpinian,

Editions La part Commune, 2009.

Le temps a des racines
Dont la poésie est la vigne
(Vendanges)

L’acte de commenter une poésie ne devrait être accompli que par une parole poétique, sous peine d’en altérer la saveur, et je mesure l’humilité qui doit m’habiter pour rendre compte de ces brassées d’images qui nous conduisent au seuil de ce qui transforme le réel en une vibration harmonique.
Armen Tarpinian nous offre en effet un recueil de poèmes, « Le Chant et l’ombre » écrits de 1945 à 2005, édité par La Part Commune. et que le philosophe Robert Misrahi : définit comme « une poésie de la vie et du mouvement vers la joie ». Ses premiers recueils furent publiés dès 1953, sous le même titre, aux Éditions de L’Arche.

L’auteur, né en 1923, ami de René Char, a un long parcours de poète, mis quelque peu en sommeil pendant la période où il s’est engagé dans la psychothérapie, avant de reprendre l’écriture vers les années 1980. Jusqu’à ce recueil, il ne publiera de poèmes qu’en revues (Sud, Polyphonies, La Nouvelle Revue Française…).
Dans sa lumineuse postface, Robert Misrahi note le lien entre l’activité du poète et celle du psychothérapeute : trouver ou retrouver des chemins où puissent se réaliser notre « Désir d’humanité », selon l’expression même du poète. A quarante ans de distance, les deux poèmes consacrés au Lézard, en sont l’expression très parlante..
Thérapeute, Armen Tarpinian a fait connaître la psychologie humaniste de Paul Diel, et créé et dirigé depuis 1986, la Revue de Psychologie de la Motivation ouverte aux divers apports de la psychothérapie et des Sciences humaines. « La Revue constitue un Patrimoine éditorial qui mérite qu’on s’y arrête et s’y ressource, pour y puiser sens et réconfort pour la pensée et l’action.  », dit Bruno Mattéi : en ouverture de l’ouvrage collectif Idées-Forces pour le XXIème siècle, qui condense et clôt la belle aventure de la Revue. Il publie également, Vivre s’apprend. Refonder l’humanisme, où la veine poétique ne se tient jamais loin…( Ces deux ouvrages ont paru aux éditions Chronique sociale, en 2009).

Pour la petite histoire, notons que son éloignement discret de la Poésie durant les deux décennies qui suivirent, avait fait courir le bruit de sa mort.. Il écrit avec beaucoup d’humour à Robert Sabatier, qui avait annoncé son décès dans sa magistrale Histoire de la Poésie Française (1988), son intention de publier un « Avis de Résurrection » dans le Carnet du Monde ! Suite à la publication, dans La Nouvelle Revue Française, de quelques uns de ses « Animaux Majeurs », en février 1993, le poète- historien fait un mea culpa vibrant qu’il intitule « Le Nouveau Lazare » : Le voici de retour. Superbement. Chaque fois qu’un poète meurt, toute la poésie a froid. Voici qu’Armen Tarpinian et ses poèmes nous réchauffent comme au temps où Jean Paris l’accueillait dans son Anthologie de la Poésie Nouvelle (1956) auprès d’Yves Bonnefoy, Edouard Glissant, Jacques Dupin, André du Boucher et d’autres si bien choisis. »

Comme le montrent les lettres publiées en fin de livre, Gaston Bachelard souligne en 1952 après le tout premier recueil d’Armen Tarpinian, intitulé Première Santé : «  Vos poèmes sont des conseils de profondeur ». Et René Char, en 1953, à propos du Chant et l’Ombre : « Rarement livre de poèmes n’est plus favorablement venu à moi, à mon désir de le comprendre et de l’aimer ».

Conservant son premier titre, il nous offre ici « un choix de textes de « soixante années discrètes mais profondément fidèles à la poésie ». Ce parcours, où font trace les tragédies du XXème siècle comme dans le premier poème de ce recueil soixantenaire, intitulé « L’homme est à la guerre », encore si sombrement actuel : « Et le jour qui serait un baiser d’eau pure / Pleure sur l’enfant déchiqueté »..Avec, au fin fond, la tragédie traversée par l’Arménie dont sa famille portait mémoire et parole, « Je viens d’un long pays au passé imprenable. / Offrant à L’Ararat l’avenir introuvable » (début du poème « Cosmopolis  » qui dit l’exil arménien et le croisement des patries). Poésie qui exprime autant la beauté et le tragique du monde, que l’effort de donner, entre heurs et malheurs, sens à la vie.
Psychothérapeute, les souffrances et les attentes vitales qu’il rencontrera nourriront aussi sa poésie, celle de la seconde période.

En métaphores et en images, il traverse les temps et les lieux de la vie, les sentiments humains les plus contrastés, et nous offre même un somptueux bestiaire que ne désavouerait pas François d’Assise (L‘hirondelle : « Ballerine des airs, chorégraphe des joies ») où il utilise une symbolique qui use largement du pouvoir évocateur des éléments de la nature.
Avec l’insolence des poètes, il rend visite à Job et interpelle l’éternité : « Le puits du temps n’a pas de fond /où meurent lentement les eaux de l’espérance ».
En vers libres le plus souvent : « Voutée d’étoiles, je sais la route. / Je ne suis que vent qui s’ouvre aux merveilles de la graine... » (du poème « Aimer  »), ou en rimes comme dans De mourir vivre : il dessine et tisse la vie.
La puissance et l’élan de ses figures poétiques expriment le « grand mouvement du Désir », avec recherche mais sans artifices. Armen Tarpinian nous invite à son insu peut-être, à nous laisser conduire par des images , des sons et des parfums, dans le dédale des sentiments comme dans « Je te choisis » , superbe ode à son épouse Eliane, et des questionnements existentiels , comme dans « A la lisière du temps ».
Comme il été dit à propos de Jean Mambrino cet autre grand poète, il « rejoint l’intimité de tous ceux qui élaborent en secret, peut-être même à leur insu, la métamorphose du temps en éternité ».

Nous savons que la poésie est toujours une invitation au silence, à se tenir au seuil d’une énigme, et celle d’Armen Tarpinian, nous conduit ainsi en bordure du mystère des origines, au lieu de l’exil, à ce qui navigue entre amour et mort, dans un monde précieux, savouré à la mesure de sa fragilité comme dans « Ainsi commence »,dédié à ses amis Henry et Laure Bauchau.
.

En feuilletant ce recueil comme on tourne les pages d’un « Livre d’heures », il me vient à l’esprit ce commentaire du critique d’art Paul Baudiquey, trop tôt disparu, à propos du tableau de Rembrandt "Le Pasteur mennonite Cornelis Anslo lisant la Bible à sa femme »,
« sa parole était si belle qu’il aurait fallu la peindre ». Armen Tarpinian peint lui, avec les mots. Pour nous réchauffer.

Marie-Françoise Bonicel, Juillet 2009

CHOIX DE HUIT POEMES

***

L’homme est à la guerre


Brisant le soleil vivant
L’aimant obscur régit la terre.
Et le jour qui serait un baiser d’eau pure
Pleure sur l’enfant déchiqueté.

Œil noir de la vipère,
La ténèbre est en nous.
Et le ciel est plus lourd de ne pas exister.

Dans le silence des larmes
Qui cherchons-nous encore ?
Le porteur de promesses
Ne peut vivre qu’en nous.

***

Compagne du silence


J’ai dévalé les villes de la douleur. Les pavés connaissaient des désespoirs bien clos.
Ce sont les toits d’abord qu’il faudrait regarder et ce pont de fraîcheur qu’ils jettent jusqu’au ciel.
Mais je voyais des portes dilatées de mystère.
Je recherchais la nuit comme un point de lumière. J’oubliais une enfance tout enroulée de plaines, un bonheur traversé de rivières, des visages m’offrant leur jardin pour la vie. Et ce luxe de l’âge où le froid même chauffe.
Mais dans l’ombre du temps, dans l’ombre de moi-même où tant de présages s’éteignirent, ton amour éclairait la chance du malheur.
Donnant sens à ma vie tu éveillais mon âme,
aux fruits de la confiance.
Compagne du silence ton sang coule en mes mains, coule en toute la terre dans les mains ouvertes de la chaleur.

***

LA VÉRITÉ DU CYGNE

L’horizon est un mot qui sans cesse s’invente,
Une source où la soif rêve de s’étancher mais qu’elle éloigne.
Cygne, sur la mer libre entraîne la pensée !
Qu’elle apprenne l’amour comme un seuil tracé dans le repos du temps.
Et l’horizon bu, dépassé, les yeux fermés.
Miroir à notre cœur, ta liberté nous engage.

***

AINSI COMMENCE

Ainsi commence le bonheur, un silence où les mots s’accordent.
La vie, la mort sont les deux lèvres du soleil,
La terre éclose en nos visages,
O bouche ouverte à la naissance !

D’invisibles oiseaux volent dans nos racines. L’âme est plus grande que son nom.
Mais la peur seule a le sourire du démon, a ses poumons de sable.
La peur qui nous conduit dans la mort sans lumière.

Portons la plaine dans nos jambes, et la montagne en nos épaules.
Donnons la colline à la femme, rendons sa douceur au mystère.
Soyons de terre aimante ! Le malheur est un lion que l’amour apprivoise.

***

LES CHEMINS DE JOB

I - Résignation de Job


Je ne veux plus prier ni louer
Dieu
Ni dans la nuit
Chanter
Comme l’enfant pour tromper sa peur.

Toute parole est écran,
Souffrance la question,
Et la réponse un leurre.

Le puits du temps n’a pas de fond
Où meurent lentement les eaux de l’espérance.

***

7 - L’ADIEU DE JOB


Retrouver l’eau des mots dans les puits du silence,
Se donner à l’oubli comme la voix au chant.

Qui suis-je pour juger et pleurer d’être né ?
Le mal est dans le bien que l’on tient trop serré
Tout départ est navrant pour qui noire est la chance
D’avoir reçu de Qui l’improbable existence !

Les malheurs, les bonheurs redonnent sens au bien
Pour qui découvre enfin que rien ne lui doit rien.

***

DÉdicace


à Éliane
Poésie aimantée par le mystère
Comme le regard par l’horizon.
Poésie pour survivre,
Le temps d’une aile qui s’éloigne,
Le temps d’un feu qui s’offre aux mains qui se retirent.

Poésie pour louer la venue du matin
Avant l’ultime neige.

***

L’Adieu en rimes


Là où je suis je ne suis plus
Mais c’est à travers ce poème
Qu’une fois encore et à jamais
Je vous dirai que je vous aime.

Ne laissons pas la nostalgie
Rompre la joie souveraine
Et retenons de la peine
Le prix qu’elle donne à la vie :

Quelle autre rime à poésie
Que le grand oui qui nous saisit ?


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