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Armel Guerne, par J.R. Geyer

26 septembre 2010

par J.R. Geyer

Le maître des lieux

Avant-propos

Les pages qui vont suivre sont quelques annotations, des moments ou des instants que j’ai partagés avec Armel Guerne dans les années 1960-1980. J’ai préféré à toute autre approche – la biographie ou le témoignage – ces quelques éléments apologétiques, écrits au courant du pinceau, presque hors texte, plus près du silence et du non-dit que de l’écriture. J’ai pensé que c’était la meilleure façon d’évoquer Armel Guerne, du cru de la mémoire, sachant que tout pourrait s’effacer aussitôt après.
Je me suis servi délibérément du terme de « Maître » comme je le précise dès les premières lignes. Je n’imaginais pas appeler Armel Guerne par son nom (quand on se voyait je l’appelais Monsieur et dans mes lettres aussi). Quand je parle de lui je dis souvent « le vieux » Maître. Tout simplement. Parce qu’il était de cette nature, de cette race. Non pas celui qui enseigne au sens moderne, mais qui transmet et agit sur l’autre avec l’ascendant de l’initié, envers celui qui apprend à être ou à devenir.
Des années de fréquentation d’un poète majeur de notre temps n’était pas chose facile. Celui que Bernanos, Cioran et d’autres encore parmi ses contemporains saluaient bien haut, au cours d’une amitié tenace.
Ces pages, les toutes premières sur l’homme, sont pour moi un privilège comme c’en est un pour les fervents qui savent aimer ceux qui les devancent.

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Portrait d’Armel Guerne. http://www.moncelon.com/armelguerne25ans.htm

Il possède un goût et un style sobre. Il croit à la force supérieure de sa religion. Il chemine sur la route du mystère, en réglant, très calme, son Moi au rythme du temps solennel.
Il maîtrise l’instinct de la nature et s’enflamme d’une blancheur lumineuse. Devant lui, les incidents de la vie et la morale perdent leur sens.


Yone Noguchi

Le maître était un homme de petite taille qu’une voix pleine et profonde grandissait. (Le terme de maître peut sembler anachronique ou irriter à la longue mais je ne me vois pas l’appeler autrement. Il met la distance et la note admirative à laquelle je tiens.)
Son personnage avait quelque chose de noueux, quelque chose d’un bois serré. Ses mains ressemblaient à son visage aux traits forts et burinés, c’est à dire creusés dans une matière plus dure que la chair, le passage d’un élément à un autre ; de l’eau sur la roche.
Sur une photographie où il était jeune, la dilatation des narines est excessive et la mâchoire prouve une volonté et en même temps une sensualité qui n’est pas seulement de la gourmandise ; je dirais un appétit qui attend d’être assouvi. C’est ce que j’ai ressenti quand j’ai vu en haut des étagères dans son lieu de travail, deux portraits, l’un photographié et l’autre dessiné. Le second, violent, presque bestial, ressemblait à une trogne. La mâchoire était ramassée sur les épaules comme quelqu’un qui rassemble ses forces avant de pousser un grognement.
Sur la photographie, l’expression était plus tendre et une moue presque enfantine se dessinait. Plus tard, ce détail semblait oublié comme s’il ne correspondait pas tout à fait à son caractère. Quand le maître parlait, ses mots ressemblaient à un mouvement de galets dont la rumeur se rapproche. Sa voix était inlassable, endurante, charnelle et je l’entends encore de cette façon.

Le maître habitait une tour dont le fût massif couronnait un monticule et embrassait un horizon circulaire. C’était large, marin et le carrefour des vents, leur point de confluence. En ce sens, pluies vents et orages ou ciel d’un bleu parfait avaient une beauté particulière à cause de l’étendue, une succession d’étages et pour ce qui est des ciels d’été, une immensité de plage ou de désert.
Je n’ai jamais vu nature plus ouverte et horizons si vastes qu’ils semblaient être l’orée d’un monde où se déploient des lointains « toujours recommencés » au-delà des premières crêtes. Sa chambre était meublée d’un lit étroit, d’une table calée devant une fenêtre profonde et dans un trou du mur, il y avait un crâne d’homme. Le maître logeait là, la plupart du temps. Il travaillait et dormait dans cet espace circulaire qui gardait le silence et son refus du monde. Il était impossible d’imaginer une autre disposition du rare mobilier ni quoique ce soit d’autre à cause de l’exiguïté. (Je me souviens aussi d’une branche de cèdre aux aiguilles séchées, qui barrait le mur).

Le maître vivait avec une femme dont il ne partageait pas l’intimité. Il avait fait le choix, à un moment donné, de vivre chastement. Sa chambre à elle, était vaguement plus ornée que la sienne. Il y avait un lit, une commode contre le mur concave et, au- dessus, un miroir. Un escalier la traversait pour aller au troisième étage et redescendre dans la première place. Acrobatique, aérien dans sa minceur, son instabilité, chaque marche réagissait en souplesse contre le moyeu ; une corde faisant office de rampe. En bas, c’était aussi élémentaire que dans les étages ; deux excavations à la base du mur servaient d’étagères ou de recoins où remiser des choses.
La compagne du maître, presque invalide, passait ses journées sur une chaise-longue. D’origine juive, elle avait des yeux aux reflets d’agate d’une beauté hypnotique qui faisait oublier l’affaissement des joues, la lippe qui pinçait la cigarette et la touffe auburn des cheveux qui couronnait le front. Elle parlait avec un accent haché qui parfois pesait. Un maquillage outré lui donnait un air de comédienne déchue de l’époque du cinéma muet.
Elle dominait à peu près tout dans cet espace réduit. A cause d’un handicap, elle commandait l’ouverture et la fermeture de la porte à l’aide d’une corde qui coulissait ; permettant ainsi l’entrée du visiteur et les allées et venues d’un chien au poil affreux qu’elle adorait et qui répondait au curieux nom de « Boudin ».
Cette femme qui semblait le contraire du maître était devenue la compagne de sa vie. Malgré son état et le déclin d’une existence qui s’achevait là ou peut-être à cause d’eux, une sorte de conscience, de lucidité, traversaient son regard peut-être même de pouvoir de vue qui donnait à ses observations l’intelligence d’une seconde nature.

Elle contrastait terriblement dans cet endroit retiré du monde, en refus de toute influence et je me suis souvent demandé ce qu’elle faisait dans la vie du maître sans trouver de réponse satisfaisante ou un semblant de réponse. En même temps, elle donnait une image du maître que je ne voulais pas voir même si elle était ancienne. Il a fallu que le temps passe et que j’apprenne à la regarder autrement pour oublier la femme étrange qu’elle avait été, autrefois.
Pendant la journée, elle était allongée au rez-de-chaussée de la tour avec pour tout mouvement le battement de la porte, les allées et venues du chien, les montées et les descentes du maître. Pour tout mouvement. Elle n’était pas paralysée mais chaque pas coûtait à cette femme à la silhouette ovale qui claudiquait ; après une série d’opérations au résultat peu probant.

Le comportement du maître ressemblait à celui d’une bête qui suit une trace et revient sur ses pas, au cas où quelque chose lui aurait échappé. Il regardait de cette façon comme s’il saluait en chemin de vieilles connaissances. Parfois, on avait l’impression qu’il s’était attardé de nombreuses fois au même endroit et que, pour cette raison, une relation s’était faite.
Il était un homme qui se penche souvent puis, se relève en gardant une silhouette près de la terre ; considérant que la plus petite chose était un signe qu’une autre main avait laissé à son intention. (J’allais apprendre à rapporter des indices de cette nature qui prolongent une phase plus intuitive. ) Mais ses observations n’avaient rien à voir avec celle d’un naturaliste. Leur portée était autre et se prolongeait au- delà de la curiosité première.

Le maître était ni un possédant ni un propriétaire qui a ses droits sur un territoire, mais plutôt un homme qui a reçu une terre en héritage. Il y avait dans sa façon d’être une attitude biblique. Je ne fais d’ailleurs aucune distinction entre son lieu et sa personne et je ne savais pas qu’il était possible d’avoir des liens si étroits avec la nature, d’en faire une lecture comme une page de signes ou une partition.

Les paysages variaient comme une surface marine, cela me revient toujours de cette façon. Ils étaient pris de haut en bas par une sorte de mouvement. Le ciel drapait les lointains d’une nappe légère qui ressemblait aux arrière-plans des peintures italiennes, dont les strates se fondent dans l’estompe. Ils n’étaient pas seulement une belle nature mais avaient, comme je viens de le dire, un mouvement davantage lié au ciel qu’à la terre, un flux et un reflux dus à une attraction secrète (Je revois ces grands espaces quand les nuages se bousculaient et que le vent passait avec des bruits déchirants.)
Le maître racontait parfois des nuits de tempête et disait que les jointures de la charpente avaient risqué de céder ou que des bêtes à cornes s’étaient affrontées. Il parlait de la tempête comme s’il avait manœuvré toute la nuit à bord d’un bateau.

Le paysage était souvent paisible. Le maître suivait les sentiers bordés de haies où s’étalait un figuier juste avant la pente à la flore sauvage puis, il s’avançait jusqu’à la végétation qui ourlait le bas de la tour, une friche qui cessait au ras du mamelon et, il s’arrêtait là en regardant au loin.
Il disait souvent que ces lieux le surprenaient par leur grande beauté. Je le revois assis sur une solive, détailler l’émerveillement de l’homme devant la terre qu’il aime, expliquer la reconnaissance qu’on doit avoir envers ce qui vous est donné ; comme si cela aurait pu ne pas être ou risquait de vous être enlevé à tous moments.

Notre rencontre a eu lieu un après-midi d’automne. J’ai poussé une barrière à l’entrée d’un chemin et j’ai aperçu un homme petit de taille, en train de retourner la terre. En sentant ma présence il a levé la tête et je lui ai demandé s’il était monsieur G. Il a répondu qu’il était en effet monsieur G. et non pas monsieur K. car ma façon de prononcer son nom prêtait à confusion. J’ai eu l’impression d’avoir commis une maladresse qui faisait croire que je le prenais pour un autre.
Je me revois marcher derrière le maître qui se dirige vers une tour à la silhouette massive, (en réalité un moulin à vent). Je ne sais pas exactement à qui j’ai affaire, j’ai seulement entendu parler d’un personnage qui mène une vie solitaire sur des hauteurs. C’était la fin de l’après-midi et le soir commençait à tomber ; plus hâtif que les dernières journées d’été. La distance qui séparait le jardin de la tour, pourtant faible, me semblait interminable. (Il s’agissait déjà d’un parcours, du début d’un chemin). Lui était devant, bien entendu et moi légèrement en retrait. Il n’y avait aucune raison pour que je sente, à ce moment-là, quelque chose d’un ordre différent et je n’imaginais pas que cette rencontre allait donner un autre sens à ma vie.

J’ai salué la compagne du maître, elle était en position semi-allongée qui sera toujours la sienne. Puis, il a commencé à parler ou plus exactement à m’enseigner sans se préoccuper le moins du monde de l’effet que ça pourrait avoir sur moi. Dès les premiers moments, j’ai senti qu’il était un homme d’une autre race qui n’avait rien à voir avec ceux que j’avais rencontrés auparavant parmi les penseurs ou les religieux et ; cette impression m’intriguait énormément. Elle était abrupte et me venait dans sa totalité. Il fallait que je remonte le temps pour trouver des hommes qui lui ressemblaient, selon l’idée que je me faisais de leur personnage. Je ne pensais pas à des contemporains mais à des figures d’un autre siècle, à de grands mystiques ou à des érudits du moyen-âge. C’est ce que je pensais au long des heures qui se sont écoulées, sans qu’on s’aperçoive que la nuit était tombée.
Le maître parlait comme s’il avait attendu que je vienne pour me dire, à moi en particulier, des choses qu’il avait gardées toute sa vie. Ses paroles avaient une texture et chassaient les rumeurs des bavardages. Une force les animait que je ne pouvais définir et une façon de ramener le propos à son point initial, pour vérifier si rien n’avait été laissé au hasard. Il était rarement interrompu par sa compagne. Quant à moi, j’avais de vagues appréciations, j’opinais de la tête ou souriais pour faire passer l’embarras de ne rien pouvoir dire d’autre.
Dès les premiers moments et malgré mon attitude incertaine, j’ai senti entre nous une relation franche qui n’avait pas encore de nom mais qui instaurait le passage de maître à disciple. La nuit était tombée et le silence s’installait, un de ces silences qui donne à la voix un timbre plus habité et aux paroles une portée plus longue. Quelque chose d’important était en train de m’arriver. J’étais dans un état proche de l’ivresse et j’allais apprendre la fréquentation du maître qui était l’homme le plus exigeant qui soit.

Il faisait une nuit mate, sans étoiles. Il a lancé un dernier salut avant qu’on se quitte, sa silhouette se détachait à peine d’une faible lumière et sa voix m’a accompagné jusqu’à ce que je m’éloigne. Je ne me souviens plus de l’ambiance qui régnait ce soir là dans la tour. Tout semblait fruste dans cet endroit que la rumeur des murs enfermait dans le plus grand silence. Je ne sais plus ce qu’il a dit ce premier soir, seules des inflexions me restent, le mouvement qui menait la pensée et l’éclairait avec violence ; comme une lumière rasante.

Le maître et son lieu étaient sans époque. Il aurait pu vivre il y a longtemps, très longtemps, de la même façon. Sa vie, réduite à peu de moyens, avait quelque chose d’anachronique. Il se déplaçait à bicyclette pour aller jusqu’au village voisin et prétendait qu’on avançait plus vite qu’en voiture à cause des pannes fréquentes. Il défendait ce genre de théorie invraisemblable avec le plus grand sérieux et on avait envie de le croire.
Sa compagne acceptait ce mode de vie qui échappait aux distractions. Elle lisait toute la sainte journée et fumait beaucoup. Le maître fumait aussi. Il avait ses habitudes que je remarquais sans les considérer comme des travers. Il vivait pauvrement et n’avait jamais connu une autre existence. Au cours de sa vie, il avait été sauvé plusieurs fois de situations extrêmes par une intervention providentielle.
- Celui se trouve dans de telles dispositions fait le lien entre Dieu et l’homme, disait-il, comme si c’était la seule attitude envisageable, en tout cas la seule qu’il connût.

Je repense souvent à sa parole que j’entends encore. En l’écoutant, on aurait dit un bâtisseur qui pose une pierre sur une autre ; en imaginant l’édifice. Sa façon d’ajuster puis de cheviller puis d’assembler les éléments, ses retours fréquents ressemblaient à un charroi qui s’ébranle et s’étage, une caravane tirée lentement.
Au début, tout paraissait complexe mais ça se simplifiait au point de devenir élémentaire. Parfois, par une sorte de visée arrière, il revenait sur ses pas, reprenait les fils laissés en chemin et reliait l’ensemble comme s’il tendait une toile dont la trame se serrait au dernier moment. Ses mains, comme je l’ai dit, ressemblaient à son visage aux traits forts. Quand il parlait, il fermait sa main gauche et montrait un poing d’où ressortait le pouce, un poing incomplet à la pliure des doigts. Ce geste ressemblait à une prise sur quelque chose qui cherchait à fuir. Il fermait sa main puis la rouvrait et la refermait. De cette façon il affirmait aussi.

Il faisait parfois allusion à des voyages (Intérieurs ? Nocturnes ?). Je préfère parler de marches même si son parcours ne dépassait pas son territoire. Je préfère parler de marches solitaires et de retours dans ses lieux. Quand j’allais le voir, le temps ne semblait pas compter. Il ne disait jamais que je devais écourter ma visite, malgré un travail harassant. Il transposait en français des textes du chinois, du japonais du latin ou du vieil allemand. C’était un travail ardu et peu gratifiant, qui lui donnait son pain quotidien. Il transposait des textes savants ou tout à fait ordinaires pour des sommes modiques. Le maître gagnait péniblement sa vie. La plupart du temps il était vêtu d’un pantalon sans forme spéciale et en hiver, sur une chemise, d’un gilet de mouton. Il avait froid. Il avait souvent mal aux yeux et usait sa vue jusqu’au soir sur des pages de signes.

Plus tard, le maître a habité une maison en contrebas de la butte. Il fallait suivre un chemin, prendre une courbe, passer sous un figuier et pousser une porte en lattes pour y parvenir. La maison était un ancien presbytère. Un corridor impersonnel et à tous vents précédait un escalier qui tournait. Il travaillait dans une pièce large et haute dont les murs étaient tapissés de livres qui représentaient presque tous les domaines. Sur une étagère, des cornes de mouflon étaient imbriquées dans de hauts volumes et, au- dessus, dominait son portrait à la sanguine brune, où il ressemblait à un sanglier.
Il y avait aussi des photographies de saints chrétiens et orientaux et un petit personnage sur le dos d’un buffle aux traits fins, peint sur soie. Des livres en piles sur plusieurs tables ressemblaient à des constructions de différentes hauteurs. C’était une sorte d’arrangement dans le désordre. En hiver, un poêle en fonte donnait parfois une chaleur suffocante. Deux fenêtres en vis-à-vis permettaient de voir par l’une d’elles le lever du soleil et, par l’autre, le couchant, les jours de haute luminosité. Il régnait un abandon des choses, une volonté de laisser les objets exister pour eux-mêmes et d’oublier l’emprise du temps.
La pièce était carrée. Un divan longeait l’un des murs et, à gauche du poêle, il y avait une table au revêtement gris. La précarité du lieu ne rebutait pas et convenait au personnage. Rien n’était émouvant dans cet endroit et je ne me souviens pas d’objets de charme sauf peut-être la peinture sur soie dont j’ai parlé et un buste du maître en bronze, quand il était enfant. La pièce, relativement vaste, ressemblait à une cellule où l’essentiel était en place. Il était impossible d’être distrait par quoique ce soit entre ces murs qui refusaient l’abandon aux douceurs. Elle avait l’odeur des lieux qui ne bougent pas, une odeur séchée qui imprégnait les objets et les livres, peut-être même une odeur d’encens. Une sorte de patine du temps les « façonnait » au silence ou bien à l’oubli, pour qu’on ne s’y attache pas.

Le maître faisait parfois allusion à une femme qu’il appelait la musicienne. Il avait vécu avec elle dans une maison perdue au milieu de petites montagnes où il étudiait les textes fondamentaux et les grands inspirés du Romantisme allemand. Il ne lui donnait pas de nom, il l’appelait simplement la musicienne. Il disait qu’elle l’avait accompagné dans cette période de sa vie.
Je n’ai jamais fait de lien entre ces différentes relations, ne cherchant pas à rassembler des éléments plus probants. Je prenais les choses comme elles venaient et ses allusions n’étaient pas vraiment des confidences. Il évoquait certaines histoires de son passé que résumait l’injonction de Baudelaire qu’il aimait citer il faut être ivre de vin de poésie ou de vertu.
Plus tard, j’ai su qu’il avait aimé d’autres femmes, mais lui ne m’en avait parlé que vaguement. Il y avait celle dont le nom signifiait littéralement qui marche ou pèlerine. Elle portait ce nom étrange et avait un caractère entier. C’était une femme de tempérament qui assistait Bernanos dans ses travaux et ses conférences dans le monde. Elle avait été une grande résistante pendant la dernière guerre et avait osé dire au cours d’un interrogatoire dans un bureau de la gestapo « Tuez-moi d’abord, je vous répondrai après. » Je ne l’ai jamais rencontrée et n’ai jamais vu de portrait d’elle, mais je l’imagine, je ne sais pourquoi, ressemblant au maître comme une sœur. Lui en parlait peu comme s’il lui était pénible d’évoquer une relation qui avait été recouverte par des histoires d’une autre importance et je me demandais, en mon jeune âge (au début de nos rencontres je n’avais pas vingt ans), s’il était nécessaire que j’en sache davantage.
Aux dernières heures de la guerre, il a rencontré la femme qui allait devenir la compagne de sa vie. J’ai su qu’elle était à l’époque responsable d’un rayon à la Samaritaine elle dont le père était Nadel, poète allemand estimé. J’ai su aussi qu’elle menait une vie dissolue et que, d’après ce que j’ai appris plus tard, le maître l’avait sortie d’un enlisement moral déplorable. Et, d’après ce qu’il m’a dit ou bien est-ce elle-même qui, un jour, me l’a raconté, elle avait vécu à Berlin dans l’entre-deux guerre et s’était affichée au bras de « L’ange bleu ».

Ces moments de la vie du maître et de sa compagne me sont arrivés par bribes, par secousses. Je n’ai jamais voulu en savoir davantage et fait le moindre rapprochement entre ces différentes périodes. Certaines de ces histoires dérangeaient quelque peu l’idée que je me faisais du personnage et donnaient un contraste saisissant mais je me disais que le maître avait eu ses tentations du désert et avait marché sur les flots. D’autres me sont venues de la même façon, par fragments.
Il avait fait partie de la Résistance pendant la seconde guerre mondiale et quand il en parlait, il laissait de côté l’anecdote, l’acte en lui-même, pour ne retenir que l’attitude intérieure, le choix profond ; sans jamais dire qu’il avait aussi risqué sa vie.

Je l’admirais – est-il besoin de le préciser ? –, mais ai-je eu pour lui autre chose que de l’admiration ? L’ai-je aimé ? Je crois que je l’admirais trop pour véritablement l’aimer. Sa personne m’en imposait au point qu’une relation plus profonde me semblait impossible. Elle figeait mon respect et m’empêchait d’avoir un lien d’une autre nature. Pourtant il ne m’a jamais fait sentir qu’il m’était supérieur et que, étant donné mon âge, il ne pouvait en être autrement. Il me parlait de la vérité sans chercher à savoir si j’en étais digne. Je dis bien la vérité et pas seulement de ses propres convictions. Il parlait, agissait comme le survivant d’une race perdue, originaire d’un monde que plus personne ne connaît, portant des jugements sévères sur ses contemporains qui ne vivaient pas à hauteur d’homme, expression que j’ai souvent entendue, obéissant à Celui qui gouverne toutes choses.

Ses avancées, qu’elles soient spirituelles ou philosophiques, attendaient toujours un signe d’en haut pour faire le pas d’aller plus loin. Le maître avait un certain mépris pour ce qu’il appelait globalement les intellectuels et vivait à contre-monde, préférant la voie secrète et le témoignage silencieux, à tout autre attitude.
Il disait : « La vie ressemble à la mer qui ne doit pas nous mener où elle veut et il faut obéir à plus grand que soi, plus permanent ; au nom de ce qu’on croit. » Il semblait en relation avec des forces inconnues et, en même temps, une espèce d’angoisse l’habitait, une angoisse originelle et une conscience douloureuse du monde nourrissait sa pensée.

J’allais jusqu’à la tour. Je frappais. Mon visage près du carreau confirmait ma présence. La compagne du maître ouvrait en tirant sur la ficelle et la porte bâillait devant moi. Elle appelait le maître d’une voix hachée et j’entendais geindre les marches sous son pas à partir du second puis, je le suivais jusqu’à la maison du bas.
Après un long moment passé à l’écouter, je le voyais éteindre les feux et nous faisions le chemin de retour, en pleine nuit. Il me recommandait de regarder le ciel pour avancer sans encombre. Ce n’était pas une image mais le conseil d’un homme qui avait vécu dans la nature en période difficile, du combattant qui avait ses repères et s’inventait des solutions. Nous faisions le chemin, qui n’était pas bien long, quelque cent mètres, en longeant une haie, après avoir poussé la barrière et suivi le sentier jusqu’à la tour. Il était attentif aux présences nocturnes, aux lueurs lointaines, aux étoiles, aux cris d’oiseaux. Quand il passait prés du figuier du haut (le figuier du bas était à flanc de talus et à découvert), il jetait un regard sur des touffes de violettes. Plus haut, comme un geste de reconnaissance, il peignait de sa main des tiges de romarin.
Ses mains, comme je l’ai dit, n’étaient pas celles d’un homme d’écriture, mais de quelqu’un qui travaille le bois ou la pierre. Elles bougeaient de cette façon. Elles avaient prise sur les choses et semblaient tenir sa pensée, quand il les fermait. A tous moments, il cherchait une proximité avec la nature, une entente parfaite. Il disait que si nous comprenions un seul brin d’herbe, nous serions initiés aux mystères de la vie.

Je lisais les ouvrages que le maître me recommandait et découvrais l’art de l’ancien Japon, la mystique chrétienne, la théologie médiévale et l’enseignement des pères du désert. J’avais l’impression d’apprendre chaque chose comme par expérience et prenais la mesure de la connaissance, avec une sorte d’instinct qui ressemblait à un état retrouvé. Vis-à-vis des autres, j’avais une distance et en même temps une hauteur de vue qui me donnait une autre façon d’appréhender la vie. J’apprenais à penser en faisant le chemin pour y parvenir.
Quand je rentrais chez moi, je tournais ses paroles et les retournais avec une jouissance secrète, conscient que ces moments étaient rares et qu’ils auraient une fin. Mais je n’ai jamais voulu écrire la vie du maître, je crois qu’il échappe totalement à la formule. Son personnage ne supporte pas la chronologie et je ne pouvais envisager d’enchaîner des évènements les uns après les autres. De même, je ne voulais pas consigner ses paroles que je préférais garder en moi.
Je posais des questions d’homme jeune, j’écoutais, je lisais ses écrits mais, quoi que j’aie pu faire, je n’allais pas au- delà d’une certaine perception. Je ne savais pas quel était son secret, un secret qui ressemblait à celui d’un potier de l’ancien Japon ou d’un grand luthier. Vers la fin, son art était achevé comme une musique qui rassemblait tout l’art possible.

A chaque rencontre, j’étais dans une attente sourde et mon pas, ma réflexion, manquaient d’allure et de souffle. Le maître ne disait rien mais cela se voyait d’une façon évidente et me rendait maladroit. Ma vie avait changé et je mesurais les choses à l’aune d’une vérité que je commençais à entrevoir. Il était difficile de lui donner un nom mais je savais qu’il y avait deux mondes, à la fois distincts et imbriqués, celui de la vérité et celui du mensonge, sans être capable toutefois de dire où commençait l’un et où finissait l’autre.

Le maître refusait les honneurs et ne supportait de compliments que de ceux qu’il admirait, en petit nombre, ne faisant pas cas de ceux qu’il ne pouvait considérer comme ses égaux. Ce n’était pas de sa part une attitude d’orgueil, mais plutôt une extrême conscience de soi. Il recevait des lettres de E.M. Cioran et leur relation, qui était ancienne, me semblait paradoxale. Cioran paraissait loin du maître, si loin même que je ne voyais pas où se faisait le rapprochement. Il lançait l’aphorisme comme une évidence de la chute tandis que le maître étendait ses vues par-delà la conscience des choses. L’un pratiquait une réflexion salubre, l’autre avançait en cherchant de toute son intelligence les rapports entre le céleste et la condition humaine. Cioran était un homme de plaine où gémit l’humain le maître, lui, était un homme des hauteurs où on peut croiser l’ange. Peut-être son ami philosophe tenait-il à sa base l’échelle qui permettait au maître de s’élever ? C’est ce que je croyais même si on ne m’avait pas expliqué les choses de cette façon.

Dans les dernières années de sa vie, une femme est venue se joindre à son entourage. Sa beauté, son esprit avaient une fraîcheur de vent sur une grève. Il émanait d’elle une odeur d’encens, de ses habits drapés un peu flous. Ses traits étaient d’une régularité de face d’icône et ses yeux sombres regardaient d’une façon pénétrante. Visiblement, elle admirait le maître qu’elle appelait familièrement par son prénom et se comportait avec lui d’une façon filiale, qui contrastait avec ma manière d’être beaucoup plus réservée.
J’ai aimé cette femme. Je le dis pour montrer le lien qui existait entre le maître, celle que j’appelle sans trop savoir pourquoi la dernière femme de sa vie et ce qui s’est passé entre elle et moi, quelquestemps après. Il m’est difficile de parler d’elle en évitant de faire allusion à cette histoire liée à la relation que j’avais avec le maître. Avant qu’elle bouleverse ma vie, elle a accompagné le maître jusqu’à la fin, sans toutefois aller au-delà de l’admiration qu’elle lui portait. Le fait est qu’il a pris des dispositions pour qu’elle hérite la tour après sa disparition et celle de sa compagne et qu’elle devienne « la maîtresse des lieux ».
Quand je repense aux dernières années du maître, je revois cette femme même si la relation entre elle et lui était informelle. Et, comme un prolongement à l’absence, peut-être même une substitution, ma passion pour elle a suivi la disparition du maître, comme un événement succède à un autre. La dernière fois que je l’ai vue, nous avons parlé de lui et elle m’a dit qu’elle l’avait aimé. J’en suis resté à cet aveu qui ne disait pas tout et prouvait une admiration entière. Je sais qu’il ne lui a jamais donné la place que peut-être elle souhaitait avoir. Il n’y a pas eu véritablement relation amoureuse ou le moindre dépassement. Mais lui agissait envers elle comme s’il l’avait élue.

Je demandais au maître ce qu’il fallait faire pour atteindre la perfection en écriture et il répondait en termes d’accord et de jeu qui exaltent toutes les possibilités, disant qu’il fallait posséder le jeu de l’archet, bien qu’il ait été question de langage.
- Le langage, autrement dit le verbe, s’acquiert par l’approche du mystère et son sens, sa portée ont quelque chose de sacré ou bien même d’initiatique, disait-il.
Son souffle devenait difficile. Il me regardait parfois en silence et dans ses yeux passait le regret de ne pouvoir faire autrement que d’attendre une amélioration. J’assurais qu’on pouvait remettre la conversation à une autre fois ; craignant de devoir m’en aller avant qu’il ait exprimé toute sa pensée.
Quand je lui demandais des nouvelles de sa santé et il me répondait avec le nous souverain : « Nous sommes dans l’allégresse. »
Il haletait, plié sur son lit. Son buste flottait dans un chandail qui faisait ressortir sa maigreur. Sa compagne observait ses silences, ses replis, ses attentes, comme si elle doutait d’une attitude qui ne lui ressemblait pas. Elle l’incitait à l’effort, réprouvant son comportement qu’elle croyait passif. On aurait dit qu’elle n’acceptait pas la déchéance du maître ou bien la crainte de sa disparition lui donnait-elle cette réaction ?
Je repense souvent à ses derniers moments. Il parlait de choses fragiles et intenses qui ressemblaient aux œuvres de la fin des grands compositeurs, donnant ses derniers quatuors ou ses suites, son art ultime. C’étaient les plus belles paroles qu’il m’ait été donné d’entendre, toutes inspirées par le bonheur comme but suprême.

Il était assis au bord de son lit et s’appuyait d’une main, de l’autre, il accompagnait la parole, parfois les silences. Le poêle chauffé à blanc donnait une température intenable qui ravissait sa compagne confinée sous plusieurs épaisseurs de châles. A droite, il y avait une petite armoire sans style et plus loin une table.
Je n’ai pas une mémoire exacte de la salle du bas où il vivait après avoir quitté celle du haut. Je revois une pièce avec juste le nécessaire, sans la moindre décoration. Le maître partageait cet endroit avec sa compagne qui s’effarait de ses interminables crises de toux. Il n’y avait rien d’extraordinaire dans leur vie réduite aux gestes de première nécessité. La fin du maître ressemblait à celle de tous les vieillards qui perdent leurs moyens et aménagent leur survie, vaincu parfois par le geste qui réduit chaque jour davantage.
Il ne sortait plus. Quelqu’un du voisinage apportait la provision de bois et un autre, les denrées. Dans les derniers temps, il ne manquait pas d’argent et semblait indifférent à ce qu’il considérait comme une aise usurpée. Il donnait à de plus nécessiteux et, une fois ou l’autre, il a fait la même chose avec moi qui faisais partie de cette catégorie.
Un jour, il m’a montré un exemplaire de sa dernière œuvre, Rapsodies des fins dernières. Il la tenait entre ses mains et semblait n’en éprouver aucune satisfaction. Ce n’était pas de l’indifférence, mais un véritable détachement. L’important s’était déplacé et se manifestait d’une autre manière. J’en étais absolument persuadé en le voyant manipuler son ouvrage, comme s’il s’agissait du livre d’un autre.

Je repense souvent aux lieux du maître, à leur fresque mouvante. Il y avait entre lui et cette nature des hauteurs, une entente parfaite, une véritable osmose. Sa situation élevée, sa configuration l’exposait aux éléments. La tour s’élevait sur un mamelon sans végétation qui s’évasait au sommet de la colline. De petites haies couraient en contrebas et, à un endroit, une sorte d’île sauvage où tout se mêlait, se resserrait.
Les premières maisons se trouvaient de l’autre côté après la pente et en haut, on avait un réel sentiment de domination, d’espace, de fuite même. Le voisinage des maisons n’était pas une limite humaine de présences trop proches. Au sommet de la colline, comme je l’ai dit, l’horizon faisait penser à un large marin dont la profondeur, l’étalement, étaient plus aériens que terrestres ; avec un ciel traversé de grands passages. J’appelle grands passages les vents qui apportaient pluies et orages ou les chassaient.
Il y avait aussi des endroits secrets, les dessous des haies, la vie végétale à l’ombre des figuiers, les bosquets d’essences diverses. A l’intérieur, il rassemblait des objets de la nature, des bois aux formes extraordinaires, des nids de différentes tailles, des roches, des vestiges fossilisés. Ces objets étaient comme autant de témoins dont il aimait les formes, l’origine végétale ou animale.

- Tout à un sens, une origine et pour cette raison, il n’y a pas de hasard. L’arbre en fleurs, le silence ou les mouvements d’un oiseau donnent mesure à une perception plus réelle. Dans la nature il n’y a pas de place pour le mensonge. Chaque manifestation vient d’une force qui va toujours de l’avant, disait-il.
Sa relation avec la nature était proche de la sagesse Zen et il en parlait souvent de cette façon. J’assistais sans le comprendre toujours à ce genre de démonstration qui semblait le fruit d’une longue pratique. Parfois, il partait d’un rire qui sonnait haut, colorant son propos d’une liberté brusque. Il penchait sa tête en arrière et achevait en ramenant son poing qui avait l’air de contrebalancer le mouvement.
Son visage aux traits marqués, aux ridules incisées au départ du nez, son regard pénétré et sa voix large, donnaient à cet homme de petite taille une force sauvage qui aurait effrayé si elle n’avait été dominée. Nulle affectation dans sa façon d’être ou le moindre effet. Il refusait l’attitude de circonstance parfois même la courtoisie la plus élémentaire, allant à l’essentiel comme un homme qui connaît les exigences du temps qui passe et ne se soucie guère de ce qu’on pense de lui.
Il disait que le signe d’authenticité d’un événement ou d’un homme était d’être ignoré du plus grand nombre et qu’il en était de même pour les mouvements de l’histoire. C’était comme ça qu’il fallait les interpréter, pour dépasser les apparences. Il disait aussi que la prière porte le monde et il parlait souvent de combat intérieur dont il ressentait physiquement les secousses. Mais que signifiait physiquement ? Il aurait été délicat de le lui demander.

Plus tard, mes visites s’espaçaient et je devais séjourner dans un village voisin puisqu’il n’y avait chez lui, aucun endroit pour loger le visiteur. Le maître me paraissait immuable. Il me recevait en montrant une grande satisfaction mais je n’en étais pas ému. Je ressentais une sorte de crainte mêlée d’enthousiasme comme au début de nos rencontres et je ne savais jamais ce qu’il pensait de moi à ce moment-là.
Malgré mon désir de le voir, j’avais l’appréhension de me trouver face à lui, une appréhension qui se dissipait dès les premiers mots puis, nous allions dans la maison du bas et il lisait un passage de sa dernière œuvre. Sa voix prenait le mot comme s’il en goûtait chaque substance et le rythme venait. Elle descendait et élargissait la beauté du sens. Rassemblé sur lui-même, les cheveux ramassés vers l’arrière, la main étalée sur un coin de la table, il lisait en déliant chaque syllabe pour marquer l’articulation. Puis, il m’adressait un regard comme pour savoir ce que j’en pensais. Je disais d’une voix mal assurée que c’était magnifique. Il avait un léger plissement du regard, une fraîcheur d’expression qui changeait son visage, signe d’une réelle satisfaction qui disparaissait presque aussitôt. Tout cela était informulé et je renouvelais mon admiration, avec une sincérité excessive.
J’avais toujours l’impression, dans ces moments-là, que la nuit tombait quelque part et que tout ce qui m’arrivait avait un sens. La pièce chargée de présence donnait une beauté particulière aux paroles ; les gestes semblaient répondre à une sorte de rituel. Et, le temps était d’une autre nature, non pas suspendu, mais utilisé jusque dans ses instants.

Les derniers temps, sentant la fin approcher, je l’interrogeais sur des questions fondamentales. Il m’en avait souvent parlé mais j’avais toujours l’impression que quelque chose avait été laissé en chemin et remettait en cause ce que je croyais savoir. Il perdait le souffle. De longs silences s’installaient, des intervalles qui me faisaient craindre qu’il fût incapable de poursuivre. Puis, il reprenait. Il reprenait sans lassitude apparente pour achever ce qu’il avait à dire et que sa parole n’aille pas au vent ; son propos, quelque peu décousu, retrouvait toute sa cohérence.
Il disait qu’il fallait accorder son instrument aux pensées qui nous animent et que nous avions le devoir d’être heureux. Le devoir disait-il. Ses paroles me rendaient perplexe et admiratif. Il indiquait une voie parmi les dédales de la vie, celle du bonheur comme but suprême.

La compagne du maître regardait son déclin d’un œil vague. Elle croyait qu’il exagérait quand une forte toux secouait son thorax d’une maigreur effrayante et elle supportait mal ses infirmités. Je sentais que c’était son dernier parcours mais j’allais le voir avec la même espérance qu’au début de nos rencontres. Il parlait en s’efforçant d’aller jusqu’au bout de sa pensée puis, il s’interrompait pour qu’une bouffée d’air remonte dans ses poumons. Au bout d’un moment qui semblait interminable, sa respiration retrouvait un rythme et se brisait à nouveau.

D’une rencontre à l’autre, il s’éloignait sans que cela se voie. Il s’éloignait par des paroles, des expressions qui n’étaient pas les siennes et il regardait venir la mort avec calme. Son regard était plus tendu et moins lointain et il réduisait son geste à proportion de son souffle. Les fréquentes crises de toux effilaient sa silhouette de vieux chinois.
Sa pensée devenait transparente à force de clarté comme s’il vivait un retour sur une terre qui n’était plus tout à fait celle des arbres et des fleurs. Sa pensée en était changée. Une relation mûrie entre l’homme et les mystères de la vie lui donnait-elle cette attitude particulière ? J’ai toujours cru, quant à moi, que ces lieux qui étaient les siens et qu’il habitait pleinement, avaient fait de lui l’homme qu’il est devenu.

J’ai accouru à la mort du maître. Je suis entré dans la pièce de la maison du bas où se trouvait sa compagne, dont l’état de conscience semblait l’empêcher de mesurer la gravité du moment. L’ambiance était surchauffée par le poêle qui rendait l’air épais. Le maître étendu sur un lit étroit au creux d’une toile dont les bords avaient été rabattus, était méconnaissable. Aucune grandeur ne marquait les traits de son visage. Il semblait ramassé sur lui-même ou bien rentré comme s’il se cachait d’un dernier frisson.
Sa compagne reconnaissait qu’une chaleur élevée n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour la conservation du corps, mais il n’allait pas rester longtemps sur son grabat. Quelqu’un devait venir incessamment, pour procéder à la mise en bière. Le cercueil était posé sur des tréteaux. Son intérieur de soie mauve en piqué, d’une laideur insupportable, ne convenait pas. J’avais imaginé pour le maître un cercueil en bois léger qui se serait ouvert dès les premières pluies ou bien un linceul de lin comme un trappiste.
Peu après, quelqu’un est venu pour la mise en bière mais il n’était pas accompagné et il a dû faire appel à mon aide. C’est moi qui ai porté le maître par le bout de la toile car je n’osais pas prendre ses jambes à pleines mains. Ce petit homme m’a semblé peser énormément ou bien son inertie donnait-elle l’impression de lever un poids de terre ou bien même de l’arracher ?
J’ai hissé cette espèce de hamac jusqu’en haut du cercueil et il s’est glissé de lui-même au fond de l’écrin mauve puis, le couvercle a été vissé. Je n’ai pas eu un dernier regard vers le maître avant qu’il disparaisse, pas même une émotion de circonstance. Mon trouble était ailleurs. Il était dans la nuit qui s’installait partout et l’absence qui pesait déjà sur les lieux.

Nous étions en octobre et le temps était bas. Les figuiers avaient perdu leurs feuilles. Il régnait un silence de matin comme souvent en automne et la lumière était dispersée entre les branches. Nous avons porté le maître jusqu’au cimetière qui se trouvait près de la tour. Quelques-uns nous suivaient sur le chemin qu’il empruntait chaque jour. Nous sommes passés à côté du figuier du bas, nous avons entamé le mamelon et laissé la tour derrière nous. L’enclos du cimetière, la silhouette triangulaire de la chapelle qui se profilait entre les cyprès devinrent son dernier territoire, au pied du fronton percé d’ogives.
Il est vain, ordinaire de dire qu’il allait à son dernier lieu dont il connaissait le mur d’enceinte, les dalles éparses de part et d’autre du chemin de terre et le portillon qui précède les quelques marches. Pourtant, je croyais qu’il allait dépasser la mort. Elle donnait un finale à sa vie, mais ce qu’il laissait derrière lui prenait le pas sur sa disparition et le monde allait le savoir. Je ne pouvais imaginer qu’il allait être voué à l’oubli ou à une totale indifférence.
Lui disait que l’essentiel était que les choses se fassent même si personne ne le savait. Mais moi, je pensais autrement. Je voulais qu’on sache ce qu’il avait été. Par son existence, pensais-je, il avait contribué, d’une certaine façon au salut du monde et aussi par son œuvre ; cette certitude ne m’a jamais quitté.

L’ai-je aimé ? C’est une question que je me suis souvent posé et je n’ai jamais pu y répondre. Il y avait entre lui et moi ce qu’on pourrait appeler une relation intermédiaire. En réalité, elle était bien plus que cela même si elle venait d’un sentiment qui n’était pas filial. Il n’avait pas pour moi un autre genre d’attachement. Je faisais simplement partie de ses proches ou bien m’a-t-il considéré comme étant capable d’hériter de son œuvre et d’en perpétuer l’esprit ? Je n’ai jamais su ce que je représentais pour lui. Il ne pouvait me considérer comme un fils qu’il n’a jamais eu et ne se substituait par pour moi à un père disparu trop tôt. Il ne me venait pas à l’esprit qu’une sorte de transfert fut possible. Je ne pouvais pas non plus être à proprement parler l’héritier de son œuvre ou son disciple, même si j’avais tendance à me comporter de cette façon.

Pendant des années, j’ai écrit des lettres au maître, longtemps après sa disparition. Je les ai écrites en espérant un retour des paroles maintenant muettes. Une relation si profonde me fait mesurer l’absence qui laisse derrière moi un espace que personne ne comble, un territoire clôturé en moi-même ou j’erre, en dernier recours. Il m’arrive encore de m’adresser à lui pour vérifier certaines vérités ou déloger certains mensonges ; pour ajouter à l’absence l’épilogue d’un enseignement qui paraît sans fin.

1997