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Anthony Rudolf

22 avril 2011

par Anne Mounic

Anthony Rudolf, Zigzag. Manchester : Carcanet, 2010.

Ce joli recueil est orné en couverture d’un autoportrait de Johannes Gumpp (1626-1646), qui se trouve à la Galerie des Offices à Florence. Je ne connaissais pas ce peintre, mais le tableau attire l’attention par sa composition tripartite. On voit le peintre presque de face deux fois, à gauche et à droite, et son visage s’oriente un peu différemment, puisque l’un des portraits est pris dans le miroir et l’autre, sur la toile. Le portrait dans le miroir nous suggère de considérer l’ombre qui occupe le centre de la composition comme le peintre lui-même, vu de dos. Sur le tableau, sa main se détache, tenant le pinceau. Le regard du spectateur se confond avec celui du peintre qui, en retrait de lui-même, a peint le triangle dénommé « autoportrait ». Le rapport est en fait quadripartite si l’on tient compte de ce regard non représenté qui embrasse l’ensemble de la composition ; ce dernier se dédouble en créateur et spectateur au fil du temps. Le recueil d’Anthony Rudolf se compose de cinq parties : « Kafka’s Doll », « Josef Rudolf, my Zeida », « Scenes from Childhood », que nos lecteurs et ceux de Peut-être connaissent, « Zigzag » et « Mandorla ».

« La poupée de Kafka » nous conte comment Kafka écrit pour une petite fille qui a perdu sa poupée les lettres de cette dernière, qui n’est qu’en voyage. Anthony Rudolf ne partage pas le point de vue idéaliste, et dualiste, qui confronte les mots à l’absence des choses qu’ils désignent. « Mais nous savons que c’était une histoire vraie. Vraie parce que Franz Kafka comprenait que même quand nous avons perdu une chose que nous aimons, nous pouvons trouver autre chose, des mots, qui nous la rendront de sorte que jamais plus nous ne la perdions. » (page 15)

Dans « Josef Rudolf, mon Zeida », l’auteur évoque, en citant ses mots, son grand-père paternel, né en Ukraine vers 1880-83, qui émigra en Angleterre au début du vingtième siècle. Je recommande au lecteur de lire aussi les notes : « Le flic – mot que Josef utilisait ordinairement pour désigner un agent de police – se rendit à pied (ce n’était pas loin) du commissariat de Leman Street au 52 Little Alie Street, où vivait, à l’étage, la famille. Je suppose qu’il avait rendez-vous. « Dites après moi, M. Rudolf : ‘How now brown cow’. » Josef répliqua : « How now brown cow », sans aucun doute dans son meilleur anglais, qui alors n’était sûrement pas aussi bon que l’anglais au fort accent yiddish juif polonais que j’entendis cinquante années plus tard. « Très bien, M. Rudolf. Je vais donner au Ministère de l’Intérieur un avis favorable pour que vous obteniez vos papiers. » (page 71) En nos jours de méfiance transfrontalière, l’épisode ne manque pas de saveur. Un peu de philosophie : « Dans le temps, quand quelqu’un mourait, on cassait une assiette et on l’enterrait avec lui. Vous vouliez le monde et tout ce que vous emportiez dans la tombe, c’était une assiette cassée. » (page 23)
En ce qui concerne les « Scènes d’enfants », que j’ai eu tant de plaisir à traduire, je renvoie le lecteur à la revue, n) 7 : http://temporel.fr/Anthony-Rudolf-poemes .

« Zigzag », sous-titré « Enseignement de l’autobiographie, 2000-2003 », fait référence à cette expérience, nous dit l’auteur en note, en nous prévenant qu’il a emprunté à une longue liste de poètes, d’écrivains et d’artistes quelques citations. « mandorla » résulte de la collaboration avec un artiste. Le dernier vers du recueil est « All over » (page 67), qui reprend la signification des deux derniers vers : « all over / the place », « partout », ou « dans toute la maison », en y ajoutant l’idée d’achèvement : « Fini. » Comment ferais-je pour traduire ?

Cross doubt
crossed out

all over
the place.

All over.

Biffer le doute
barré

dans toute
la maison.

Jusqu’au bout.


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