Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Annie Schwartz : prose

Annie Schwartz : prose

25 avril 2009

par Annie Schwartz

"Ecrire", disent-ils

Annie Schwartz a été professeur de lettres, puis animatrice d’ateliers d’écriture et écrivain public dans les centres sociaux municipaux. Son mari, Marc Schwartz a fait publier en 2008 ses derniers écrits. Comme il l’explique dans une lettre du 29 septembre 2008 à Claude Vigée, « ce sont des témoignages de ce qu’elle a connu ». Le recueil a pour titre « Ecrire », disent-ils.

On peut contacter Marc Schwartz : marco.schwartz@wanadoo.fr

Roman


Il a vécu et vit encore une belle histoire d’amour. Romantique, mais contrariée. Il reste discret sur les circonstances. Malgré toutes les entraves, celle qui l’aime a fini par le rejoindre. Elle a quitté la Turquie et vit aujourd’hui dans l’agglomération, à quelques kilomètres de lui… Il veut écrire un livre, dire ces années de tourments et de passion, témoigner de l’injustice, montrer l’amour triomphant et surtout trouver un éditeur. L’ennui, il n’a pas encore écrit le premier mot de son aventure. Oh, certes, elle est là toute vivante dans sa tête, elle va couler sans peine du stylo. Il voit déjà l’ouvrage aux devantures des libraires. A quarante-cinq ans bien sonné, il rêve comme un jeune homme. Malaise… Avec son physique d’apparatchik, sec et nerveux, difficile de l’imaginer en amoureux transi. Et pourtant… Il part décidé à écrire dès le soir la première page de son récit.

Six mois plus tard. Le même. Pas un signe de reconnaissance. Pas un mot de son livre. Il entre sans ambages dans le vif du sujet : sa femme. Sa "Juliette" tant aimée ? Pas le temps de poser la question, Dieu merci. Non, une virago, une folle à lier qui est venue le rejoindre en France sans lui demander son avis, juste pour le tourmenter, pour le menacer.. Elle le persécute jour et nuit, elle l’a même battu ! Il l’a fait constater par un médecin. Maintenant, il veut écrire au juge, tout lui expliquer. La solution, c’est le divorce. Comment vivre avec une femme pareille. Il ne dort plus, ne mange plus. Il est la victime de ce monstre. Sa présence occulte et vénéneuse envahit soudain le bureau, assombrit l’espace. Effectivement, il est bon conteur, mais difficile à croire. Rares sont les hommes battus dans sa culture et rares surtout ceux qui s’en vantent… A la lumière de sa première visite, cette femme ne serait-elle pas plutôt une empêcheuse d’aimer en rond ? Ecrire sa lettre est une épreuve, un exercice de style… !

Dictée sauvage


Putain de ta race ! Ta mère... ! Pousse-toi, laisse-moi la bécane ! Ils entrent en jouant les balaises, sûrs de leur effet sur la petite population du lieu qui s’exténue à apprendre les rudiments de Word ou qui vient chercher une aide pour écrire une lettre dont dépend souvent l’avenir. Ils squattent deux à deux les ordinateurs restants pour refaire une sempiternelle partie de Solitaire, seul divertissement offert par l’ordinateur poussif. Ils s’esclaffent bruyamment louchant vers les usagers pour tester de "l’effet". Gamins du quartier en errance, ils n’ont pas d’autre endroit pour être ensemble et se mettre un temps à l’abri du vent qui s’engouffre entre les tours. L’un d’eux a déjà goûté de la prison, les autres sont à deux doigts de le suivre, ils ne dédaignent pas les larcins en tout genre dans le quartier. L’ennui les taraude de l’intérieur, un ennui qu’ils traînent à longueur de journée, et qui les pousse à intervalles réguliers vers le "quelque chose" distillé par la machine. Dans la salle où fusent leurs exclamations provocatrices, c’est malgré tout l’heure de la dictée, celle qui rassemble deux ou trois usagers soucieux de ne pas perdre leurs acquis, mais surtout de briser une solitude à couper au couteau...
Imperturbables les quatre garçons continuent leur partie. Alors que s’achève la dictée quelqu’un propose : "A vous ?". Interloqués, leurs yeux quittent un instant l’écran fascinateur.

- Nous ?

- Oui, pourquoi pas vous !

Impensable, le fantôme de l’échec scolaire envahit soudain la salle. Et pourtant, soudain l’un d’eux se lève.

- O.K

Les autres suivent comme à l’ordinaire. Ils semblent soudés dans leurs déplacements et leurs gestes comme les doigts de la main. Papier, stylo... ils n’ont rien, il faut leur en fournir, mais qu’importe, ils sont là assis, tous les quatre en attente d’un rituel
qu’ils connaissent bien, mais pas à cette heure et en ce lieu si incongru. Et la dictée commence, les têtes se penchent sur la feuille, les stylos courent sur le papier. Quelques ratées pourtant... Un point après "confiture" ? Le rythme est encore lent, la pratique déjà si lointaine... Mais ils avancent, respectant la règle implicite du silence, de l’attention, du calme nécessaire à la réflexion. Point final. Relecture. Dernière phase du rituel. Non, avant-dernière, car reste la périlleuse épreuve de la correction. Quelle sera leur réaction à ce moment crucial ? Confrontés en direct à leurs difficultés vis-à-vis de la langue française ne vont-ils pas tout planter là ? Mais non, la correction semble faire partie du même rituel, elle passe comme une lettre à la poste. C’est à peine si le chef qui comptabilise scrupuleusement les fautes, accuse le coup de ses dix-huit bâtons rouges, face aux quinze de l’un de ses compères. Il y a eu là, comme un moment de grâce, une pause dans le vide abyssal des journées. Un temps, ils ont posé les armes, emportés par la vague douce des mots et fiers de l’attention qu’on leur portait. Maintenant l’épreuve est terminée, on fanfaronne de nouveau, cependant l’agressivité n’est plus de mise. Les rires éclatent un peu fort peut-être, mais ils sont d’enfants satisfaits d’être reconnus un instant.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page