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Anne Simonnet

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Anne Simonnet, Pierre Emmanuel, poète du samedi saint. Préface de Dominique Ponnau. Paris : Parole et Silence, 2010.

Nos lecteurs connaissent bien Anne Simonnet, spécialiste de l’œuvre de Pierre Emmanuel, qui nous donne aussi, dans ce numéro, un article sur Georges Bernanos. Cet ouvrage sera d’un grand intérêt pour ceux qui voudront approfondir leur connaissance de la poésie et de la pensée de Pierre Emmanuel. En trois chapitres argumentés et assortis de nombreuses citations du poète, « Où est-il, ton Dieu ? », « Toute l’histoire de l’homme semble avoir la mort de Dieu pour objet » et « La face Nord de la miséricorde », Anne Simonnet rend compte de l’inquiétude de Pierre Emmanuel et de son combat pour « réamorcer le sens », comme le dit le titre de la conclusion, car « Il faut creuser ici », nous annonce l’introduction.
En effet, poète « du samedi saint », Pierre Emmanuel n’incarne pas une foi simple, mais un questionnement, qui est celui de l’individu en un monde où prime le collectif, sous forme de totalitarisme, ou de tyrannie, souvent. Le poète s’interroge sur ces « moments de cruauté froide » que connaît la « vie des peuples » (p. 76) et Anne Simonnet commente, en parlant du tyran : « La peur n’est pas sa seule arme. Le ‘lavage de cerveau’ en est une autre, opéré par les manifestations de masse et les défilés cacophoniques qui enthousiasment les foules, les aspirent en quelque sorte dans leur mouvement et leur évitent de penser personnellement. » (p. 77)
Poète de ce « temps d’attente et d’espérance » qui s’inscrit entre la « violence du Vendredi saint » et l’espérance de la Résurrection, Pierre Emmanuel conteste le monde clos de la seule Raison et la dictature de l’immédiat, autre enfermement. « Les systèmes de pensée ont en effet à ses yeux le défaut de n’avoir d’autre référence qu’eux-mêmes, de faire de l’intelligence humaine l’unique critère de réflexion. » (p.46) Face au « déterminisme » (p. 52) de ces systèmes, Pierre Emmanuel se fait poète du singulier, en rejetant la philosophie de l’histoire inaugurée par Hegel (p. 55, voir aussi p. 29) et prolongée par le marxisme.
Poète du « samedi saint », Pierre Emmanuel est aussi poète du passage, du parcours, ou de la traversée : « Le drame des civilisations contemporaines consiste, aux yeux du poète, en ce qu’elles cherchent à couper l’homme de sa dimension la plus profonde et la plus vraie : son rapport au mystère du temps. » (pp. 65-66) Récusant la « mort de Dieu » (p. 18) et le « A quoi bon ? » (p. 44) qui l’accompagne, Pierre Emmanuel se met au contraire en quête du sens de l’existence. La figure du Christ lui est à cet égard centrale et la relation à Dieu est « dialogue » (p. 153). Toutefois, comme le précise Dominique Ponnau dans sa Préface, si « tout poète véritable est un saint », Pierre Emmanuel est un « saint le plus souvent rebelle à la doctrinale rigueur. Cheval trop fougueux. Généralement indompté. » (p. 8) Dans ce passage de La face humaine (1965), cité par Anne Simonnet, la parole poétique se découvre comme « germination » : « J’accepterai donc jour après jour, avec foi, l’impuissance et la mort de ma parole. […] Le Verbe de Dieu, tout le premier, devra filtrer au jour dans l’expression des nécessités élémentaires : et avec lui la parole humaine, dans la mesure où l’éternel se l’ouvrira et s’en fera véhiculer. Cette infiltration de la gloire ne sera pas chose facile : la nuit d’avant la résurrection est une attente qui s’éternise, un immense ralenti dans l’effort. Aussi l’esthétique du Samedi saint ne peut-elle se définir qu’en attente : c’est une position germinale, mais la loi de germination nous reste inconnue. »
L’ouvrage s’achève par quelques éléments biobibliographiques. Citons pour terminer quelques vers du poète, cités page 134 et extraits de Jacob (1970) :
« O souffle humain ! l’abîme est ton image inverse
Mais l’abîme est encore toi te déployant
Circaète toujours plus loin tes profonds cercles
Creusent l’échelle qui transcende le dedans. »


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