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Anne Mounic : prose

26 avril 2010

par Anne Mounic

Monotype de Guy Braun

1. Notre jardin d’adolescence.

Elle est arrivée dans notre classe un jour d’octobre 1967. Je m’en souviens aujourd’hui, en songeant à autrefois. Il faut savoir aussi modeler au fil du temps ce jadis de l’oubli pour donner chair à l’instant. Le récit serait une architecture de la durée si convenait le mot d’architecture ; il s’agit plutôt de frisson du devenir courant entre les lignes et suscitant de nouvelles interrogations. Par exemple, à l’époque, j’avais trouvé toute naturelle l’arrivée de cette nouvelle élève. Le monde n’avait guère de frontières pour nous alors – je veux dire, dans notre esprit. Rien n’y était vraiment impossible. Nous avions gardé intacte cette magnifique puissance de rêver qui, dans l’enfance, permet souvent de surmonter des situations détestables. Le monde adulte l’est parfois – détestable –, surtout quand ces grands êtres dominants et sûrs d’eux, arrogants parfois, afin de duper leur angoisse, se trompent de soucis, jusqu’à éteindre toute forme de joie.

Notre nouvelle camarade avait un nom grec, Kanthos, qui désigne (je l’ai appris plus tard) « le coin de l’œil où perlent les larmes », et un prénom surtout, que jamais nous n’aurions eu l’audace, même en rêve, d’imaginer pour nous-mêmes, nous qui nous enchantions de mythes et de légendes et commencions même, en classe de quatrième, à apprendre le grec ancien. « Le coin de l’œil où se forment les larmes », dit le dictionnaire, mais je préfère, et c’est tout comme, mais plus expressif, plus évocateur d’une autre facette de la réalité, « le coin de l’œil où perlent les larmes ».

Elle s’appelait Artémis.

Extrait de Du coin de l’œil où perlent les larmes, nouvelle

I.

Comment cerner avec plus de précision les dimensions de l’oubli, sinon en contemplant avec suffisamment d’attention une œuvre du passé ?

- Toute œuvre n’est-elle pas finalement « du passé » ?

- Oui, bien sûr, tu as raison. Toute œuvre, pour mériter ce nom, est déjà du passé. On ne pénètre pas toujours soi-même, un peu plus tard, une fois la prime émotion évanouie, la source de ce qu’on a figuré dans un élan de subite compréhension enthousiaste, comme si l’instant d’avant se refermait sur lui-même et son mystère subjectif.

- Les œuvres de la Renaissance, par exemple, dis-tu, nous échappent. Et sais-tu que les mots eux-mêmes, que nous employons, n’ont plus tout à fait le même sens qu’alors ? Qui plus est, les gestes mêmes que font les personnages dans les tableaux ne résonnent plus pour nous avec la même portée symbolique. Nous ne possédons plus la grammaire artistique de ce temps jadis.

- Et pourtant, les œuvres demeurent, là, sous nos yeux, dis-je.

- Comme une énigme, dis-tu.

- Comme une énigme, dis-je, c’est vrai. Comme la figuration du temps incarné, aussi.

- Nous ne portons plus ni fraise ni brocart, dis-tu avec amusement.

ELLE. Ce n’est pas ce que je veux dire.

Mais elle sourit.

Il hoche la tête.

ELLE. Je veux dire que, après avoir passé des heures et des minutes à contempler une œuvre, comme la Dame à la licorne par exemple, tu finis par appréhender, dans l’air immatériel, transparent, sans substance, toute la dimension de la séparation. Et tu finis même par voir s’esquisser, entre l’œuvre et toi-même, l’abîme d’oubli.

LUI. L’abîme d’oubli ?

ELLE. C’est une sorte de douve de brume noire, pareille à la gueule d’enfer de la durée incarnée. Elle a tout pouvoir de t’effrayer, bien entendu, car elle contient l’absolue certitude de l’éphémère.

LUI. De toute ta vie, tu n’auras cessé d’y songer. Une obsession…

- Tu m’auras déjà dit une chose pareille, n’est-ce pas ?

- Oui, peut-être, dis-tu. Je ne me souviens pas.

- Mais c’est vrai, ajoutes-tu.

ELLE. Est-ce là une accusation ?

LUI. Non, je sais bien…, mais tout de même, ce n’est pas tout à fait ainsi que je vois les choses.

ELLE. Tu ne m’as même pas laissé dire que la gueule d’enfer pouvait aussi sourire…

Extrait de La Dame à la licorne, nouvelle.

Le Dame à la licorne, suivi de Du coin de l’œil où perlent les larmes. Anagrammes, 2010.


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