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Anne Mounic, poèmes

20 avril 2013

par Anne Mounic

Guy Braun, L'eau bleue. Monotype, 2012.

Le grand soleil et les menues hirondelles,
l’eau bleue du ciel et la stridulation des cigales,
tout cela… à nous offert… Voici
notre au-delà et l’instant présent tout à la fois ;
nous-mêmes et notre absence, le souvenir et l’oubli,
la clôture poignante, étreignante,
de l’ici et du maintenant

(Albert Camus, sous le vent, à Djemila, s’y sentait captif)

et l’infini ouvert sous nos pas
par la puissante et adéquate conscience
de la voix singulière.

Il ne tient qu’à nous.

A chacun la liberté du possible,

ou bien tourner en rond dans la cage,
esclave et conforme.

L’imagination est le bond que le temps incessamment fait en nous par cette nécessaire réflexivité de l’instant présent
en sa non-coïncidence.

Ce retrait (ce léger décalage si lourd en nos destinées)
est pareil au tzimtzoum des Cabalistes,
ferveur et frisson de notre liberté.

L’esclavage, lui, est parfaite coïncidence, adhésion, conformisme, tyrannie de l’immédiat au monde clos de tous les formalismes –
du seul objet, vainqueur et étouffant.

Nécessité fait loi quand l’invoquent les puissants en se réclamant du mécanisme,
industriel, artistique, littéraire ou financier,
pour s’assurer en lui de persévérer en leur despotisme
en dépit de tous ceux qui doivent à leurs yeux plier.

Le monde perd alors tout visage.

Le tyran perd aussi le sien en faisant triompher la force.

Mais nous, nous payons très cher notre défaite.

Le sens de chaque instant, de chaque chose – de tous ces petits riens qui font une vie – tient au bond que nous effectuons –
chair-esprit, esprit de chair –
en dehors du fini.
Ou bien nous nous contentons de singer ce qui fut, qui nous dévore, comme notre mort –

la souveraineté de ces pouvoirs qui se veulent absolus sans le confesser, mais en fermant leur Olympe à toute forme d’altérité,
puisque la domination refuse jusqu’à l’inquiétude de l’avenir.

Il s’ensuit de ceci qu’il n’est que le singulier pour déjouer l’absolutisme, car il ouvre une brèche décisive, mais si humble, dans la sérénité de l’incontestable.
Que la seule faille dans le fini le demeure, tout à fait humble,
elle si fugace et menue, mais tellement vigoureuse en son élan.

Le singulier, ce sont mille voix aux mille tonalités,
à l’infini dans l’instant et dans le devenir,
mille voix justifiées aspirant au partage.

Etre fidèle à sa singularité, c’est aussi se montrer à la hauteur de ce partage de l’imprononcé,
et de ses étapes de parole au fil du dire.

Le poème – une parole qui ne peut, ne veut,
prétendre coïncider.
L’erreur consisterait à vouloir effacer l’omniprésente disjonction
au cœur du temps,
de la bouche à l’oreille et du présent à sa reprise,
mais il s’agit d’une transcendance par-dessous,
qui fonde en fusant sans fonder uniformément,
et s’éprouve au fluide de l’intuition, puis de la pensée que peu à peu elle engendre, lorsque les bulles à la surface de l’eau
se mettent à former des phrases.

Ainsi le remuement des mille lèvres de l’instant,
entre ces lignes,
le grand soleil, les menues hirondelles
et la constance des cigales.

Le dimanche 18 juillet à Capranica.

Anne Mounic, Le grand platane d'Orient de Cerisy. Crayon, 2012.

Extrait de :
La caresse du vertige. Paris : Caractères, automne 2012.
Illustrations de Guy Braun.


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