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Anne Mounic, poèmes

27 septembre 2012

par Anne Mounic

Anne Mounic, Aux racines de la confiance, gouache.

l’œil ouvert d’une motte de terre

Chaque arbre qui fleurit,
chaque corolle singulière,
offre une épiphanie du devenir,
une éclosion de l’instant sur la durée et
la façon dont celle-ci
en vient à se connaître en ses multiples manifestations.

Je sème à tout vent ‒
à la façon
des fleurs de pissenlit qui finissent,
tous cheveux dressés, comme éparpillements médusés
dans un orifice terrestre, l’œil ouvert
d’une motte de terre.

Méduse

s’extasie de chaque accomplissement,
crie à chaque avènement,
se rit de chaque transfiguration
du devenir, interdit
le définitif. On ne peut guère
contempler le cri, mais nous l’entendons
traverser nos tissus frissonnants,
nos muqueuses à vif, pour ardemment germer
en notre épiphanie.

°

son regard ouvert de lune patiente

à Paola et Stefano

Irma (prononcez bien l’accent,
plein et sonore, sur la première syllabe),
Irma, chaque vendredi soir,
légèrement penchée pour scruter,
par les persiennes entrebâillées,

Irma (prononcez bien l’accent,
plein et sonore, sur la première syllabe),
Irma, égrenant sous ses doigts
la fervente routine de son rosaire,

comptait un à un ses petits-enfants, ses petits-neveux,
qui, tour à tour, rentraient à la maison.
Ne se risquait à s’endormir qu’alors,
une fois que tous avaient regagné
leur place dans son âme ouverte,
à cet endroit précis où tous,
sans préséance, sans hiérarchie,
se trouvaient bénis.

- Je me souviens, nous confie ce soir-là Stefano
(prononcez bien l’accent,
plein et sonore, sur la première syllabe),
de cette grand-mère que tous, unanimement,
traitaient comme moins que rien.
Je la vois encore, un peu penchée,
comme ceci (il mime le léger mouvement d’épaule
qui porte l’œil dans l’entrebâillement où le crépuscule
petit à petit sombre dans la nuit ; il remue
les doigts sur chaque grain, tel qu’il apparaît
dans le regard partagé du rien du passé,
del rosario ; nous voyons le tableau,
en ses chaudes couleurs de l’Italie du Nord.)

Elle attendait pour s’endormir
que son âme comme un paradis s’anime
un soir encore de tous les visages qu’elle aimait,

chaque silhouette recueillie dans l’ombre
et posée sur l’infini de son attente,

car Irma (prononcez bien, l’accent
plein et sonore, sur la première syllabe),
Irma détenait la clef de l’Eden premier
qui dans son cœur jamais ne se fermait,
ne nous chassait ; palpitait seulement ‒ chacun
partait, s’éloignait, chaque visage aimé ; chaque petit-neveu,
chaque petit-enfant s’inscrivait, au moment
où s’ouvrait pour Irma la longue attente,
dans l’entrebâillement de la nuit tendre,
au cœur de l’infini, pour le regagner
goutte à goutte, quand Irma (prononcez
comme il le faut ce prénom, l’accent,
plein et sonore, portant sur la première syllabe),
se penchant légèrement sur l’obscur ‒ comme ceci ‒
les recevait un à un dans son regard ouvert
de lune patiente, de sorte que dès demain,
ils puissent, librement, repartir.

J’ai appris ce soir-là, du neuf avril, chez Paola et Stefano,
grâce à Irma (prononcez avec soin ce tendre prénom, l’accent,
plein et sonore, sur la première syllabe) que le paradis
n’est jamais clos, mais infini
en son patient renouvellement
de chaque nuit bénie, et l’attention
vive de lune garante, son au-delà ‒
en cette clôture toujours remise à plus tard,
par le miracle des persiennes muettes,
toujours entrouvertes.

Ces deux poèmes sont extraits de :
Une aiguillée pour l’infini. Colomiers : Encres Vives, Eté 2012.
Illustrations de l’auteur.

***

Guy Braun, Statue, monotype.
Un chœur de fleurs jaunes, héliophores, affleure
et porte les libations,
au ras de la nuée grise et le nuage,
de ses mille pattes aux coussinets feutrés,
progresse sur le roc recouvert d’herbes drue.

La parole prend forme dans le vis-à-vis,
la caresse obscure.

Un œil lumineux se creuse dans le tourbillon d’élytres brumeux
au son du concerto n° 21 de Mozart, interprété par Alicia de Larrocha et dirigé par Sir Colin Davis.
Nous pensons au concerto n° 2 de Dimitri Chostakovitch.
Les notes en s’égrenant résonnent d’une voix à l’autre
en traversant le temps dans les deux sens,
et jusques à nous.
C’est l’infini à trois têtes qui traverse l’espace de sa note tenue,
son sens, pour nous.

Nous revenons donc sur nous-mêmes en spirale,
puisqu’ici, où nous sommes, à travers ces lignes,

rien ne coïncide
de par les rameaux tortueux du singulier.

Vallée de la Maurienne et Mont Cenis,
le mercredi 14 juillet 2010.

Extrait de :
La caresse du vertige. Paris : Caractères, automne 2012.
Illustrations de Guy Braun.


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