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Anne Mounic, poèmes

26 septembre 2010

par Anne Mounic

Ces poèmes sont extraits du recueil qui paraît ce mois-ci à Nîmes chez Lucie-Editions : Enfant nu comme l’instant sur les ruines de la durée

Monotype d'Anne Mounic.

*

effarante liberté, sur ce seuil de la vision

Pourquoi l’œil cherche-t-il à se frayer, sans trêve,
cette voie vers l’horizon nu ?

Pourquoi cherche-t-il à se rendre, sans se lasser,
au seuil même où il ne voit plus ?

Pourquoi désire-t-il avec tant d’ardeur qu’aucune forme hostile
à la courbe des arbres, à l’élan moelleux des collines, à la rondeur des nuées
ne s’interpose,
dans cette course éperdue jusqu’au baiser,
là-bas, de la terre et du ciel… ?

Pourquoi ?

Dans la fente infime qui s’insinue, là-bas, entre les lèvres qui s’assemblent,
se presse ce qui de reste séduit l’esprit à sa source –
l’énigme qui le nomme et, dans un murmure, l’esquisse,
exquise promesse dans l’incertain du lendemain.

A l’horizon, en cet interstice aveugle entre les lèvres du baiser –
c’est là, la nudité – gîte la parole qui tangue et roule comme la précieuse nef
de l’épopée, celle qui franchit les roches tremblantes,
et n’arrache à hier que l’éclosion des jours futurs –
drôle de pari, risqué, le plus souvent incompris.

Quand les lèvres de l’horizon nu se mettent à parler
de façon audible pour plusieurs d’entre nous,
les lèvres de l’être en vis-à-vis, désormais dépouillé,
à l’origine ressourcé, dévêtu, nu,
depuis longtemps déjà se sont tues.

Muettes, les voici disertes, à la mesure de l’œil qui cherchait
à se frayer sans trêve cette échappée vers l’horizon nu –

effarante liberté, sur ce seuil de la vision, où l’être de jadis voit beaucoup mieux
depuis qu’il ne voit plus.

*

un petit corps agile trottinant sur la ligne

Monotype d'Anne Mounic.
Voici que je vois filer, sur une branche déjà nue, à mi-distance de ma fenêtre
et de l’horizon, un menu trait d’union roux, un petit corps agile
trottinant sur la ligne avant de disparaître derrière ces quelques feuilles
qui résistent encore au vent, au temps, au compte sans faille, objectif et minuté,
de la mort. Sur ce spectre de l’être
oscille le curseur, qui tremble légèrement, hésite parfois –

en l’outrance trouve parfois la mort,
en la mesure trouve parfois la mort,
en l’insuffisance la déniche parfois mieux encore,
en la démesure lui voit parfois toute sa puissance.

Le petit fléau noir quelquefois s’affole
quand la mort dans l’objet se fait un nid douillet.

L’objet ne parle que pour lui-même et de lui-même,
comme l’enfant en la souveraine inconscience de son premier babil,
quand son esprit n’a pas encore remonté vers le large
la spirale de l’être – la crosse de la fougère
qui lentement se déplie de naître.

Etre ; une explosion, un élan, un trait d’union – lui justement,
le petit animal qui trottinait à l’instant sur la branche nue de novembre
avant de disparaître derrière ces quelques feuilles d’agonie
et de frisson doré… Le petit curseur tremble, là où frémit
l’existence, à deux doigts d’effleurer la mort, de se brûler vive
à son indifférence comptable…

Le petit écureuil roux court sur la page ; très vif,
s’affole un peu parfois de la monstruosité des techniques de l’impasse,
là où s’abîme l’esprit, dans l’essoufflement de la bonté – tiens, c’est bien cela,
ce qu’on nomme « mort » exactement,
pas d’autre mot.


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