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Anne Mounic : poèmes

30 septembre 2009

par Anne Mounic

On pourra ci-dessous lire des extraits de deux recueils à paraître à l’automne, La houle sous la langue, illustrations de l’auteur, aux éditions Encres Vives, par les soins de Michel Cosem, et Masque de nuit, Préface de Claude Vigée, Gravures et monotypes de Guy Braun, aux éditions Caractères, par les soins de Nicole Gdalia.
Que ces deux éditeurs, et poètes, soient ici vivement remerciés.
Dessin d'Anne Mounic


au cœur d’une éblouissante perle d’eau

On se demande sans cesse ce qu’a vu le vent,
en passant sur toute chose, en les ébouriffant,
les tarabustant, avant de nous écheveler,
de retourner notre parapluie et de faire voler
notre couvre-chef comme la feuille d’automne,
qu’il bouscule et qui trébuche,
ivre de sa mort prochaine –
ce sec petit craquement à émietter sous nos pas.
On ne la remarque même pas,
notre cruauté sans songer.

Et si le vent, comme Dieu, voyait tout,
bouleversant nos efforts à devenir savants
tout en nous installant au creux du temps,
nous créant de toutes pièces
un nid douillet dans la durée.

Que dit le vent, que fait le vent,
que veut le vent ?

Quand il vient du Sud, il dessine dans l’air
une molle nonchalance. Venant de l’Ouest,
il macule de menues gouttes nos lunettes,
et le monde se présente alors au cœur
d’une éblouissante perle d’eau.

Venant de l’Est, comme un sabre tranchant il coupe
l’atmosphère, lui léguant à tout jamais
l’azur immobile et nu.

Je ne veux pas me souvenir de la bise du Nord,
de sa lame de mort quand, au cœur de l’hiver,
nous recherchons les flammes et le feu dans l’âtre –
mille et une raisons crépitantes, bleues et écarlates,
de se blottir, stable et heureux, dans la durée.

Le vent du Sud, dénouant les fils d’avril,
effleure, folâtre, chaque chose,
chaque fleur, le souple relief de chaque visage.

Qu dit le vent de l’unité du souffle
compris dans l’unicité de chaque figure –
la fleur, la main, l’insecte, la langue,
le brin d’herbe frémissant,
l’être, l’oiseau ; nous ?

Que dit le vent ?

Que ressent-il à la caresse de nos joues ?

Que sait-il de notre frisson sous sa violence ?

Qu’apprend-il, quand nous l’éprouvons, nous ?

comme la touche muette d’un imparfait savoir…

La brume unit en l’âme chaque chose,
chaque créature, toute silhouette qu’elle dénude
par l’acte de l’esprit qui se manifeste à cette jonction,
que l’on nomme présence, dans le grisé de toute forme,
en la suprême jouissance de toute métamorphose.
Le monde danse de ses errances, s’enivre
de ses camaïeux frissonnant sous la clarté balbutiante
de l’hiver tirant à sa fin mais demeurant,
comme la touche muette d’un imparfait savoir…
A la flamme des saules verdoyants se trame, sous le givre,
le renouveau. Notre cœur se met à l’unisson de l’ardeur,
mais jouit encore de l’inaccompli – notre cœur funambule
qui épouse, en l’intimité de l’existence immaîtrisée,
le vertige de l’instant sur les lèvres mouvantes,
la houle sous la langue.

La houle sous la langue

***
Eau-forte, Guy Braun
Maurienne, 16 juillet

Masque de nuit,

comme s’il fallait, pour cet abandon à soi qu’est le sommeil,

la teneur de ténèbres,

et laisser sur le seuil le soleil – la lune elle-même,
sœur de nos nuits, guide de nos pas sur la terre étrangère

à l’instant précis où l’ombre nous ravit, nous emporte,

nous enchante…

Masque de nuit,

pour térébrer mieux encore au cœur puissant de la plainte,
de l’empreinte, de l’abîme,
et convertir l’étreinte…

Masque de nuit,
pour la descente sur la scène vive aux images élastiques
à l’à-propos de nos sensations. Nous créons le monde sous nos jolis draps,
sous nos crânes, selon la source de l’âme, la fontaine de joie sans mélange…

Masque de nuit,
pur élixir à l’obscur, afin que le soleil jouisse demain
de cet éclat noir tapi dans l’ombre des feuillages
et creusé, ciselé, dans les plis de la lumière.

Masque de nuit,
pour en gommer la blanche insistance au seuil de l’âme vive,
et dans le nid du silence reconquérir le chaleureux rayonnement
du jour qui lentement rampe en son absence sous le théâtre des ténèbres.

Le poème de l’âme n’est pas géographe, vous savez.
Bien loin de là, vraiment.
Les pays qu’il habite sont métamorphiques.
Le temps en son œuvre y absorbe l’espace pour lui prêter les formes
de l’esprit nénuphar en sa corolle enchantée qui sourit sur les eaux.

Le poème de l’âme délaisse le monde pour le mieux cueillir
au cœur de soi.

Masque de nuit,

jouissance du seuil au soleil du sommeil,

voici –

ce voyage.

Masque de nuit


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