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Anne Mounic : poèmes

25 avril 2009

par Anne Mounic

Le poème, ou la mesure du silence,
goût de vivre à la clef

[Cette lecture de poèmes commentée a été donnée le 11 mars 2009 à Montpellier dans le cadre du printemps des Poètes, sur l’aimable invitation de Solange Albet.]

Prier
C’est écouter
Aux portes du silence.

Claude Vigée, « Le clef de l’origine »

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Route jaune, huile sur toile d’Anne Mounic

Puisque le thème de ce soir est le silence, j’ai réfléchi sur cette question de façon à orienter ma lecture poétique si possible en l’approfondissant. Je commencerai par cette célèbre citation de Pascal, la pensée 206 : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » [1] Le silence, éternel qui plus est, est sujet impersonnel, provoquant l’effroi de l’être subjectif désigné à la première personne. En d’autres termes, tout ce qui n’est pas Je et le dépasse, l’accable presque. Je se sent isolé face à ce non-Je dénué de parole – ce mutisme éternel qui le ravale en son for intérieur.
Dans une autre réflexion, la pensée 348, qui développe l’idée, avancée dans la pensée 347, de « roseau pensant », Pascal affirme : « Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai pas davantage en possédant des terres : par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point ; par la pensée, je le comprends. » [2] Le non-Je est ici l’espace qui, en son indifférence objective, « engloutit » l’individu subjectif. Je, par contre, la première personne, le sujet, renverse le schéma : d’un point absorbé par l’univers, il devient par la pensée l’être capable d’inclure l’immensité en son esprit singulier. En d’autres termes, la conscience de ce Je peux qui fait notre individualité dans toute sa puissance abolit la dualité de l’être et du réel au profit de l’unité de la création. J’appelle « création » ce monde dans lequel se déroule le drame humain en ses joies et ses peines et au sein duquel l’existence est participation. C’est dans cette perspective que le silence des choses, le mutisme du non-Je, s’alliant à notre silence intérieur, devient fécond. Ce silence d’où germe la parole poétique témoigne de la dimension de plénitude de notre être.

Je vais commencer par lire un poème qui met en valeur cette participation de l’être au monde.


Ce rêve de l’incise, de son rayon baroque
 [3]

Ces fruits, bien disposés sur les assiettes et dans les compotiers,
sur la table de la cuisine, ainsi offerts au soleil du matin, ne sont pas
nature morte, mais vivent pour nous de cette vibration intérieure
que nous accordent les choses quand nous les contemplons dans leur être –
le nôtre, l’être du monde, le creuset, la coupe, de notre participation
non mitigée, sans réserve, sans rechigner.

Nous sommes figue bleue aux lèvres de chair rouge,
grain de muscat à la pulpe violette,
pomme reinette à la joie de sucre –

perles de saveur sur l’âme croquante qui se dissimule sous la peau
impressionniste, granulé d’ocre, crête de coq et rayon d’or.

Toutes ces figures de l’œil intime
sont fées de cœur pour le songe qui sans cesse
double notre existence terrestre.

Le soleil l’anime, ce rêve de l’incise, de son rayon baroque
sur les chaises du matin –
l’incise, coupe de l’esprit au seuil timide et tremblant du temporel –
sur les fleurs jaunes, dans un vase de terre brune,
sur la table ovale. Le soleil l’anime, même la nuit,
quand glissant sous l’ombre de nos images, à petit feu il les réchauffe,
pulpe de notre être au plus profond, en cours de recomposition
au moment tranquille où nous reprenons à notre compte tout
ce que nous donne le jour en offrande pour l’enchantement de notre naissance
nouvelle, sans cesse recommencée, dans les plis de l’obscur
et le déploiement, parmi nous, de ses résonances.

C’est alors que nous vivons pleinement.
La vie diurne, au seuil du fruit,
séparée de la source dans l’exil de la pulpe,
est infirme, et l’esclave ainsi mutilé
ne s’en remet jamais. Mieux vaut prier sans se lasser
la figue bleue aux lèvres de chair rouge, car
son murmure orne le silence de cette splendeur
que jamais nous ne cessons, la main fouillant l’air et son rien –
cette ivresse diaphane – de désirer.

*

Ce que cherche le poète, en sa vocation participative à l’univers, c’est le tutoiement de chaque chose – chaque créature. Qu’est-ce que cela signifie de nommer tous ces êtres qui nous entourent, les arbres, les fleurs, les oiseaux, les animaux, les brins d’herbe, le fleuve, etc., « créatures » ? Eh bien, c’est dire que nous aspirons à un monde de communion et de plénitude dans lequel les correspondances puissent s’établir entre cet être intérieur qui est nous-même au plus profond, mais qui déborde la conscience, à la manière d’une Eurydice fuyante de mille émois et mille sensations, et les formes et palpitations du monde. C’est une des vocations du silence poétique que d’être à l’écoute de cette voix en nous qui sans cesse joue une sorte de romance sans paroles, et celle-ci témoigne de nous-mêmes, dans la joie et dans la douleur. Nous passons d’ailleurs là de l’espace, en l’impression de fixité qu’il nous donne, à la fluidité du temps. J’ai réfléchi à cette question du temps qui nous traverse dans le poème suivant :

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Cobra, encre d’Anne Mounic

Tel qu’en lui-même, le temps… [4]

Sentir en soi passer le temps…
en soi, je veux dire dans l’incontrôlable intériorité
de l’infime que nous portons en nous-mêmes –
notre insaisissable individualité, cette irréductibilité de l’être
que nous partageons en principe avec tout un chacun.

Cette crispation musculaire au bas du ventre,
cette tension qui appelle une détente,
mais celle-ci tarde à venir et la peine se noue au creux de l’être,
c’est, passant en mon âme de femme, le temps cyclique de la douleur,
qui assaille, saigne et puis s’allège ; rythme les espoirs et les humeurs noires
depuis la tendre enfance, le germe de l’adolescence.

La durée, depuis des années, a pris la silhouette de cet écoulement,
de ce seuil, sans cesse, sur le temps. Il est interdit d’en parler,
car cette durée-là ne possède pas la rigueur métrique des clochers.
Elle est aussi, toutefois, moins insaisissable que la pulsation cardiaque,
qui ne se remarque qu’à l’heure où elle se détraque.
On tâte rarement son pouls en songeant aux fins dernières,
dans la vie courante.

La peine crispe le bas du dos à la hauteur des reins. Une sorte
de faiblesse ardente, qui peut se confondre avec le désir,
court dans les jambes. Cette tension musculaire
qui cherche à s’apaiser donne son relief aux instants
agrippés ainsi par ces deux mains qui tordent les reins
et lestent la substance terrestre, la chair
de la vie éprouvée en son ardu défilement – la vérité la plus
profonde. On songerait sans doute à un morceau sans cesse repris,
perturbé toujours de fausses notes – pas tout à fait les mêmes, à chaque fois.

Le temps se répète avec variation, comme en spirale, de ce qui fait
l’intime de l’être, et nous échappe. On aura beau nommer par le menu
le détail des hormones et le plus insignifiant des atomes, jamais
nous ne réduirons l’être à la connaissance de ses pièces détachées,
l’animal-machine fût-il tout entier décomposé.

L’être est ce qui en nous, pour vivre, résiste à l’analyse. Dans les volutes de la spirale, là où fuit tout ce qui nous échappe, nous respirons à pleins poumons.

Il me faut traverser l’expérience de cette douleur au bas du dos,
de ces maux de tête, de cette sensation d’abattement,
de l’abîme du découragement.
Mais au fin fond, la ténèbre se fait clarté.
Ne pas fuir, dès lors, mais sonder la traversée. En soi saisir
la pulpe de la durée, la saveur d’exister.

*

Ce silence qui unit les êtres et les choses transcende l’effroi du Je devant l’immensité du non-Je. Il est une sorte de tutoiement du monde par-delà la dualité de l’altérité. Le silence qu’instaure l’isolement, par contre, vous ravale à un sentiment d’impuissance et de tristesse qui est le contraire, à certains égards, de la fécondité poétique. Vous aurez sûrement ressenti cela : seul, quand la nuit tombe, dans une ville étrangère, vous regardez peu à peu s’allumer la lumière derrière chaque vitre et tous ces endroits familiers se mettent à murmurer, à vous narguer presque, à persifler, en vous rappelant que vous êtes là, vous, en rupture d’intimité, ne pouvant que dire Je sans faire apparaître un Tu ; vous voici donc absolument étranger. Je me suis souvenue de ce genre de sensation dans ce passage de mon dernier roman, Quand on a marché plusieurs années [5] :

Quand il pénétra dans le village de Fatoumata, qui était morte l’année écoulée, Amadou, à l’épreuve, se sentit très seul. De lassitude, il s’assit au pied d’un arbre, pour se reprendre. Déjà, il faisait nuit. On entendait, venant des maisons à quelque distance, des bruits de voix, une sorte de bourdonnement, quelques rires, des protestations, des objections, de tendres inflexions, des bruissements d’étoffe. Tout cela se mêlait, à peine distinct, à peine audible ; nous, notre vie, en sa routine ordinaire, et Amadou sous l’arbre, tellement seul, délié de toute attache.
C’est décourageant, le soir, cette intimité dont on est rejeté, quand on se trouve isolé et sans demeure, l’esprit dans l’ombre, cerné de la clarté des intérieurs, toutes ces lueurs des autres, d’eux-mêmes et de leurs proches exclusivement préoccupés. Et ceci était absolument naturel. Rien à dire. Il suffirait de se taire. Nous sommes tous comme cela. Qui agit autrement ? Tout juste assez d’indifférence pour continuer à vivre, malgré… Malgré la merveille qui s’insinue, surtout la nuit, entre nous et eux, ce monde qui nous entoure et ne nous veut pas que du bien. Pas de mal non plus, mais cette indifférence, justement, qui si bien se réverbère, si bien à elle-même se fait écho.
Un craquement subitement retentit. Le cœur se serre. L’enfant qui a mis le nez dehors avant d’aller dormir frémit, rentre vite. Amadou frissonne un peu. Du moins, il apprend. Puis se dit que ce devait être une branche, là-haut, quelque part, dans un arbre.
On entend le gravier crisser légèrement.

- Non, il n’y a personne, dit quelqu’un dans la langue d’ailleurs.
Amadou voit danser les ombres entre les lueurs d’intimité. On se trouve plus seul encore face à la foule des ombres. A côté de ce que l’on craint, toute la merveille en nous celée, l’indifférence des vivants n’est que bénédiction.

Pour la première fois de sa vie, Amadou regretta d’être né. Toutefois, il n’en était qu’au début de son tourment ; il ne s’agissait là que de la toute première étape, qui n’était pas la pire.
Recroquevillé sur lui-même, l’âme un peu crispée, en proie à l’univers, il songea aux enfants de Fatoumata, ce qui, nouant un lien avec cette intimité diffuse qui le narguait, lui permettait de renouer avec lui-même, de fonder à nouveau le lieu intérieur, le refuge. S’il les trouvait, se demanda-t-il, comment leur parlerait-il ? Comment parviendrait-il à leur dire ce que Lamine lui avait confié ? Maintenant, il en venait à penser que le simple souvenir, la simple phrase : « Lamine, mon meilleur ami, vient par moi vous dire qu’il se souvient de Fatoumata », était tout bonnement impossible à prononcer, sans même songer au récit de la révélation, au mystère de l’abattement et du chagrin, soudain, en ces moments où l’existence s’essouffle. Cet aveu du souvenir, déjà, était une confession, un bond au cœur de l’intime, par-delà le positivisme des faits, du visible, du tangible. Et s’il se taisait, Amadou, commençant son voyage en trahissant son copain, se placerait sous de funestes auspices. En effet, ce qu’il lui avait confié, non seulement le secret, mais le dire également, fonctionnait face à l’univers comme une sorte de clef. Ce dont Lamine l’avait chargé, c’était de l’existence cachée, de l’intime, du dissimulé, tout ce qu’on ne dit jamais, au grand jamais, sinon en confiance, ici, entre nous, pour ceux qui s’y intéressent, ceux qui apprécient et font l’effort de le lire. La façon pour chacun d’apprivoiser la merveille au point d’intersection de je et de nous, du désordre de Babel aux aménagements du madrigal.
A part cela, dans la vie courante, dans le langage ordinaire du passe-moi-le-sel et beau-temps-aujourd’hui-n’est-ce-pas, cette dimension rejoignait chez certaines personnes le refoulé, ce dont on ne s’ouvre jamais, car la formulation n’en est jamais arrêtée et échappe à l’objectivité, à toute forme d’efficacité, de rentabilité. La vie intérieure ne connaît ni les lois du marché ni celles du dogme. C’est bien ce qu’on lui reproche.

*

L’effroi dont parle Pascal, devant l’immensité silencieuse, peut aussi nous étreindre face au silence objectif de la souveraineté, du dogme et du pouvoir. Nous quittons là le monde du tutoiement, du Je-Tu, pour les absences, les impositions et les cruautés de la troisième personne. Et cette dualité peut se vivre au sein de l’être lui-même, s’il se ferme l’accès à son silence intérieur, mais comme le dit le titre du poème, qui en est aussi un vers :

Etrangers à notre être, nous n’en serons pas quittes pour autant [6]

Au bord de la nuit, se lève parfois l’angoisse
de l’inhumain – cette parfaite indifférence de l’objet,
son désespoir, notre imminente disparition au beau milieu des signes,
cette fixité de l’être qui s’aliène à lui-même.

Etrangers à nous-mêmes, nous n’en serons pas quittes pour autant,
car, malgré nous, nous vivons,
malgré l’absolu contresens qui nous exile hors de notre demeure,
hors du mouvement foncier de notre ardente présence,
sous la coupe de l’arbitraire et du dogme.

Au bord de la nuit, dans le froid, le givre,
la rude morsure de l’hiver, se lève parfois,
dans l’être blotti au fond du lit et sauvegardant
entre les draps douillets le sentiment même de chaleur,
l’angoisse terrible du pouvoir, qui toujours désire,
et presque toujours pratique, très cruellement s’il le peut,
jugement, sélection, et exécution.

On peut toujours rêver d’un monde enfin meilleur.
Mieux vaut alors se rendormir et le construire
au secret des songes, dans l’utopie de soi, la projection de l’être.

Ce poème, toutefois, ne vous tiendra pas lieu de berceuse.

*

Le silence intérieur, quand il s’allie à ce silence du monde qui, dès lors, ne suscite plus notre effroi, mais toute notre attention, donne lieu à une parole qui est écoute et fait naître une réalité non objective, sans image et sans cesse mouvante – notre « âme », notre propre réalité, notre singularité.

Elle flotte, l’âme, en suspens sur la brume [7]

Dans l’univers humide et gris de fin décembre, juste après Noël,
parmi les branchages mêlés – ces filaments verts, ces frissons roux –
l’âme farouche se blottit dans la lueur
que le brouillard sur la route a déposée,
ou bien sur le point d’orgue d’un nid parmi les rameaux,
le signe d’une vie dissimulée au regard hâtif, ce regard
qui néglige dès lors jusqu’à son être même.

Elle flotte, l’âme, en suspens sur la brume,
aussi légère, et peut-être davantage – des ailes diaphanes,
sur l’élan que l’esprit se donne, qu’il puise au fin fond,
là où la vie murmure sa présence…

… (de ces ailes, on sent le battement, qui nous meut là exactement où nous nous enchantons, mais nous ne les voyons pas ; il suffit qu’elles soient) –

la brume qui, elle, ne se hâte pas, demeure, prend le temps,
entre ses lèvres douces, d’embrasser chaque silhouette.

La brume, ou les mots de la caresse, nous aideront peut-être à passer outre
l’époque peu attentive, négligente, aliénée à l’objet.

La brume nous est donnée pour éprouver dans la lenteur la seule liberté…

liberté de muser, d’écouter en soi le murmure de la vie qui passe,
muette et véritable…

La brume a le talent de l’allusif, le simple doigté de la présence,
et nous unit dans le secret de notre vie blottie alors que nous nous tenons,
l’œil écarquillé dans le timide émerveillement de l’hiver humide et gris,
le lendemain de Noël,
juste à présent.

Cette liberté qui nous est donnée de l’infini en nous, voici le seul enchantement,
la seule présence, qui ne nous leurre qu’à l’instant où nous nous leurrons.

Nous sommes à nous-mêmes l’épreuve, la merveille et le chant.

*

Il existe dans la pièce d’Eschyle intitulée Les Choéphores, ou "porteuses de libations", qui met en scène la vengeance d’Oreste, une très belle expression pour désigner la langue d’Hermès, dont on peut penser qu’elle soit aussi celle du poète, c’est, en grec, askopon epos. Il est important de citer cette expression en grec, car elle révèle mieux sa puissance dans l’original que dans la traduction. Askopon en effet se compose de skopon, qui fait référence à ce qui observe, et du a privatif, qui nie tout simplement le fait que cette parole, epos, ce dont on parle, puisse s’accompagner d’une quelconque représentation dans l’univers visible. Elle ressemble à l’Eurydice fuyante dont je vous parlais tout à l’heure. L’expression a été traduite par « parole obscure », ce qui est un moindre mal, mais ne rend pas compte du fait que nous abordons un autre plan de la réalité, celui de l’être intérieur : « En prononçant une parole obscure, il [Hermès] répand sur les yeux l’obscurité de la nuit, et le jour même ne l’éclaircit pas. » [8] Cet accès à la nuit de nous-mêmes dans le silence de l’écoute est ce que j’appelle la puissance de l’infini en nous. Et celle-ci se creuse le temps d’une vie tout entière.

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Nocturne, huile sur toile d’Anne Mounic

Le puits du ciel [9]

… et jusqu’au ciel, ils creusèrent.

On apercevait au bout de l’expérience un petit trou bleu,
l’origine sur elle-même revivifiée, ayant puisé aux sources du savoir,
ce que je saurai dire, si je prends le temps
de m’y absorber.

Alors viendront toutes les associations, tous les transports,
métaphores, les recoupements, ce qui effleure,
métonymie, mais ne réduit pas,
le jeu de l’esprit quand il se plaît à étancher sa soif – sans cesse,
il la recrée.

… et jusqu’au ciel, ils creusèrent.

Ne s’arrêtèrent pas en si bon chemin. En firent l’œuvre quotidienne,
le souci du Vivant.

Qui s’affranchit de son être intérieur, devient un spectre.

Mieux vaut creuser à nouveau,

n’avoir de cesse,

au puits s’abreuver,

n’avoir de cesse

… et jusqu’au ciel, ils creusèrent.

N’avoir de cesse.

Je parlais de tutoiement entre les êtres et les choses tout à l’heure, mais il est un tutoiement dont découlent tous les autres, c’est celui de la relation amoureuse, dans le temps.

La clarté effleure à peine la petite fenêtre,
ce chien-assis sur le toit de tuile qui emplit l’intervalle entre le dôme et la haute tour, sur laquelle s’enroulent les signes du Zodiaque.

Tu fais des photos, des anges là-haut,
des statues baroques sur la façade Renaissance.
En torsades, elles aspirent au ciel,
offertes, vivant paradoxe,
simplement offertes – tout l’élan demeure en elles,
en elles aussi subsiste ce qu’elles atteignent.

Une fois la nuit venue, au même endroit,
nous avons chacun commandé
une belle coupe de glace
et sommes restés là un moment,
à regarder.

Vieillir, c’est voir avec plus d’acuité encore combien l’existence
en myriades de visages, de gestes, d’événements, de sentiments,
et cetera, et cetera,
se dissémine, et meurt,
mais jamais ne meurt. [[Ibid., p. 13.]]

*

La différence entre le poème et la narration tient peut-être à la façon différente dont on envisage le temps dans l’une et dans l’autre, car celui qui écrit, dans les deux situations, demeure lui-même en songeant que ce qu’il crée, ce n’est pas un objet à proprement parler, mais plutôt un objet-sujet, une parole du silence et de l’écoute qui renseigne sur ce qui vit, sur nous. Une sorte de bouteille à la mer, si vous voulez, pour les annales des temps à venir :

Et nous voici revenus d’où nous venons, du trou de mémoire exactement sur lequel se fondent ces pages, le mythe, porté ici aussi loin que faire se peut (j’espère que je vous ai donné autant que je le pouvais, à satiété), dans la durée – ce que nous pouvons concevoir aujourd’hui, ce qui, en cet instant, se trouve à notre portée, sans préjuger du lendemain. Recouvrer le temporel pour mieux le laisser filer.

Et nous voici à Crémone, au soir tombant, sur la place, sous l’œil empli de malice de cette petite fenêtre là-haut, par-dessus le portique della Bertazzola, entre le dôme et le campanile.

- Crois-tu, dit Claire, qu’on puisse, à partir de cette façade, inventer une histoire d’un autre temps, suffisamment lointain… ?

- Lointain ?

- Comme le souvenir quand l’oubli l’a poli, quand, plongé dans le trou de mémoire, il a, comme le galet sur la plage, pris la patine des mille instants, des mille couleurs pour jouer avec les mille étoiles…

- Toutes nos années ?

- Toutes nos années. La longue conversation, le rire et le sens de l’humour. Puissions-nous… (Many happy returns !)

Au crépuscule, sur la place du Dôme à Crémone, entre le baptistère, le campanile et le Palazzo del Comune, effleurant la foule des passants, des promeneurs et des cyclistes, le joueur d’infini vint à passer.
Silhouette d’ombre perpétuellement changeante, moires des métamorphoses reprises aux ténèbres – et jaillit soudain en son murmure, comme un oiseau prend son essor, coup de talon ailé, une polyphonie d’émotion vive, un envol de formes bigarrées, toutes puisées au noir du trou de mémoire, le cri de la nuit, qui relie la terre aux étoiles.

La nuit nous saisit au-delà de nous, portant à son arête aiguë la conversation ; la nuit, transcendance intérieure/extérieure.

Rien ne peut atteindre la terreur concentrée de la nuit,
sa tension sans partage,
sans bienveillance ni égards,
si ce n’est la grande flaque du soleil,
certains jours, en son absolue limpidité.
La vie, de l’obscur à l’aveugle, brûle.

Etat des lieux au bout de ces lignes, au terme de cette nuit de l’épreuve, face aux orages furieux, aux armées qui passent et creusent les tombes des humains avant que ne les emporte le vent…, face au vent lui-même, au serpent, au scorpion et au chacal, face aux fonctionnalités de tous ordres, au Minotaure de l’Ennui. [10]

*

Et dans la relation amoureuse, me semble-t-il, comme dans le poème, silence et parole sont sur le même pied et se nourrissent l’un de l’autre. D’ailleurs, entre l’acte de parole et l’acte d’amour (j’ai découvert cela en écrivant un article, qui m’avait été demandé, sur le Cantique des cantiques et la poésie), existe une analogie : il s’agit à chaque fois d’un instant « évanouissant ». Mais le poème demeure, pour s’inscrire dans un autre instant et chez un autre Je – du moins peut-on l’espérer – tout simplement parce que la mémoire des instants les confond tous dans un même univers poétique, une sorte d’infinie toile subjective qui témoigne de chacun de nous en sa singularité et son analogie avec tous.

Pour revenir à Pascal et à cette dualité du Je et du non-Je conçue dans un espace hors du temps, nous pouvons peut-être mieux mesurer maintenant ce qui sépare le penseur du poète. Il me semble en effet que la figure du réel qui se déduit de la parole poétique, complice du silence, prend une dimension plus moelleuse, en quelque sorte, que la simple confrontation dualiste, car elle se livre à un jeu de rapports, ou d’analogies (l’analogie, en son sens original, désigne un rapport). Je ne suis pas un Je jeté au hasard dans un univers étranger, mais un Je qui me fonde sans cesse en rapport avec un Tu, tirant ma subjectivité de ce dialogue entre nous tous aussi bien qu’entre nous et les choses.
Le silence du poète appelle au tutoiement de l’autre et des choses dans l’instant du poème. Je ne « comprends » pas l’univers en ma pensée, ce qui implique une forme de souveraineté à l’égard de l’altérité, mais j’y vis, j’en fais partie et le fais vibrer sur mes lèvres à un rythme qui révèle à la fois mon lien à l’inconnu et tout l’invisible de ma nuit. Le silence poétique est un mouvement de l’esprit au sein du vaste monde et dans les profondeurs de l’intériorité sans représentation. Cette poussée de l’être en sa puissance, cette affirmation du Je peux dans l’être singulier, la voix, fait rayonner chaque instant dans un monde de correspondances qui contrecarre en l’esprit la résistance du réel. L’intimité du Je/Tu constitue un effort pour contrer cette altérité radicale du Je et du non-Je, une sorte d’exil dont le grave danger pour le poète serait l’enfermement dans l’ironie, histoire de sauvegarder cette « dignité » dont parle Pascal. Le poète, à certains égards, est bien plus rusé que le penseur et croit à sa pleine capacité d’être. C’est peut-être qu’il n’a pas oublié sa complicité première avec la vie sans médiation :

Et si le poème aspirait dans l’instant à restaurer
la maternité du monde en lui insufflant de nouveau
cette lueur de confiance si souvent contredite
par le regard sourcilleux d’autrui ?

Vivre en poème,
c’est aller d’un coup d’aile nicher dans les arbres,
se blottir en leur ombrage, se faire aider
du parfum des fleurs et du chant des oiseaux pour être.

Vivre en poème,
en équilibre sur le vide, c’est coudre les choses
en un tissu de bien-être pour la confiance cueillie,
c’est cesser de se soucier de l’œil froncé
sur nos manquements, notre petite mort
distillée, oublier la colère et l’agacement,
l’impatience et la chamaille, à chaque instant,
la tentation du malheur,

petit poème,
délivre-nous du mal, donne-nous cette joie
qui jaillit de l’humilité d’âme.

La confiance est humble,
c’est là l’essentiel,
car la confiance,
en son humilité, nous réunit,
tous ensemble, et tout un chacun. [11]

*

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L’arbre de feu, huile sur toile d’Anne Mounic

Cette subjectivité première, puisée dans l’indulgence et dans la confiance, permet aussi d’étreindre activement la négativité.

enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée [12]

Sur le mur de la maison détruite demeure le papier peint,
comme demeure le poème, une fois le cœur démoli.
Vert, violet, de gros dessins jolis, ce papier fossile
a la fraîcheur des sentiments neufs,
comme le poème dévoile son cœur d’enfant, à l’épreuve du temps.

Sur le mur de la demeure en ruines, le papier peint s’expose,
à la façon du nourrisson, orphelin d’intention,
Œdipe, Moïse, Dionysos ou Persée, Gilgamesh…

tous ceux-ci qui, humblement, parmi les roseaux,
au creux des flots ou bien à flanc de coteau,
sur la roche escarpée se pénètrent déjà, tout petits, de l’âpreté du destin.

L’abandon est source de sagesse.

L’enfant mis à nu sur la paroi du cœur démoli
possède l’intuition d’une science qui nous dépasse –

notre au-delà, la pluie qui bat,
l’amarrage de l’instant clapotant
sur la revêche éternité sans joie,
l’immobile écran de nos tourments –

sans nous, le vide de notre désarroi.

Mais nous nous tenons pour tous parmi les roseaux,
au creux des flots ou bien à flanc de coteau,
enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée,
ressaisi, exposé, ce papier peint, le poème,
naguère, une chambre d’enfant,

l’abandon est source d’attention.

Exposés, nus, nous voici parfaitement aux aguets
parfaitement disposés à résister au destin,

en son âpreté.

*

J’ajouterai maintenant que, me semble-t-il, le silence poétique que nous venons d’envisager sous divers aspects, goût de vivre à la clef, fonde l’individu en son authenticité, son intégrité, et donc sa liberté. Je pense que nous mesurons tous, à l’heure actuelle, l’importance de ce combat de l’être dans l’instant. Claude Vigée me racontait récemment, lors d’un entretien sur le shabbat pour le prochain numéro de Temporel, un midrach concernant le monde de Babel et qui me paraît très éloquent sur notre monde et ses perspectives enthousiasmantes. Je cite Claude Vigée : « Un midrach rapporte que quand un travailleur forcé enrôlé pour la construction de la tour de Babel mourait d’épuisement, on le jetait dans le trou de la muraille qui n’avait pas été comblé par son travail. Par contre, si une seule brique se brisait en tombant sur le sol, on la pleurait et on lui faisait des funérailles ostentatoires. On remplace par un corps d’esclave préalablement réifié l’espace qu’il n’a pas empli de briques : voilà ce qu’on appelle fonctionner. » [13]

Je terminerai cette lecture en revenant au Puits du ciel :

La vie flottante, libre du regard, coulant de source, comme s’égrènent les notes, jeux d’eau…

Pas seulement Liszt à la Villa d’Este, mais notre œil-mémoire à la Villa Lante, à Bagnaia, non loin de Viterbe –

œil-mémoire qui a mûri l’expérience de ce qu’il a vu et qui a créé entre nous un monde d’images… Te souviens-tu ?

Un monde d’images intérieures là où se croisent l’esprit de l’un, l’esprit de l’autre…

Sur la pointe de l’aiguille s’étreignent les mots, transparents en leur rythme nu, ouvrant seulement, en leur humilité, malgré les détonations, les éclats, l’infinie souffrance et toute l’intensité du tourment tapi dans le kiosque à journaux –

[tout cela nous dépasse, nous les humbles, au bout du compte…]

le puits du ciel.

Je me souviens de ces trompe-l’œil à la Villa Lante à Bagnaia, les oiseaux au plafond là-haut chantant au ciel à la fraîche, de nombreux puits et moult fioritures, mais un appel tout de même, alla fresca, à s’envoler, au murmure de l’eau.

Dans l’œil-mémoire, le trompe-l’œil – te souviens-tu ? – ne trompe pas tout à fait. Il est une construction entre deux, de quoi se retrouver dans la tendresse des instants échangés. Notre archéologie de l’avenir.

Douillettes, les couleurs de la fresque composent l’être et ne s’altèrent pas. Le temps se resserre en un lieu où se module sa fluidité.

Les feuillages et les oiseaux, dehors, au murmure de l’eau, trouvent leur répondant, dedans, au jeu de la main.

L’amour de chair, et lui seul peut-être, mène à cette épure.

Jouissance, en ce qui concerne l’amour – l’irréductible attirance pour un être dans l’œuvre du temps –, n’est pas le mot exact, mais plutôt extension du sentiment de l’existence, rire et pleurs mêlés, à son extrême – foudre-diamant sans doute et, dans l’éclair, s’écarquille le puits du ciel, cette absolue certitude à l’acmé, d’être vivant…

Beauté de souplesse psychopompe…

ne pas laisser filer ce que nous pourrions ensuite regretter,

que nous vivons…

nos instants partagés,

l’équilibre architecturé de l’œuvre funambule,

le vertige enfant prenant la parole. [14]

Notes

[1Pascal, Pensées. Préface et Introduction de Léon Brunschigg. Paris : Le Livre de Poche, 1972, p. 105.

[2Ibid., p. 162.

[3Anne Mounic, Cobra sous le chant, médusé, dansant, conquis pour un instant… Colomiers : Encres Vives, 2009, p. 5.

[4Ibid., p. 6.

[5Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années. Paris : Orizons, 2009, p. 43.

[6Anne Mounic, « Strié des rides du lent cheminement ». Voix d’encre, n° 40, p. 20.

[7Ibid., p. 21.

[8Eschyle, Théâtre complet. Traduction, notices et notes par Emile Chambry. Paris : Garnier-Flammarion, 1964, p. 197.

[9Anne Mounic, Le puits du ciel. Gravures et monotypes de Guy Braun. Paris : Caractères, 2008, p. 7.

[10Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années, op. cit., p. 147.

[11Anne Mounic, La foi de la charbonnière. Bergerac : Le Poémier, 2008, p. 5.

[12Anne Mounic, « Strié des rides du lent cheminement ». Voix d’encre, n° 40, p. 18.

[13Claude Vigée, « La bonne paresse, la paresse de Dieu », Temporel 7, mai 2009, « à propos ».

[14Anne Mounic, Le puits du ciel, op. cit., p. 53.


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