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Anne Mounic, poèmes

28 septembre 2008

par Anne Mounic

Je vous laisse absolument libre, dit-il. Je vous souris.

MP3 - 3.2 Mo

Le temps se saisit de nous, tout chaud – l’escargot de la comptine – de notre chair,
et nous pétrit, feu follet sur la plaine à l’heure où la nuit tombe.
Nous ne le rendrons palpable que par images, car il ne s’empare que très lentement de tout ce que, au fin fond de nos dédales, nous visons à lui dissimuler, rusés que nous sommes – dès le cri premier nous luttons.
D’ailleurs, en sa clémence, feinte peut-être, il nous laisse le loisir de l’instant, l’effroi, la joie parfois si nous nous montrons assez habiles.

Huile sur toile. Anne Mounic
Il est deux faces au religieux –

la lente poussée d’être à l’intérieur,
ce que le poème ici même reçoit en partage,

la violente mise au pas de l’intériorité,
ce dont économie et politique ont hérité, et nous voici, chacun, membre, et plus encore instrument, de ces grands projets qui nous dépassent.

L’objet – qui est aussi le sacré, la réification de nos aspirations –
maudit le vivant, le mouvant,
l’irréductible à toute connaissance du dehors – le rebelle par nature.

L’objet – qui est aussi le sacré, le sentiment, devenu signe, de tout ce qui nous échappe – défie le temps et nous égare à côté de nous-mêmes. Dans l’éternité, nulle place, fût-elle humble et modeste, pour la libre palpitation de notre ignorance.

Ce poème – et tout poème peut-être – vise à dire ce que jamais il ne connaîtra. Ses lèvres, ou même sa main, se rient de tout désir de maîtrise.
- Je vous laisse absolument libre, dit-il. Je vous souris. Nous partageons depuis toujours cette inquiétude qui nous unit – rusés que nous sommes, dès le cri premier nous luttons. Vous souvenez-vous ?

Ce poème fait frissonner l’instant à l’intuition confiante de l’équilibre dialectique de l’Un et du multiple.
L’instant est ce qui donne forme au temps quand précisément
la main qui écrit se referme sur lui et laisse généreusement
filer entre ses doigts la minuscule pluie de sable,
l’aveugle épreuve de se sentir vivant.

La minute luit, nous pétrit, feu follet sur la plaine à l’heure où la nuit tombe.
On ne la rend palpable que par images palpitant au seuil de la joie et de l’effroi
selon les mots que rythment les lèvres, les mots qui renouvellent
la certitude d’être et de passer tout à la fois – vous souvenez-vous du cri premier,
rusés que nous sommes dès le premier seuil, le seuil du vivant ?
On ne la rend palpable, la luisante minute, que par un approfondissement du temps,
de toutes ses possibilités – toute la circulation taraudante de l’éprouvé
par les galeries noueuses du poème, les sarments de glycine,
les déliés du chèvrefeuille, la plénitude des roses.

Est-il utile de faire halte si l’âme peut ainsi se déployer dans toutes les directions à partir d’un centre sur lequel toujours elle revient, jamais le même tout à fait puisque sans cesse elle le forge, le creuse, le racle, résistant avec entêtement à ce qui voudrait tant l’arracher à elle-même –

les pouvoirs avides, les langues de parade, le langage qui,
sans toujours s’en rendre compte, car il a perdu dans l’objet sa ruse (vous souvenez-vous ?), son pouvoir d’inquiétude, son talent pour l’émerveillement,
va jusqu’au mensonge…

Il y a trente-six mille façons de mentir – on nous l’a appris jadis, on nous les a énumérées autrefois, ces façons,
quand il s’agissait d’être soi.

Le centre de la forge au fur et à mesure du déploiement se déplace,
au fur et à mesure de la découverte de l’instant,
et le poème devient le temps lui-même, langue tout entière à l’inquiétude attachée, à la merveille, au service d’être quand il est encore temps.

L’enchantement, c’est, par la grâce de la main qui écrit, sous la germination des lèvres qui sinuent, de devenir soi-même la durée qui pétrit, la durée qui modifie,
la durée qui sans crier gare, en une suspension du souffle, anéantit.

L’enchantement, c’est d’embrasser, avec audace, une intrépide assurance, le cuisant paradoxe de la germination d’être au for intérieur, le rayonnant compromis, feu follet sur la plaine à l’heure où la nuit tombe, du mot, de la mort et du remords.

On ne peut servir à la fois Dieu et mammon, dit-on – mûrir et mourir, ou bien, il faut choisir, se contenter de survivre en se côtoyant, se cabrant dans l’objet contre la communion des destins, cette intuition de la ressemblance qui nous anime au plus profond quand nous prenons le pouls des siècles et de la disparition.

Nous nous armons, choses certaines défiant la durée, contre la négation qui ronge et désespère. Nous réifiant pour une part,
nous échappons au malheur qui nous rassemble
et dont nous lisons la promesse dans le regard des malades et des mourants.

L’objet, résistant à l’effroi, nous aliène à nous-mêmes.
Le concept est au monde des idées ce que l’objet
est à l’ordinaire de nos relations – la tension sans indulgence ni bonté
de l’immortalité qui rage en nous quand nous voyons dépérir le faible,
le miséreux.

Les pauvres se promènent parmi nous comme la mort en ribambelles.
Ne pas céder à la compassion, c’est bloquer en soi
le libre déploiement de la durée, de toutes ses virtualités – c’est s’appauvrir en s’immunisant, croit-on ; en se raidissant, c’est certain.

Nous serons l’écorce plutôt que l’étincelle en perdant la souplesse de la douleur et de la joie, en égarant le lien de nos destins – le feu follet sur la plaine à l’heure où la nuit tombe, en ces instants où le temps se saisit de nous, chaud, rayonnant, douillet, de toute notre matérialité, vous souvenez-vous ?

Ce poème s’abandonne à l’être que les lèvres rendent palpable dans la souplesse du chant et des images – feu follet sur la page à l’heure où nous nous creusons un être.

Vous souvenez-vous, vous souvenez-vous ?

Extrait de Cobra sous le chant, médusé, dansant, conquis, pour un instant… Encres Vives, automne 2008)

***

dans une trouée d’ailes en palpitation lente, au rythme des quatre éléments

MP3 - 3.2 Mo

Le poème, quête spirituelle… Que dit ce mot si souvent
mal aimé, mal interprété, « spiritualité » ?
Huile sur toile. Anne Mounic

Spiritus sanctus, l’esprit saint jaillit des cieux dans une trouée de nuées,
caresse l’air de ses ailes, lui donne sa présence, à certains égards,
puis glisse vers nous, vers la terre de toute promesse, notre promesse,
afin de l’alléger sous sa touche –

l’aile se fait musique. Le vol de l’esprit est une tendre descente, un glissando de l’archet sur la corde amoureuse.

Spiritus, au sens le plus ancien, dit le souffle, de spirare, souffler, et puis,
tout simplement, respirer, vivre donc, tout comme, également

spiritus ducere,

littéralement, aspirer l’air.

Vient alors l’inspiration, suivie malencontreusement de la suffisance, de la présomption, de l’arrogance et de l’orgueil.

La descente au cœur des mots mène au divin, ce principe de lumière aveugle, dissimulé au fond de nous et qui, dans sa tanière au fin fond, échappe à notre volonté, mais nous anime, à notre insu.

C’est l’oiseau du ciel qui vit en nous ; ses ailes sans cesse
se soulèvent et s’apaisent, se soulèvent et s’abaissent, de l’élan maîtrisé
des patients vols migrateurs. Le divin est ce souffle paisible de la matière,
ce souffle qui nous rend humains.

Mais la descente au cœur des mots nous enseigne aussi la prudence :
que le souffle s’affranchisse, esprit, de ses racines de vie, et il se refroidira,
hiver intime de l’âme qui se crispe,
en présomption, arrogance et orgueil. C’est inscrit dans le livre,
le livre de nos origines latines.

L’esprit ne s’élève qu’en s’abîmant aux profondeurs. Comme Jason, nous foulons
sous nos pieds nus tout à la fois l’ombre et la lumière – Jason,

le marcheur solaire, l’intime des promesses de la terre.

L’esprit, le souffle, mystérieuse matière de notre aérienne légèreté, en ses noces
de l’innommé, de l’innommable et de la parole, à tâtons au sein de l’obscur,
dans l’antre miroitant de nos rêves, nous installe au cœur de nous-mêmes
en floraison perpétuelle.

Les mots forment corolles au seuil de nos lèvres,
s’élevant des vrilles de nulle part et de rien, un peu comme les nénuphars
qui n’ont racine qu’au limon –

le seul langage,
celui qui puise à la source en perpétuel jaillissement.

Spiritualité – c’est palper en soi la vie, grâce au souffle qui est caresse.

C’est une sorte d’amour indifférencié qui monte des profondeurs nocturnes
dans une trouée d’ailes en palpitation lente, au rythme des quatre éléments
qui battent aux origines, argile des sentiments, feu de la réciprocité, souffle de la minute qui vient, eau de générosité et de souplesse au tissu d’être.

Générosité, engendrer, genus, origine, geno, genius, le dieu qui veille aux commencements, genos, naissance.

La descente au cœur des mots imite la descente en soi, comme si les lèvres,
de siècle en siècle, jour après jour, se répondaient, de seuil en seuil,
en passant le relais du souffle et de sa floraison dans les phrases,
perles d’eau pétillant sur le fluide du mystère partagé.

Le mot se moire au bouillonnement de l’être, houle, écume,
tempête de notre traversée aux chocs tumultueux, par les roches qui tremblent
les roches qui croquent, menaçantes.

Notre humanité tient à cette caresse d’ailes à la source,
l’unique souci de l’existence
que garde ce génie, tout petit, notre gardien à nul autre pareil
au sein de la merveilleuse complicité de l’engendrement
en son bruissement, sa furtive tendresse,
sa confiance irraisonnée,
et déraisonnable, son vol assuré de sphinx dans la nuit des mots sonores

comme jadis quand la voix nous appelait au-dehors.

Extrait de enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Recueil inédit.
Ce poème a paru pour la première fois, dans ma traduction anglaise revue par Anthony Rudolf dans Percutio, revue de Nouvelle-Zélande (juillet 2008), sous la direction de William Direen.

***

MP3 - 2.2 Mo

pour le cri qu’est l’arbre vert, si vert sur le gris de l’hiver

Huile sur toile. Anne Mounic

Quel est le sens de ce miracle de l’esprit qui se plaît
à animer les mots dormant dans l’attente d’une aube d’hiver
transie de givre et de gelée blanche ?

Entre la simple sensation d’être, le fourmillement d’impressions
à peine distinctes, mais chacune éprouvée dans l’autre
dimension du temps, intime, fluide, échappant
à toute maîtrise, et l’intuition naissante du souffle
qui s’articule entre les lèvres, perpétuelle naissance
d’une science en mouvement
dans l’autre dimension du temps,

moins infime, plus perceptible,
très liée toutefois, suffisamment fluide encore pour conserver
toute la souplesse de ses origines natives –

entre ces deux cadences, ces deux mesures,

palpite une membrane ténue, sensitive muqueuse,
le toucher lui-même, qui stimule amoureusement la langue,
effleurement de la vision intérieure,
caméléon, disait Keats dans la nuit aveugle
du rossignol infiniment mélodieux ; toucher de celui
qui naît de la vie s’animant en lui,
sans pression de la volonté, sans viol,
au diurne de la conscience, de l’intimité nocturne,
mais en pur plaisir éthique de résister
à l’objet, car se fonde ici, en poésie,
en toute bonté, sans hauteur ni cruauté,
sans rigueur extrême, une morale de l’existence.

J’aperçois en passant, par la vitre du train,
une maison détruite, au toit ravagé par le feu,
poutres à tous vents, maison de cadet Roussel,
dans laquelle pousse un arbre vert.

Les signes ne s’animent
que de la force intérieure que leur donne
le mouvement des lèvres au toucher nocturne
qui est l’être en son essence –

cette fine membrane sensitive qui, de vibrer, fait entendre…

le sens profond,

le sens ténu,

de notre passage.

Tout est sombre ainsi que le naufrage dans cette maison à gueule ouverte
pour le cri qu’est l’arbre vert, si vert sur le gris de l’hiver
rehaussé de celui-ci, anthracite, du feu mourant encore,
du feu devenu cicatrice d’une vie fendue,
un jour brisée, puis lentement oubliée,
caduque, à part le vert fougueux
de l’arbre résistant qui surgit du passé vaincu.

Quel est le sens de ce miracle de l’esprit qui se plaît à animer
les signes dormant dans l’attente d’un regard et, plus encore,
d’une vibration à articuler dans l’indifférence d’une aube d’hiver
transie de givre et de gelée blanche –

d’une vibration, une seule,
reprise en résonance au passage,
de la fine muqueuse sensitive
un peu semblable à celle qui mène à l’orgasme,
l’orgasme ténu, éphémère, mais d’une magnitude essentielle
pour le sens profond
de notre être en l’instant,

au rythme de deux mesures,
l’une vibrant de l’autre et l’explorant en écho
selon la magie toujours nouvelle
du répons et des correspondances.

Un souffle en pensée passe les lèvres amoureusement entrouvertes,

et s’articule

en cercles concentriques depuis le cœur de vie que manifestent,

pour l’oreille intérieure, l’oreille attentive et joyeuse,
son sentiment et sa jouissance.

L’esprit, le miracle, naît de ce souffle-là.
Esprit, souffle, et miracle du souffle.

Extrait de enfant nu comme l’instant aux ruines de la durée. Recueil inédit.


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