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Anne Mounic : poèmes

1er mai 2008

par Anne Mounic

Où vont les hirondelles la nuit ?

MP3 - 1.6 Mo

Colomiers : Encres Vives, 2007.

« Gagnez les profondeurs : l’ironie n’y descend pas. »
R.M. Rilke, Lettres à un jeune poète, 2

Ce recueil est dédié à la mémoire d’Evelyne Vigée qui, je me souviens, lors d’une de nos conversations, un après-midi, rue des Marronniers, alors que nous évoquions leur vol hâtif et leurs petits cris vifs, a posé cette question, à la fois émerveillée et inquiète (ce qui participe du même sentiment, intime, de l’existence) : « Mais… où vont les hirondelles, la nuit ? »
Tandis que je rentrais chez nous à Chalifert, les mots ont mûri dans mon esprit et sont devenus un poème, que je dédiai alors, avec leur permission, à Evy et Claude. Puis, le temps a passé et, au mois de juin dernier, Claude se rappelait ces hirondelles : « Il est vrai qu’hier soir, j’avais observé la ronde des hirondelles sifflant dans la cour en hémicycle de notre immeuble, comme le soir où Evy vous avait posé la question, l’an dernier… il y a une éternité déjà, ou un instant à peine. »
C’est ainsi que cette question devient le titre de ce recueil, avec la permission de Claude Vigée, bien entendu, toute ma gratitude et une profonde émotion.

J’ai demandé à Guy d’observer les hirondelles pour la gravure de couverture, de sorte que nous soyons ici tous les quatre.

A.M.
Chalifert, août 2007

Ce geste de dire au revoir, la paume face au vide
que crée la distance entre l’autre et soi,
inéluctable mais douce quand on la sert,
et les doigts qui se replient,
trois ou quatre fois sur le plat de la main,

ce geste de dire au revoir tente de compenser
l’absence à venir,
l’absence qui ouvre ce que sera l’avenir.

Cette petite fille, je la vois chaque
matin dans l’autobus,
ce geste de la main, son sourire,
la lumière dans ses yeux. grâce à elle,
à rebours je traverse le temps,
la main face à l’abîme,
la main qui écrit.

Je replie les doigts, trois ou quatre fois,
sur tous ces mots de l’absence.

Je nous revois jadis, mon frère et moi,
enfants, nous retournant, rue Palestro,
vers la fenêtre du cinquième étage
où tu faisais signe, la main ouverte,
nous embrassant tous deux de ton regard,
notre grand-mère. Alors nous tournions
là-haut les yeux et repliions les doigts,
trois ou quatre fois, pour compenser la séparation,
jusqu’au soir…

Jusqu’au soir seulement, alors.

Et depuis, tant de temps…
et nous-mêmes, plus près du soir –
les cheveux blancs, les miens maintenant,
quasiment…
Peut-on dire que si tu étais encore là,
nous ne serions pas grands, bientôt vieux ?
Pourquoi faut-il si cruellement
se retirer pour ménager l’avenir ?

C’est la sempiternelle même histoire,
celle qui nous lie, par-delà la distance
que dégage le temps, ce geste de la main,
les doigts repliés, trois ou quatre fois,
le geste de dire, par-dessus le gouffre.

C’est l’absence qui nous lie tous ensemble,
transcende notre solitude et nous installe
au cœur du paradoxe, pareils à des étoiles de sens.

En méditant ce lien rompu, ce lien renoué
au cœur du désir, nous dépassons
notre anonymat de masse et devenons
sujets, fondés sur le gouffre qui nous assemble.

(pp. 8-9)

***


La barque du soleil sinue entre nos lèvres.

MP3 - 2 Mo

Colomiers : Encres Vives, 2007.

« 15. J’ai donc loué, moi, la joie [l’allégresse], puisque rien de bon n’est accordé à l’homme sous le soleil, si ce n’est de manger et de boire et de se réjouir, et voilà ce qui l’accompagne tant qu’il trimera durant les jours de sa vie que l’Elohim lui a donnés sous le soleil.
16. Quand j’ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à considérer les choses qui se font sur la terre, – car aussi bien de jour que de nuit, il ne goûte nul sommeil dans ses yeux –,
17. j’ai vu toute l’œuvre de l’Elohim : l’homme ne peut pas trouver ce qui s’accomplit sous le soleil, et même si l’homme s’évertue à chercher, il ne trouvera guère ; et le sage non plus, en s’efforçant de savoir, ne pourra pas trouver. »
[…]
« 9. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes tous les jours de ta vie de vanité qui t’a été accordée sous le soleil tous les jours de ta vanité, car telle est ta part dans la vie, et dans ton labeur où tu t’échines sous le soleil.
10. Tout ce que dans ta force, ta propre main trouvera à faire, fais-le, car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni savoir, ni sagesse là-bas, dans le Chéol [le séjour des morts] vers lequel tu marches. »

L’Ecclésiaste, 8, 15-17 ; 9, 9-10.
Versets traduits de l’hébreu par Claude Vigée.

Trois fois il essaya de lui entourer le cou de ses bras ; trois fois l’ombre, saisie vainement, s’échappa de ses mains comme un souffle léger, comme un songe qui s’envole.
Virgile, Enéide, Livre 6.
Traduction de M. Lefaure.

4. L’expérience du scribe.

( (au repos, à Capranica)

« L’expérience des uns n’est d’aucun profit pour les autres. A chacun sa voie, ses erreurs et ses défauts. »
C’est ce que disaient, quand j’étais enfant, parents ou grands-parents, les adultes en somme, consternés qu’ils étaient d’avoir à redire sans cesse, au nom de leurs bonnes raisons, ce qu’il ne fallait pas faire, ce qu’il valait mieux faire, en se taisant sur ce qui était indifférent et jamais ne porterait à conséquence – cette frange de comportement sans saveur que chérissent les sociétés conformistes, celles qui dès lors ne portent pas à conséquence.

L’existence juche sur l’interrogation, que l’on représente comme un cobra dressé tirant la langue et sifflant sur l’arête du paradoxe. Le point, sous la queue du reptile, est l’instant, ou bien l’individu – rien de bien lourd, mais c’est grâce à sa musique que le serpent prend ces formes dansantes. Ce petit être de rien passe d’ailleurs sa vie entière à le charmer, sous peine d’être mordu, croqué, anéanti.

« L’expérience des uns n’est d’aucun profit pour les autres. »
Ceci est vrai ; ceci n’est pas vrai.
Les conseils ne servent à rien, surtout quand ceux qui les donnent tournent en rond dans leur malheur – je n’avais que faire des pleurs et grincements de dents. Je croyais qu’on pouvait vouloir être heureux.
Les yeux fixés sur leur petit théâtre tragique, trop proche, je saisissais leur expérience, cuisante, a contrario, soucieuse d’une certaine insouciance – insouciance toujours inquiétée par le devenir, la contrainte de « réussir ».

Réussir, c’est passer le test de l’œil étranger et y abandonner, nécessairement, un brin de soi, cette livre de chair que nous laissons en gage au temps.
A l’adulte maître de ses moyens, l’insouciance est un devoir, la condition de la présence.

Mais alors, si l’expérience est incapable de se communiquer parce que le temps, l’humeur, nous séparent, que fait ce scribe assis par terre aux siècles des siècles ? Pourquoi cette hâte démotique sur le corps momifié si nous n’avons pas d’âme ?
Je ne parle pas de mon âme particulière, qui ne serait rien sans la vôtre.
Je parle de ces lèvres à peine entrouvertes dont nous percevrons le murmure si nous y consacrons suffisamment d’attention, cette course des mots griffonnés au noir sur les bandelettes du salut,
du sarcasme.
Ces petits caractères se pressant là dans l’urgence de l’embaumement seront-ils capables d’extraire avec suffisamment de doigté l’âme vers le rien ? L’escorteront-ils en bons rameurs vers ce masque d’adieu adaptable à tout visage, là où décante l’expérience, pour tous et pour toutes – l’expérience à son juste degré, sa nécessaire envergure, dans la chair véloce de la grammaire, la chambre de résonance du temps, le fourmillement de tous les échos ?

Chaque voix crie dans le désert pour tous et pour toutes.

Chaque voix fait écho dans le rien pour l’oreille de chacun.

Là est l’expérience, dans la chair martyre et rayonnante de la grammaire.

Martyre ? Ne peut-on, de toute son âme, vouloir être heureux ?

Le scribe sourit.

Que nous dit-il que nous puissions entendre ?
Que nous dit-il, au-delà de l’impuissance de la sagesse devant le rien ?
Que nous dit-il que l’enfant de jadis puisse enfin comprendre pour traverser entre les lèvres, sur la barque du soleil, les pleurs et les grincements de dents, l’inanité de la tristesse, l’impasse tragique, contre laquelle son âme orgueilleuse des naïves origines se révolta ?

Le scribe, en souriant, fait alors ce geste qui lui donne une allure de bouddha. Il lève la main, la main qui écrit, la paume face à nous, face au monde, face à tout ce qui vit, et conserve son sourire – le geste du réconfort et de la bonté d’être,
parfois inanimée,
souvent indifférente, toujours sans issue,
pour tout individu.

« Il est une chose… » disent ses yeux qui nous regardent vers l’intérieur. « Quand on traverse l’instant dans l’instant lui-même, sur la barque solaire en son incessant glissement, au-dessus de nous, ou bien de l’autre côté du monde, dans le soubassement de nos rêves, on sent bien qu’il fait trop chaud, trop froid, que l’on a mal ou que l’on jouit, que l’on grelotte ou que l’on transpire, que l’on s’émiette, en somme, au sein du pâtir.
« Mais, qu’on lise le récit de ce fourmillement et l’on n’en retient que ce que dit la voix par la grâce de la main.
« Le mot est chair de diamant, le corps du vivant en sa puissance, son expérience de gemme. Et là, nous apprenons – nous apprenons à aimer dans le désintéressement de l’indifférente bonté, sans autre issue que le pétillant éclat du miracle en partage.
« Son indifférence est notre insouciance. »

Aucune de ces lignes sourdes ne nous était destinée. Ce murmure est le fruit de notre attention.

Nous voici.
Nous sommes.

La bonté n’est que la trouvaille de l’instant, la souplesse des jours, leur capacité à couler sans conditions.
La bonté est la simple fluidité du temps.

La vérité, si elle devait y faire obstacle, serait sa pire ennemie.

Le cobra de la question change de peau régulièrement. La bonté est nue, mue également.

La bonté, ce consentement – cet écho fluide de nous-mêmes, avant et après, l’expérience du scribe, serviteur des jours.

La main qui écrit nous regarde au-dedans. C’est ce qu’on appelle le « geste de l’apaisement ».

Gemme – j’aime, par l’infinie malice de la grammaire.

Nous voici.

( (pp. 10-12)

***

Le puits du ciel.

Paris : Caractères, 2008.

MP3 - 1.6 Mo

Chus dans les puits creusés sous les mines d’or pur du ciel,
nous revêtons au monde une tunique rouge
tissée avec la glaise opaque de l’oubli.

Si le cœur aimant parle au cœur
il n’a nul besoin d’une bouche :
l’oreille ouverte lui suffit.

( Claude Vigée
« Le défi du poète (Tercets gnostiques) »

Homme de silence homme de courage
Depuis l’enfance exilé du sourire
Loin de la mère en noir, de ses orages
Nés des ténèbres tenacement amoncelées.

Tous tes jeux dans l’ombre de la tour
Déversaient cette violence par soif
Jamais étanchée d’un amour celé
S’élevant sombre source, puits de l’être.

( Georges-Emmanuel Clancier
Passagers du temps

… et jusqu’au ciel, ils creusèrent.

On apercevait au bout de l’expérience un petit trou bleu,
l’origine sur elle-même revivifiée, ayant puisé aux sources du savoir,
ce que je saurai dire, si je prends le temps
de m’y absorber.

Alors viendront toutes les associations, tous les transports,
métaphores, les recoupements, ce qui effleure,
métonymie, mais ne réduit pas,
le jeu de l’esprit quand il se plaît à étancher sa soif – sans cesse,
il la recrée.

… et jusqu’au ciel, ils creusèrent.

Ne s’arrêtèrent pas en si bon chemin. En firent l’œuvre quotidienne,
le souci du Vivant.

Qui s’affranchit de son être intérieur, devient un spectre.

Mieux vaut creuser à nouveau,

n’avoir de cesse,

au puits s’abreuver,

n’avoir de cesse

et s’élancer

pour témoigner du Vivant,

de sa souffrance,

de sa ferveur.

N’avoir de cesse.

Ce travail commence à Crémone, en Italie.
Pas tout à fait, dois-je rectifier,
puisque, quelques jours auparavant,
avant de partir,
de faire les valises, de fermer la maison,
éteindre l’électricité, oublier la poubelle,
téléphoner à notre voisin, qui a les clefs,
d’une cabine téléphonique sur la place d’un village,
j’avais déjà pris quelques notes.
Parmi celles-ci, cette expression, prémonitoire :
« le puits existentiel »,
cette expression qui me préparait à ce que j’allais bientôt voir,
à Crémone, en Italie.

Toutes nos vies sont nettement différentes, écrivais-je :
le puits existentiel.

Le mot prédispose à la chose
quand celle-ci correspond à la vie.

L’équilibre architectural signe le temps de nos mains –
voici jadis sous nos yeux,
et puis le lendemain,
en cette résonance de l’Etre – nous tous au tombereau de la durée –,
spirale et torsade au for intérieur.

( (pp. 7-9)


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