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Anne Mounic, par Nelly Carnet

25 avril 2015

par Nelly Carnet

Anne Mounic, Le Dit du corbeau et autres nouvelles. Paris : Editions Feuilles 2014.

Les quatre nouvelles, écrites dans la ferveur du verbe, prennent leur source dans la réalité pour très rapidement enclencher une réflexion ou s’évader vers l’imaginaire. C’est d’ailleurs le lot de tous les écrits d’Anne Mounic. La première nouvelle fait parler un corbeau blanc devenu noir. Cet oiseau mal aimé, maléfique, souffrant des a priori, redore un peu son image. Un seul homme au terme de sa vie engage une conversation avec cet oiseau, ange de la mort, mais compatissant et attentionné. Car ce corbeau prend « le temps d’observer l’existence en ses menus détails, au lieu de vivre à la hâte ». Il prend le temps d’écouter les soliloques des personnages qu’il accompagne dans leur destin, ce qui aboutit à une réflexion sur la mort. Entrant dans la vie des plus souffrants, il se retourne vers le passé lointain des combattants de la première guerre mondiale, sujet de certains essais critiques de l’auteur.

La part la plus humaine de chacun émerge des nouvelles. En leur centre se tient la parole. C’est ainsi que la deuxième novella du recueil se concentre sur un enfant enfermé dans une cave par ses parents. « Vive », la sans parole, est une jeune fille de sept ou huit ans dont Juliette, psychologue, a la charge. Elle est déjà un peu morte, car le langage ne l’élève pas. Elle est sans horizon, s’inscrivant dans le pur instant. Elle n’a aucun contact direct avec l’espace, les choses du monde et la temporalité. Les réflexions sur le temps, le destin, la mort sont toutes portées par la pensée sur le langage, car celui-ci est à l’origine de la mise en mouvement de l’être humain dans la vie. Mais si Vive est livrée à l’inexistence, lui sont aussi épargnées toutes les perversions et méchancetés « que permet la parole ». Vive demeure dans l’esprit de Juliette où qu’elle aille et quoi qu’elle fasse au cours de ses journées. Ainsi, lorsque cette dernière s’adresse à son compagnon, elle ne précise pas le sujet de ses paroles. « - Je l’envie dit-elle un jour à Joël. - De qui parles-tu ? demanda-t-il. En cette longue conversation de l’un à l’autre, ils oubliaient parfois, l’un et l’autre, que le fil de leur pensée, dans l’intimité de la conscience, n’était pas immédiatement perceptible à l’autre. C’est qu’il n’existe que très peu de différence entre le dialogue intérieur et le dialogue à l’oreille – pourvu que l’un et l’autre existent, en dialectique résonance. » Lorsque la narratrice donne voix à Vive, c’est pour la dire dans le négatif : « Je suis le manque, l’absence, l’assurance de l’impossible réciprocité – ni Je, ni Tu, simple troisième personne, pure étrangeté, seule altérité, sans visage, parodie fourvoyée d’être humain. Même pas animal, je suis caricature, et tout, en l’absence de parole que j’incarne, tourne au ridicule pantomime de figure existentielle. […] Je suis une porte close ; je n’ai pas de demeure. […] Je suis l’absolu du néant. »

L’avant dernière nouvelle se compose d’un journal écrit dans le rythme de l’adagio de Tomaso Albinoni, incarnant « toute l’infinie lenteur du devenir – son pathos et sa délectation ». Mais « dans le chant lui-même, se dit, malgré tout, la vie qui se rebiffe, se redresse, s’insurge ». Cette vie se dévoile au travers de nouveaux personnages et en particulier Julia et Remo. Elle est caissière dans un supermarché ; il est musicien interprète. Ces deux êtres n’épousent pas réellement la société qui s’oublie dans l’abjection. Chacun a au contraire « ménagé son centre en lui-même » pour « s’avérer dans son être en dépit des obstacles, et de la magistrale indifférence ». Pour sauver son âme dans ce monde « tellement brisé et rigoriste », il convient de « cultiver sa liberté – clandestinement, s’entend ». Ce qui fait écho à cette autre phrase dans la dernière nouvelle du recueil : « Etre libre, c’est obéir aux injonctions de l’âme enfouie. » Au supermarché, collègues et chefs auront tout de même détecté que Julia n’est pas à sa place. On lui suggère de changer de métier, car elle semble trop intelligente pour demeurer simple caissière. En réalité, sa différence dérange.

Dans cette même nouvelle et dans la fidélité à ses recueils poétiques, Anne Mounic établit une superposition entre la nature, sa végétation et l’activité intellectuelle. Tout bourgeon fait jour. « Février possède la vigueur de l’esprit obstiné qui s’efforce vers son accomplissement. » Au fil des années, des pensées se sont fermement bâties comme autour du « courage d’être soi », du « courage de la joie », de « l’invention du possible, la reconnaissance du singulier, liberté et réciprocité ». Des fragments d’essais au sein de la narration naviguent entre « nécessité » et « liberté ».

La dernière nouvelle prend sa source à l’exposition d’estampes, place Saint Sulpice. La narratrice aperçoit un homme au chapeau de paille. Est-il réel ou le pur fruit de l’imaginaire du lecteur ? Les deux sans doute. Cette exposition n’apporte pas toujours les fruits attendus. « Il est rare de trouver dans l’œuvre d’un(e) autre la force que l’on cherche dans l’art. Il ne s’agit pas de rivalité, mais d’une attente si puissante qu’elle se trouve le plus souvent déçue. » Il demeure que l’exposition est le lieu des rencontres, lieu où des histoires de vie sont entrecoupées de réflexions sur l’art et son rôle pour celui qui en est l’initiateur et celui qui le reçoit. Il est « ouverture », « devenir », « chatoiement de l’instant ». Avec ces quatre nouvelles, nous suivons toutes les déambulations d’un esprit en fusion jusqu’à l’ultime « méditation » « métamorphos[ée] en narration » dans laquelle Anne Mounic se souvient de l’enfance pour mieux glisser vers la réflexion de l’espace et du temps. La maison ouverte s’inscrit dans un devenir. La maison n’est pas l’appartement fermé sur lui-même, excepté celui du cinquième étage revisité quarante ans plus tard avec les regrets qu’impose le retour sur un lieu nécessairement transformé…

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Bleu singulier. Catalogue d’Anne Mounic.

Anne Mounic, Bleu singulier, Nocturnes et autres résonances. Chalifert (France) : Catalogue poétique Atelier GuyAnne, 2014.

Sur fond bleu nuit, un sujet crie. Il lui faut dire le saisissement, le murmure intérieur qui se produit en cet instant de création qui dure. « Le poème, le dessin surgissent lorsque l’esprit éclôt à l’Ouvert ». Nous sommes en face d’une voix qui pense l’acte gestuel consacré aux mots, au dessin ou à la peinture. Anne Mounic n’a pas trouvé d’autre mot que celui de « Tu » pour exprimer ce que le sujet actant rejoint dans les moments créatifs et lorsque « l’art de la métamorphose » nous rend soudain vivant au sein du monde. Tout est à l’unisson. C’est ainsi que dans les gouaches les sujets éclatent sur leur fond bleu.
La langue comme les peintures sont des germinations jusqu’à leur pleine maturité terriblement en vie. Cela se traduit de différentes manières à travers la nature par exemple : « Au cœur de la lumière, chaque branche rayonne / comme un contrepoint d’ombre ». Le dynamisme des mots, du geste qui les entraîne, celui du mouvement, traversent les saisons, vivifient le quotidien chaque jour savamment observé. Le « Tu » peut aussi nous renvoyer à la personne du compagnon et de ses œuvres. L’art devient alors un terrain de conversation silencieuse, dans la réciprocité. « Les œuvres / s’enchevêtrent, se répondent, se réconfortent, / et nous vivons. »

Anne Mounic, tant dans ses représentations que dans son écriture, cherche à exprimer tout le mouvement de l’existence, sa tension, « la jouissance esthétique », ce qui se produit lorsque le sujet disparaît ou devient une continuité intérieure de ce qu’il peint ou écrit. Ce qui intéresse l’auteur c’est la circulation d’une sève spirituelle dans la matérialité du monde. Elle doit être capable de suggérer l’éveil de la lumière qui est celui de la vie.

Au sein de ce monde, toutes sortes d’interrogations traversent l’écriture comme en ce texte où, face à un homme « vêtu de plusieurs chandails et de vêtements usés », Anne Mounic demande ce que « sont les conditions de la présence au monde ». « Trop inclus dans ce monde / tu le subis, et n’en jouis plus. / Exclu, te voici livré / au dard de la rancœur et de l’indifférence. » La réflexion épouse les saisons. Les saisons infléchissent la réflexion.


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