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Anne Mounic, par Nelly Carnet

26 septembre 2010

par Nelly Carnet

Anne Mounic, Cobra sous le chant, médusé, dansant, conquis pour un instant…et La houle sous la langue… . Colomiers : Encres Vives, 2009.
Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années. Paris : Orizons, 2008.
Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible. Paris : Caractères, 2009.

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Poésie, roman, essai : Des mots pour creuser l’abîme, se relever, se diriger vers une communauté.


Après la disparition d’Evelyne Vigée, l’épouse de l’écrivain et essayiste Claude Vigée, Anne Mounic avait retenu une interrogation sortie spontanément de la bouche de la défunte observant le ciel : « Mais … où vont les hirondelles la nuit ? ». Celle-ci devint ensuite le titre d’un recueil poétique dédié à la mémoire de la morte intitulé, Où vont les hirondelles la nuit ? Au préalable, le questionnement fut repris en juin 2007 par Claude Vigée dans un alexandrin : « Et la nuit, où vont-elles, les vives hirondelles ». Aujourd’hui, Anne Mounic poursuit son creusement dans la même attention à ce qui l’entoure, ce grand « Tu », sans lequel elle ne peut vivre, jusque dans sa création, surtout dans la création pourrions-nous avancer. Tout luit autour de soi dans la disparition ressentie au moment même de la réception de cet Autre. Une âme vient se greffer sur des parcelles de réel dès l’instant où le poète leur offre des mots, arrondis par les émotions et sentiments humains. Notre lecture est conduite par une tension induite par celle même qui a saisi le corps et l’esprit de la créatrice. C’est toute l’existence qui trouve une inscription dans la poétique de l’auteur aussi bien que sans sa réflexion d’essayiste. La joie et la dramatisation se réunissent dans un foyer accueillant et mouvant.

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Sous le pouvoir de la lune


Dessin d'Anne Mounic.Dès l’ouverture du recueil Cobra sous le chant, un vers s’isole pour devenir le titre de la première page poétique : « Les paroles depuis l’enfance ont créé des lieux de paix dans les replis de l’âme ». Avec son rythme décroissant, il ravit l’esprit et la mémoire du lecteur qui ouvre ce premier cahier de création de l’année 2009. Un émerveillement fait surface en de nombreux moments poétiques où la vision cherche à prendre langue pour l’éterniser. La nature y tient une place primordiale en liaison directe avec ce que l’on pourrait appeler un état d’enfance inscrit dans un pur présent et caractérisé par éclosion de l’instant perpétuel. « Quand le soleil sur l’azur à l’automne dresse tout le paysage, arbres tout droits, immobiles, aux aguets, (…) l’humeur du monde paraît suspendue à l’extase de l’instant (…). Azur et or forment un tout de grâce, d’infini et d’inquiétude (…) » et projettent le poète dans « l’éternité de l’enfant ». « Le paysage, comme le langage sur la page, rayonne de résonances ». Mais c’est aussi au milieu de l’espace naturel le plus apte à réveiller l’éclat que l’être humain mesure sa condition de mortel. Dans un seul et même instant vécu, il est capable de ressentir l’émerveillement et l’effroi de sa finitude. C’est vers cette expression que se focalise toute la pensée d’Anne Mounic. Chaque parcelle de la nature minutieusement observée, puis retournée dans l’esprit par le travail de l’être pensant et celui de la langue, évoque la double postulation. Par exemple, celle-ci brûle sur le point de greffe du cerisier planté dans le petit jardin d’agrément où le regard du poète ne cesse de circuler pour s’arrêter, comme aimanté par un nœud ou une brillance.

Les images les plus complexes de la langue sont une autre greffe qui se pose sur la page en suivant le rythme libre et personnel du poète. Ce rythme et les contorsions de la langue semblent suivre ceux du cobra dessiné en illustration et s’enroulant autour d’un quart de lune. Ses plis et replis enferment la complexité de l’écriture et des sens qu’elle tente de tracer. Les termes « greffe », « enrouler », « spirale », « centre », « enveloppe »… participent de cette poétique. Généralement, les pensées sont issues d’une plus grande abstraction sans pour autant s’écarter de la réalité observée, puisque, progressivement, elles y reviennent comme pour rendre plus sensible l’immatérialité. Des notions philosophiques ou théologiques concentrent la réflexion comme par exemple l’au-delà et l’âme mais aussi « le tragique » ou le « souci ». C’est ainsi qu’Anne Mounic écrit : « L’au-delà, souvent, garde le silence même, se terre au fin fond, glissant par le menu corridor noir jusqu’à la petite porte de l’âme, que l’on ne devine pas, jusqu’à ce qu’elle murmure. » Ou encore : « Le tragique : n’y être pour rien mais se constituer / prisonnier de l’enchaînement des événements / de la fatalité des personnes, des labyrinthes du tourment. »

La musique des choses de la vie se propage dans l’air poétique. Une figue est extraite de la coupe de fruits pour recueillir son « murmure » qui « orne le silence de cette splendeur que jamais nous ne cessons, la main fouillant l’air et son rien – cette ivresse diaphane – de désirer. »
Les évocations ont la rondeur de la lune et la complexité de ses variations cycliques. La perception du temps suit cette temporalité portée dans le corps féminin de l’écrivain éprouvant les douleurs même de ses « variations ». Sous la forme d’un pictogramme, cette lune, avec ses différents mouvements, vient scander tout le recueil poétique. De la pleine lune à la nouvelle, en passant par les premier et deuxième quartiers, le thème de la langue se retrouve au cœur de l’écriture pour se concentrer autour de la première personne du pluriel, ce « Nous » rassembleur en lequel le particulier et le collectif viennent se reconnaître. Anne Mounic se souvient de l’apprentissage de la lune, autrement dit de toute la nature et en quelque sorte de l’Humanité même, que lui prodigua son oncle : « C’est lui, Roland, qui m’a appris à distinguer le premier / et le dernier quartier de lune. / Ce matin, je l’avais perçu, glissant vers l’horizon, / Ce dernier quartier de lumière dans le bleu clair / du point du jour, et je m’étais dit que tout est toujours / chagrin à la fin d’un cycle lunaire. Alors sont venues / les larmes quand j’ai appris la mort de mon parrain. »
Le désir conduit l’existence et ses interrogations qui lui sont afférentes. Il est tout entier imprégné de l’attente, mouvement vers un au-devant, jusqu’à la mort qui happe l’être pour le déposer dans le « néant » qu’Anne Mounic explique comme un « renversement du rapport »  : c’est la terre bondissant hors de nous-mêmes pour nous saisir dans son étreinte.

Ce qui conduit cette écriture inquiète est non seulement cette capacité à intellectualiser toute situation qui se présente à l’être humain, mais aussi la sensibilité à la source du ressenti que l’intellect reprend en charge par l’intermédiaire de la langue. Chez Anne Mounic, sens, sentiments et réflexions se complètent pour, sans doute, se rejoindre dans ce que l’on appelle l’âme.

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« L’agonie dans la ferveur »

Dessin d'Anne Mounic. Le fascicule poétique intitulé …la houle sous la langue, écrit entre le 15 mai 2008 et le 3 juin 2009, est une continuité de Cobra sous le chant demeurant sous l’entière influence de l’astre lunaire. Les dessins de l’auteur accompagnant les mots célèbrent de nouveau la nature. Anne Mounic approfondit sa poétique de l’émerveillement et de sa dramatisation encore appelée « l’agonie dans la ferveur ». Cette fois-ci, elle entre dans la pensée du vent, de l’eau, des oiseaux et de la végétation, cherche pour eux des mots jusqu’à l’expression de leur manifestation la plus ineffable où l’instant mène la danse. « Lilas bleu, lilas pourpre, lilas rose, / comment dire le parfum à travers les mots ? / Il faudrait qu’il se glisse par le vide / entre les lettres. Là, le sentez-vous ? »
La poésie avec son pouvoir métaphorique cherche le sens, tous les sens à ce qui retient l’attention et inquiète, ce qui demeure le plus énigmatique à l’être humain et ravit son ressenti. Le feuillage d’un saule pleureur est, par exemple, vécu comme un surgissement sur le fond bleu du ciel. Et à travers lui, qui pleure ? Qui souffre de cette pluie courbe ? Le verbe poétique vient fixer la force phénoménologique de chacune des choses les plus élémentaires de la Terre. Dans le brouhaha du monde, il faut croire que la nature environnante est une soupape de sécurité, une porte de secours ouverte sur la merveille et son drame, un drame situé temporellement dans le plus bref écart et capable d’être perçu par la conscience humaine : « l’instant ». Il est la temporalité poétique par excellence, la brûlure du temps, ainsi que peut l’être le soleil sur « l’azur pâle de janvier ». Ce rouge n’est-il pas la couleur phare du recueil comme si il était le plus approprié à l’émerveillement qui se réclame de ce laps de temps frappé de l’éphémère ?
Serait-ce également la couleur du dernier roman d’Anne Mounic ? Ou bien le rouge viendrait-il se mêler à « l’azur pâle » ?

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« Pages nuages »

C’est sous la nomination « pages nuages » que le roman ; Quand on a marché plusieurs années, nous est présenté. Avec sa construction malléable à souhait, l’auteur met en scène le temps et les personnes qu’elle affectionne devenant la base d’une réflexion plus élargie sur l’humanité dans le monde. Le « il » ou « elle » du roman rejoignent le « je » et le « tu » dans le « nous » collectif situé entre le passé et le présent. Mais avant de découvrir des destins parallèles, il nous faut ouvrir en même temps que les protagonistes qui la détiennent une lettre placée en exergue du roman. Chacun prendra la mesure du temps qui a passé. « Ils viennent d’ouvrir la lettre oubliée ». Elle déploie alors l’imaginaire autour d’existences d’hommes et de femmes d’horizons divers qui seront racontées dans une perpétuelle alternance. Ce n’est qu’à la fin du roman que le lecteur pourra reconstituer les vies de chacun. Il y a d’abord l’existence d’Amadou quittant Dakar pour tenter sa chance, c’est-à-dire infléchir sa vie vers un destin, « tracer son chemin », mais avec tant d’incertitudes dans la tête. L’auteur, narratrice de l’histoire des protagonistes et de la sienne propre, narre des destins à partir d’une lucarne d’un toit de Crémone offrant une autre vue. Le séjour de Claire et Jérémie, (l’auteur et son compagnon), leur permet de découvrir Crémone offrant un nouvel imaginaire pour traverser non seulement des vies mais aussi des siècles. Le personnage italien incarné par Chiara prend alors forme pour nous projeter au seizième siècle. Chiara est musicienne à ses heures comme un certain nombre d’habitants de Crémone dans le sillage de Monteverdi. C’est avec la musique que nous partons à la recherche de l’âme collective, ce « Nous » rassemblant « plusieurs voix, entre harmonie et contrepoint  ». Elle « paraît à la source de la transparence des mots, comme un embellissement du geste de l’instant ». Pour Chiara, la musique est le seul lien l’unissant à son père car « quand il joue, en effet, c’est tout autre chose. Il touche à l’infini. Il anime (…) tous les possibles, dans le paradoxe d’une impossible affection. » A crémone, l’imagination du passé de Chiara alterne avec un retour au passé proche de la narratrice. L’imagination n’est pas la seule source d’écriture dans ce roman. La remémoration joue un rôle non négligeable dans le sens où, par exemple, l’évocation du vol des hirondelles dans cette ville italienne renvoie à l’écriture du recueil poétique Où vont les hirondelles la nuit de 2007 qui fut inspiré par la phrase prononcée par Evelyne Vigée quelques mois avant sa mort, par le poème de Vigée écrit à partir de cette même phrase et enfin par la ronde des hirondelles représentée dans la gravure de Guy Braun, le compagnon de l’auteur narratrice. Cette danse est de nouveau vécue lors de la villégiature d’Anne Mounic avec Guy Braun à Crémone même. Un seul vol d’oiseau renvoie à de multiples temporalités, sources de réflexion pour l’auteur. « Et puis les ballets d’hirondelles effleurant le Dôme et le baptistère, les oiseaux frôlant les ailes des anges… Nous nous souvenons, n’est-ce pas ? Nous nous souvenons de l’instant qui s’étire, savoureux mais intact. » Ce « Nous » est aussi bien celui qui rassemble les deux protagonistes personnages de roman en vacances en Italie que l’auteur et son compagnon ; c’est aussi le lecteur et l’auteur se souvenant du contenu du recueil poétique de 2007 et des personnes qui l’inspirèrent. Le « Nous » se retrouve temporalisé et mis en abyme. Le roman de la pluralité nous offre une image hors du commun, n’hésitant pas à nous révéler l’arrière boutique de l’écriture, les méandres d’un esprit réceptif et créateur.

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Projection / dédoublement


Des visions du monde varient selon qu’elles sont issues du seizième ou du vingtième siècle. Dans le monde contemporain et en région parisienne, la vie est moins plaisante qu’en Italie. Joséphine, jeune professeur et autre protagoniste mis en scène à travers les autres destins, vit dans un lieu dépourvu de beauté. « Tout est gris, reclus, perdu. » Tous les personnages pourraient être des doubles de la narratrice qui, à Crémone, a cette soudaine possibilité de mesurer le contraste entre les différentes vies dessinées tout en prenant conscience de la chance qu’elle a de séjourner dans un espace harmonieux. Elle se promène dans « un équilibre architectural, équilibre du style et mémoire du geste », « ordre, beauté, luxe, calme et volupté ». « L’instant présent offre en sa beauté son intensité. » C’est le « pouvoir des lieux » qui influe sur l’âme de ses habitants. La merveille de Crémone rivalise ainsi avec le soleil noir de la banlieue. Si les destins se déplient en parallèle les uns par rapport aux autres, celui de la narratrice se reflète dans chacun. Dans cet Autre qu’elle s’approprie, elle vient se reconnaître elle-même et autre. Le roman est ponctué d’itérations tel ce vide laissé par la bague que Claire a laissée au bijoutier pour sa restauration. « Ce vide sur mon doigt, je ne sais pas, c’est comme si je tombais dans un trou », dit-elle à son compagnon. « Ce vide, cette absolue inanité, tout le loisir pour l’infini de s’y vautrer » reprend la narratrice. Angoisse et malaise traversent également les autres personnages. Joséphine, le professeur de banlieue, est l’occasion de réflexions bien peu glorieuses à l’égard de ceux qui dirigent l’éducation nationale. Ces derniers ont l’habitude de casser, critiquer sans jamais encourager, sans doute parce qu’ils ont assis « [leur] carrière sur [leur] usage astucieusement réparti du pouvoir ». En face de l’étroitesse dans laquelle sont cantonnés les enseignants, une liberté tente de s’exprimer et propose un autre chemin : « Ne pas faire partie de ces petits robots producteurs et consommateurs au cœur des étendues vaines de l’Ennui… », « apprendre à rêver et être soi-même », « naître à être » ainsi qu’on le trouvait déjà dans le recueil poétique, Cobra.
Le dernier chapitre très réflexif nous donne la clef de ce roman complexe. L’origine du titre se trouve expliquée, tout comme l’idée même de ce roman jouant avec les temporalités, les destins, le tragique, le chemin suivi par des êtres humains s’acharnant à marcher toujours plus en avant. Les ficelles sont dévoilées : « Nous sommes loin, allez, d’avoir tout résolu (…), qu’allons-nous faire de Joséphine dans la carcasse de la baleine morte ? »

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L’approche d’une figure mythique dans la Bible et la littérature


L’année 2009 a été extrêmement fertile pour Anne Mounic qui a déjà à son actif un nombre conséquent de recueils poétiques, de romans ou récits, de traductions, doublés d’essais critiques où le mythe tient lieu de réflexion. Après deux recueils de poésie et un roman, c’est un essai conséquent qui clôt l’année. Tout le possible vers lequel se dirige la création poétique se retrouve déployé dans l’essai consacré à la figure de Jacob avec ce merveilleux titre attractif : Jacob ou l’être du possible. Dans Cobra sous le chant, Anne Mounic n’écrivait-elle pas en écho à sa recherche universitaire : « Il n’est que l’être incertain au vertige du possible »  ? Si l’idée de l’essai « s’est imposée lors de la recherche pour un article de dictionnaire », cette figure de Jacob traversait déjà un certain nombre de pages du livre critique consacré à Claude Vigée, La poésie de Claude Vigée, Danse vers l’abîme et connaissance par jouï-dire, paru aux éditions L’Harmattan en 2005. La réflexion s’est d’ailleurs poursuivie en juin dernier au cours d’un colloque sur La figure de Jacob dans les lettres françaises tenu à Gargnano sur le lac de Garde avec une communication intitulée cette fois-ci « “L’homme naît grâce au cri ” : Jacob, le poète, le sujet ; le singulier ».
Jacob est un véritable symbole pour qui mesure, à travers l’écriture, « l’être aux prises avec le réel, dans sa relation à autrui, au temps et à la précarité de la condition humaine ». Avec cet avant-propos à l’ouvrage critique, nous retrouvons les principaux fils conducteurs de toute la création d’Anne Mounic. Nous pouvons donc faire sienne l’identité de Jacob en quête d’elle-même au sein de l’existence par le détour du « Nous », paramètre présent dans toute l’œuvre de l’auteur. Ce « nous », c’est « l’élargissement du Je à la communauté ». Jacob, devenu Israël « à la suite d’un combat nocturne », passe la frontière séparant le moi et l’autre pour devenir le représentant de la communauté dans « l’avenir et la prière du soir ». La création de l’auteur rejoint la définition que lui en donnait Claude Vigée à qui est d’ailleurs dédié l’essai critique. La poésie est « l’expression épique de l’instant de l’existence, de ses tourments et de ses joies, dans la communauté des vivants. »
Qui est Jacob ? C’est un personnage « picaresque » qui forge sa personnalité « dans l’épreuve ». Un bâton le maintient dans sa marche. Et il marche beaucoup. Nous le retrouvons dans la bible et le Coran, dans la littérature du Moyen Âge au vingt et unième siècle et dans les arts plastiques. Il symbolise l’existence tout entière. Il est « sujet » et « énergie d’être », liberté et devenir. Anne Mounic commence par dresser le récit de la vie de Jacob en référence à la Genèse. Des étapes ponctuent fortement son destin : le désir de recouvrir le droit d’aînesse, la rivalité fraternelle, le songe de l’échelle sainte, la tromperie de son oncle et beau-père et la lutte avec l’Ange. Jacob a retenu l’attention des juifs comme des chrétiens. Pour cela, Anne Mounic a analysé le midrash et le Zohar dans lesquels Jacob est doté des meilleures vertus, épaulé principalement par Dieu. Homme de parole, il représente la force spirituelle » en opposition à son frère ennemi Esaü tourné vers le matérialité du monde. Mais pour « exercer son sacerdoce », il lui faut parfois ruser tout comme ses ennemis. Il devient le représentant d’Israël et de la Torah. Cette figure vertueuse se retrouve dans la réception chrétienne. Il est alors l’incarnation de la spiritualité, la victoire dans la peine et «  la blessure », « l’humanité en sa totalité ». Il devient « le Christ », « le mystique », puis sombre un moment dans l’oubli.

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Du pèlerin au sujet


La Bible est un vivier de forte inspiration pour les écrivains et les artistes qui reprennent à leur compte la figure de Jacob. Le bâton est un motif qui ne l’a pas quitté depuis le récit de la Bible. Ce qui fait de lui un pèlerin. L’échelle tout comme la lutte avec l’ange prennent selon les auteurs et les siècles des sens différents. La relation avec l’ange n’est pas nécessairement visualisée comme un combat. Chez Rembrandt par exemple, la danse se substitue au combat. En littérature comme dans les arts, Jacob est un poète ou un artiste en lutte avec lui-même dans le douloureux travail de création et dans une quête de la spiritualité. Au dix-neuvième siècle, Jacob s’inscrit en force. On le retrouve chez Delacroix, Baudelaire, Lautréamont, Gustave Moreau, Gauguin, Odilon Redon… Au vingtième siècle, cette figure s’individualise et s’inscrit dans une quête existentielle. Il « désigne l’union de l’instant et du devenir ». Pierre Emmanuel verra en lui un être engagé dans la rivalité avec son frère et l’obligation de ruser. Chez le résistant Jean Cassou, la lutte avec l’Ange devient « le combat contre la nazisme », « l’ange noir ». Pour ceux qui ont participé ou traversé la guerre, Jacob incarne « le conflit de la chair et de l’esprit ». Thomas Mann y voit « la figure de l’esprit » capable de dépasser la destruction engendrée par le nazisme. Pour Gide, Jacob incarne le dépassement de soi et de la réalité. La figure de l’homme boitant met en relief « le tragique de la condition humaine ». Les première et seconde guerres mondiales ont été un ferment à la résurgence de cette figure combative laissant dans les consciences des interrogations dont les réponses ne peuvent que rester incertaines. C’est ce que formule Anne Mounic dans son approche de Robert Graves par exemple : « Comment refonder la vie individuelle au sein de l’effondrement des valeurs collectives ? Comment renouer le lien aux autres vivants, lien si crucial en poésie, quand les compagnons morts vous hantent ? » L’approche littéraire de Jacob et de son rôle dans l’humanité est à la fois existentielle et philosophique. Chez Claude Vigée, Jacob est une force qui combat tout le négatif du monde. Le poète devient Jacob, ce juif s’inscrivant dans la vie créative avec tous les paramètres que l’existence suppose. Tout en avant dans sa marche, il exprime la possibilité et le devenir dans « une poétique qui accorde la prépondérance de l’éthique sur l’esthétique ». Il tient son destin en main, avance avec détermination tout en reconnaissant sa claudication, « signe de sa conscience de sa limite ». Son rôle d’humaniste l’inscrit dans une « dimension épique » comme peut l’être le poème pour Meschonnic voyant dans « le rythme, la voix  » le signe de « l’ampleur de [l’] étreinte corporelle » impliqué par « le combat existentiel ». En tant que pèlerin, seul dans son déplacement, il annonce la notion d’individu que Mounic prospecte largement dans l’œuvre de Vigée. Cet individu avance en luttant contre le « désespoir ». « Le pèlerin est aussi apprentissage, ou initiation spirituelle ».

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Le double et la temporalité de Jacob


Jacob se trouve directement relié à la figure du double en négatif dans sa rivalité avec son frère Esaü. Anne Mounic nous présente l’expérience ratée de Jacob, de son « je peux », de la voix contre la main maléfique (Esaü) présente dans de nombreuses œuvres du dix-neuvième siècle en particulier chez Maupassant, Nerval ou Verlaine auxquels sont consacrées de longues analyses.
Quant à la temporalité de Jacob, elle est celle de l’intériorité. « Messianique », elle s’oppose à celle du « monde extérieur », « de la chronologie et de l’inéluctable ». Jacob évolue dans un temps subjectif jouant de l’analepse et de la prolepse dans le temps présent de la création, « un temps à l’intérieur du temps ». Mais ce temps subjectif nous relie à l’autre. « Un individu peut se faire contemporain d’un événement qui s’est passé il y a deux mille ans », écrit Michel Henry dans Incarnation : Une phénoménologie de la chair .
Ce que Jacob nous apprend à la lumière de l’œuvre du poète à qui est dédié le livre
L’expérience existentielle de Jacob, la dualité sans cesse vécue dans les moments critiques des combats, Claude Vigée les a connues. C’est aussi la raison pour laquelle son esthétique est avant tout au service d’une « vision éthique » « lutte et grâce » sont les deux postulats de la création. Chair et esprit y agissent de concert à travers des mythes fondateurs et des éléments dont la force ne fléchit jamais jusque dans les situations les plus tragiques. C’est lorsque tous ces impératifs se mêlent que l’émerveillement peut surgir et être vécu comme un divin dans tout l’Etre. L’œuvre, de préférence poétique, parle esthétiquement de l’Etre, et nous relie à autrui avec cette nécessaire immersion dans l’existence.


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