Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Anne Mounic, par Michèle Duclos

Anne Mounic, par Michèle Duclos

25 avril 2009

par Michèle Duclos

Anne Mounic, Quand on a marché plusieurs années. Paris : Orizons Littératures, 2009.

Ce nouveau roman d’Anne Mounic paraît structuré comme une tapisserie dont la trame et la chaîne seraient le temps et l’espace humains, et la navette l’auteure ; avec pour figures de la tapisserie les « nous » multiformes d’hommes et de femmes qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent comme sur une scène médiévale où plusieurs décors co-existaient sur les planches et les scènes s’y déroulaient successivement. Dans la ville de Crémone se jouent d’affilée ou à plusieurs reprises deux épisodes que séparent quatre siècles : Claire et Jérémie, un couple contemporain probablement en vacances, et Chiara une toute jeune aristocrate de la Renaissance et la création de Claire ; sur le vecteur du temps contemporain se pressent des lieux d’Europe occidentale et d’Afrique, avec entre autres un jeune Africain partagé entre un désir de quiétude et la nécessité difficile d’assurer son existence matérielle comme immigrant. A côté de ces « nous » peu développés, anonymes sauf pour leurs prénoms et presque tous sans état civil, il y a les « nous » de l’auteure : amoureuse de l’Italie, ancienne et aujourd’hui, de ses arts et de ses paysages ; elle est aussi vraisemblablement Joséphine, l’enseignante débutante prise entre l’anxiété d’être respectée et l’absurdité d’une méthode pédagogique abracadabrantesque conséquemment source de comique ; elle est enfin certainement une femme en révolte contre l’inhumanité de notre civilisation verticalement sud-nord : « Et puis ce n’était pas la confiance qui régnait [ ] Les marchandises étaient plus libres que les êtres. Il aurait fallu naître gisement de pétrole ou d’uranium pour avoir le droit de courir par le monde, ou bien or, diamant, coton – ballot, quoi. » (p.22-23) ; une narratrice révoltée aussi contre le matérialisme ambiant : « cette année là jusque dans le moindre petit village, pas besoin de poste de télé, les hurlements informaient les indifférents (infidèles, mécréants) du destin chahuté de l’équipe de France. L’espérance au ras du gazon. [ ] ‘Terre entière, chante ta joie au Seigneur…’ » (p.114). Il y a le « nous » regroupé des élèves. Et le « nous » des grands représentants de la culture mondiale qui ne sont pas tous répertoriés à la fin du volume mais sont tissés dans la structure du récit (Eliot et son Waste Land atemporel et uchronique, Thomas Hardy, Virginia Woolf et sa pratique du « stream of consciousness », et Pirandello qui élargit le réel sur l’imaginaire) ; il y a enfin ces « nous » fictifs qui sortent de leur manuel d’anglais pour rencontrer leur enseignante quelque part dans un désert imaginé au Moyen Orient ; le comique, l’humour, une bonne humeur qui se fout (sic) des conventions dépassées. Le « je-moi » est renvoyé au rayon des accessoires fantasmés aujourd’hui dénoncés ; et, à l’opposé ontologique de ces « nous » si divers, relégué dans l’envers de la tapisserie, le « On » monolithique objectif c’est-à-dire non-humain.

Comme déjà suggéré, le déroulement de ces ébauches de récits, souvenirs, espoirs n’est pas linéaire mais fractionné irrégulièrement. Cette technique parait correspondre mieux aux capacités de la psyché contemporaine que lasse le lent déroulement « logique » du roman traditionnel balzacien ou stendhalien. Anne Mounic nous semble là s’inscrire dans la descendance de la technique woolfienne c’est-à-dire au plus près du fonctionnement réel de la psyché dans sa fantaisie non aristotélicienne, ses ruptures inexpliquées d’attention ou de mémoire ; elle se montre beaucoup plus proche d’une sortie de la rationalité corsetée par une logique conventionnelle que ne le furent les surréalistes figés dans l’étonnante rigueur syntaxique de leur irrationnel même agrémentée de fragments syntagmatiques répétitivement alignés selon un pseudo-fonctionnement automatique de l’inconscient. L’imagination fait partie du réel sans avoir à être délibérément déréglée.

J’ai parlé d’une tapisserie vivante. Sans doute eût-il été plus proche de l’intention de l’auteure d’évoquer une composition musicale, le madrigal, « pièce musicale vocale polyphonique, de nature profane », dit le Robert. « La musique, pour une part, paraît à la source de la transparence des mots, comme un embellissement du geste dans l’instant. Peut-être ce nous que nous recherchons est-il au mieux défini comme un madrigal à plusieurs voix, entre harmonie et contrepoint. » (p.40)Mais il existe « un monde ouvert aux mots exclusivement » (p.33), grâce à « l’infinie transparence du langage. » (p.116) Le langage, les mots sont la condition nécessaire du temps et de l’espace autant que l’humain dont ils sont la quintessence. On retrouve ici le postulat présent au coeur de ce qu’écrit Anne Mounic : « La lecture est une noce de mémoires étrangères, qui se fécondent, se querellent, ajoutent leur grain de sel et prolongent l’existence au cœur des étoiles… » (p.86) La vie est aussi songe.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page