Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Anne Mounic, par Frédéric Le Dain

Anne Mounic, par Frédéric Le Dain

2 mai 2008

par Frédéric Le Dain

Anne Mounic, Le Puits du Ciel. Gravures et monotypes de Guy Braun. Paris : Caractères, avril 2008.

« Le forage, voici l’être. » (p.24)

Yves Bonnefoy, dans un poème intitulé « Le puits », belle allégorie du poème, écrit ceci :
« Le voyage de l’homme, de la femme est long, plus long que la vie,
C’est une étoile au bout du chemin, un ciel
Qu’on a cru voir briller entre deux arbres. » (Ce qui fut sans lumière, Poésie/Gallimard, p.35)
Le poème est peut-être en effet ce « puits » dans lequel se reflète « une étoile », « un ciel », si nous savons nous pencher. Une « étoile » ? Nous l’espérons, avec le poète, en tout cas.
J’aime pour ma part que la poésie, de façon fortuite, ménage des rencontres. C’est l’héritage qui nous reste de ceux qui ont essayé « Dans quelques coins du grenier » de trouver « (…) des ombres vivantes qui remuent », et, à la suite de Reverdy, dont je viens de citer un fragment de poème, de dire le cœur des choses, qu’ils se nomment André Breton, Paul Eluard, René Char, Aimé Césaire… ou, avant eux, Dante, Baudelaire (évoqué p. 25)…

Pourquoi commencer ainsi cet essai sur Le Puits du Ciel, d’Anne Mounic ? Parce que le poème nous engage à creuser du côté de sa source : « L’œuvre, à chaque regard que nous lui portons dans la spirale de la durée, redit le geste qui l’a mis au monde » (p.20) Parce que nous demandons, toujours et encore, d’où nous vient le poème, même si nous savons, avec Philippe Jaccottet, qu’il est « grâce ».
Mais il y a aussi « la surprise de l’amour », celle qui se fond dans le « nous » : « Nous voici tous deux… » (p.9)
Un désir, un départ, et une parole. Le corps s’est mis en mouvement, en quête de l’être :
« et puis le lendemain
en cette résonance de l’Être »
Le « puits », déjà, fait son œuvre dans les mots : « et puis… »
En quête de l’Être ? Ou en quête du « deux » ? Peut-être d’un « entre-deux » d’interrogations. « En tout cas, en s’enfermant, seul face à sa propre finitude, on manque l’essentiel. » (p.24)

Le Puits du Ciel est un recueil, un « puits de fantaisie » (p.11) où sont recueillis, mêlant prose et vers libres, apparemment, les moments d’un séjour à Crémone, en Italie : « Nous étions à Crémone, en Italie. » (p.11), les fragments d’une expérience et d’un moment qui dessinent, au fond du puits, en haut du puits (l’initial « …et jusqu’au ciel ils creusèrent » (p.7)) le miroir d’une vie, passé et présent mêlés : « Nous sommes à Crémone, au mois de juillet dernier. »

Oui, le départ s’accompagne de cette image qui vient, qui va au loin : « le puits existentiel »… Comme si l’écriture allait dialoguer avec cette « parole »… « le puits existentiel »… Et cet ancrage existentiel est ici essentiel, comme si Anne Mounic nous livrait un « journal poétique », mais dont le but ne serait pas de fragmenter le quotidien pour en saisir quelque chose, mais plutôt de fragmenter le poème pour qu’il parvienne à saisir l’essentiel « pour témoigner du Vivant » (p.8). Journal poétique : le journal du poème en train de se faire.

Nous sommes, les uns et les autres, sensibles à des « tropismes », nous le savons. J’aime cette image du puits, si inactuelle, si lointaine, et pourtant si proche. L’intuition de l’auteur, ici, en poétesse, est bien de laisser résonner cette image féconde, de la laisser fertiliser doucement le texte et le poème. De l’écouter, de l’ouïr, pour savoir comment la vie et son jouir vont pouvoir se dire, dans cette écoute, dans ce « oui ».
De l’écouter, aussi, dans le dialogue avec d’autres textes, d’autres voix : « Sans parler d’une vraie rencontre : « Chœur du silence orant aux murs de Tarquinies… » (Claude Vigée) (p.19)

Le Puits du Ciel est comme une « invitation au voyage ». « Nous voici bientôt arriver là où je veux vous mener. » (p.31) Le voyage ? « Pour vivre. » (p.10) Le voyage, « cette légère indifférence », cet éloignement du quotidien. Le voyage, parce que « L’humain n’a pas de territoire. » et qu’il se cherche en se déplaçant : Dans ce vide, et dans les bagages, « le puits existentiel », la vacance des activités habituelles, l’ailleurs et l’ici : miroir de ce que nous sommes en vérité. « Nous sommes à Crémone, au mois de juillet dernier. »

Nous ne sommes pas d’ici. Aller voir ailleurs. Ailleurs, peut-être. « On ne parle pas de vide, ici, dans la clarté, mais de l’infini regret de tant de bonté, à la mesure de l’infinie jouissance qui se parachève dans le dire. » (p.41)
Les actions peuvent paraître banales : « Nous voici tous deux à la terrasse du grand café » (p.9) ; « Nous voici au grand café » (p.11) ; « Nous dînons au restaurant » (p.15), comme les notations d’un journal, d’un « récit » (p.11), mais nous sommes emportés, car cette répétition d’actions livre aussi son secret :
« Nous étions à Crémone, en Italie,
à creuser jusqu’au ciel sans le savoir vraiment,
mais en le sentant bien, dans l’instant… » (p.16)
Crémone, oui, mais aussi d’autres lieux…
Mais c’est un voyage que nous faisons en nous-mêmes, d’ici, d’ailleurs, autour de ma chambre, dans le métro, par le poème, car cette « œuvre au noir » peut se faire partout…

« … et ils creusèrent jusque là-haut,
le voyez-vous, le petit trou,
tout bleu, très vif,
le bleu du sang
à l’instant précis où le pathos confine au sublime. » (p.37)

Le Puits du Cielest une méditation poétique, inquiète et alerte, philosophique. En mouvement. Il ne s’agit pas seulement de dire la légèreté d’un voyage entrepris pour le plaisir : « (…) non pas Carpe diem, non, ce n’est pas exactement cela (… ) » Passant, ne va pas trop vite : écoute de l’intérieur. « Où en est l’univers à ce jour ? » (p.23) Qu’en est-il de nos inquiétudes ? « L’inquiétude, essence de l’existence » (p.20). « Ce regard inquiet nous suit, ou nous précède, depuis toutes ces années. » (p.30). Et, plus essentiel encore : « L’inquiétude guide le forage. » (p.31) « (…) l’inquiétude partagée…

Notre science. » (p.36)

Et, enfin :

« Inquiétude,
unité d’être du vivant qui se destine à la joie. » (p.54)

Inquiétude. Peut-être parce que la mort est là, présente. « La mort frappe en masse. » (p.26)
La mort est là, à l’œuvre, d’une autre noirceur, celle des journaux : « De nos jours, la mort frappe à la porte d’une drôle de façon.
Dans le journal, à la télévision, pour ceux qui regardent, elle établit des listes chiffrées, pareilles à celles de l’illustre Giovanni. Toujours supérieur à mille e tre néanmoins, le nombre de victimes. Toujours. » (p.22-23)
Mais « Cette mort-là, jeu de massacre, n’a rien à nous dire. Elle anéantit, demeure muette. » (p.23) qui revient plus loin : « Le monde va toujours aussi mal
la mort toujours traînant à la même place (…) » (p.49)
La mort est là, dramatique, en toile de fond, dans le souvenir : « Je me souviens de mon grand-père (…)
Il appelait la mort » (p.37)

Cette méditation poétique, et, aussi, philosophique, est une façon de revisiter le Temps, que soulignent les ruptures chronologiques… « Te souviens-tu ? » (p.40) « Vingt quatre années plus tard… » (p.24). Le « puits existentiel », c’est celui que l’on bâtit à deux. « Nous vivons en un monde qui se cherche, chaque instant comme alvéole dans la roche pour y voir, pour y voir… »
Comme le graveur discret qui accompagne et partage cette quête « creuse au noir », à sa façon : « Ils creusèrent jusqu’au noir des noirs pour voir la peur dans une poignée de poussière, et l’inquiétude-lumière de Piero. » (p.32) « Et ils creusèrent jusqu’au noir, jusqu’à l’infiniment petit, carcéral à force de se réduire à rien. » (p.26)

Depuis Aloysius Bertrand, Baudelaire, au moins, une tradition d’écriture relie ces deux activités : écrire, graver. Les gravures de Guy Braun dessinent les contours de deux univers : un univers poétique existentiel -, les amoureux saisis au pied d’un lion (p. 18) - et un univers plus mythologique, qui fait là encore écho au texte et le rejoint ou le prolonge, plongeant dans l’Imaginaire : les lions, mordants et doux, que l’on entend "rugir". Un bestiaire poétique se dessine, qui devient peut-être comme une allégorie intérieure :

"le temps composite
le temps griffon, chimère ou sphinx" (p. 17)
C’est bien au Sphinx de la mythologie que j’ai pensé en regardant la première estampe, celle qui ouvre le recueil.

La couverture, eau-forte, est comme "tirée du puits" : la première de couverture offre la trouée dans le ciel, la quatrième, le sphinx aux prises avec l’existence. Et ce recueil est bien un "carnet existentiel", un cahier que l’on peut emporter dans les voyages de la vie.

Enfin, cette méditation poétique interroge le pouvoir des sens, notre corporéité concrète (et Anne Mounic, nous le savons, suit de près les réflexions les plus contemporaines sur "le corps", notamment chez Michel Henry) qui mange des glaces et prend du plaisir : "Pourquoi devrait-on se refuser ces régals, classés menu sur l’échelle existentielle, mais créant parfois l’instant, lui forgeant un atout dans le souvenir ? Atout sans emphase, mais d’autant plus attachant qu’il est humble et menu." le poème n’est-il pas, à sa façon, lui aussi, un "objet humble" "Terracotta" : terre cuite, moulée à la main... ?

Cette corporéité, c’est aussi la chair qui creuse « nos instants partagés », « L’amour de chair » (p.53), comme signe du vivant. le poème entier n’est-il pas exploration de la "chair", au sens que la phénoménologie de la Vie de Michel Henry a donné à ce mot ? Ce recueil d’Anne Mounic est, à sa façon, une invitation à laisser nos plumes mordre dans "la chair des mots" :
"notre attache à l’humain par la main,
celle qui a modelé la matière et vient maintenant
à la rencontre de la nôtre."
En cette évocation du Musée de Saint-Germain(en-Laye, le musée archéologique, il y a une façon de dire l’importance de l’écriture dans l’humain de l’homme et de la femme. De l’activité manuelle - "Terracotta" - que représente l’activité artistique : peindre, graver, écrire.

Si la poésie est bien recueil, de soi-même et de son écriture ; si elle est invitation, à sortir de soi pour exister, pour être, peut-être, et rencontrer l’autre (« Nous sommes plusieurs sur cette terre. »(p.21)) et les gravures et monotypes de Guy Braun, comme les deux exergues, l’une de Claude Vigée, l’autre de Georges-Emmanuel Clancier, sont les traces visibles de ce dialogue enfoui ; si elle est méditation, c’est-à-dire pensée, alors il est urgent de lire ce livre dense et profond, creusé en soi-même et dans l’Autre, que nous propose Anne Mounic dans Le Puits du Ciel. A le lire sans peur de ce qui nous advient aujourd’hui : « Dans les ruines se creuse le puits du ciel. »(p.43) Sûrs que, quel que soit le lieu dont il s’agit : « Nous étions à Crémone. » (p.55) Le poème, aussi, peut conjuguer le verbe être…mais il ne s’en tiendra pas là : « Le poème n’est pas une forme, mais une énergie » (p.50) Il est alors tension, tendu vers l’être, c’est-à-dire aussi bien son dehors, la "chair du monde"..

Ecouter un extrait :

MP3 - 1.6 Mo

Autres lectures


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page