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Anne Mounic, nouvelle

22 septembre 2013

par Anne Mounic

Moires

Anne Mounic, Nu. Gouache, 2012.
Allant sur le trottoir du boulevard, hâtivement, elle porte une robe rouge, de fée. Rouge d’une étoffe de satin, rouge coquelicot, non trop glacé, rien que moire du destin. Où sa hâte la mène-t-elle donc, si elle est une fée ?

Il faut y croire, en plein Paris, en pleine vie quotidienne, aux fées.
N’est-elle là que pour vite marcher et émerveiller, en sa robe rouge, chaque passant, au triomphe du regard ?

Elle est l’instant et ne va nulle part. Il ne lui arrivera rien. Telle est la vérité, exactement. Si je lui inventais une histoire, je lui ôterais tout ce que cette vision brève offre au merveilleux. Il suffit qu’elle devienne l’étoffe du moment pour qu’il n’existe plus de vie quotidienne.

Non, je ne veux pas dire que les jours aux jours ne succéderont plus. Je veux dire que cette suite monotone se fera le creuset de toute clarté et chaque instant, la perle de l’être.

S’il doit y avoir une histoire, je sais où je dois mener cette fée. C’est au regard que je veux aller, vers ces deux yeux de plénitude qui embrassent tout l’univers et le rassemblent, sorte de puissance extérieure à l’âme reliée. L’âme ... Je veux dire l’œil intérieur, la lumière de l’iris, ses moires en lisière du gouffre de petit pois, noir.

Elle marche en sa robe rouge au bord du gouffre, édifiant à chaque pas toute certitude adverse, son être, car en sa démarche se tisse le destin. Il n’existe, semblable à elle-même, nulle autre qu’elle et nulle n’est dédoublée. Elle se réfère à elle-même. Le merveilleux consiste en ce regard vers lequel elle se dirige et qui la guide.

Regard d’amour et de bien-être, rien d’autre d’ailleurs que ce qu’elle peut elle-même recevoir, rien d’autre qu’elle-même. Elle-même en ce regard, toute plénitude. Voici la fée plénitude.

Rien qu’à sa démarche, là-bas sur le trottoir du boulevard, je sais bien que c’est elle, en sa robe rouge de destinée. Souvent cruelle, la destinée, mais il est des lieux du temps par lesquels on oublie cette paralysie de la mort avant que ne travaille le deuil, chaque pas sur un fil, dont les moires disposent.

La robe rouge est une robe d’été. Chante la lumière par les feuillages du boulevard, marronniers et platanes, et cette senteur douce des fleurs chez le fleuriste et dans les squares. On oublie le reste et c’est l’été.

L’hiver nourrit la mémoire de tout ce qui empêche, mais aujourd’hui, l’été, sans histoire, marche sur le boulevard de son pas de certitude et, tout au diapason s’accordant, cette fée garde le regard de l’absolu.

Paru dans L’Autre Vie en 2001.


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