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Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible, par Michèle Duclos

30 septembre 2009

par Michèle Duclos

Anne Mounic, Jacob ou l’être du possible, monotype de couverture de Guy Braun. Paris : éditions Caractères, 2009.

Ce volume imposant de trois cents pages dans un format modeste et élégant se répartit sur deux parties distinctes à peu près égales : Jacob dans la culture biblique et occidentale ; et le parcours

paradigmatique du personnage dans cette culture. L’accent dans sa longue et diverse carrière est mis sur « La lutte de Jacob avec l’ange (Genèse 32, v.25-32) », sur la rencontre nocturne de Jacob avec un personnage surnaturel mal défini qu’il finit par vaincre mais en restant boiteux. L’étude très fouillée de ce double itinéraire culturel bi-millénaire, du personnage puis de sa thématique polysémique, est précédé par « Quelques remarques sur la question de la traduction » où Anne Mounic interroge Henri Meschonnic, puis Claude Vigée, figure tutélaire de cet impressionnant ouvrage qui lui est dédié « affectueusement ».

Après « Les commentaires rabbiniques » sur « Jacob le juste », « Jacob le rusé » et « Jacob le héros », viennent « Les commentaires chrétiens » (avec un très bref un aperçu du Coran), puis Anne Mounic aborde « Jacob dans la littérature » : « La figure de Jacob (…) ouvre un champ littéraire assez vaste » (p.162), jusques et y compris le vingtième siècle où il devient « une figure du sujet qui se cherche et aspire à se fonder » (p.43). Car, rappelle la quatrième de couverture : « La figure de Jacob est une figure de l’être aux prises avec le réel, dans sa relation à autrui, au temps et à la précarité de la condition humaine ». Dans ce déroulement chronologique des siècles figurent aussi quelques représentations picturales, dont le tableau de Delacroix est sans doute le plus célèbre. Il serait certainement plus rapide de citer les quelques créateurs totalement fermés à cet épisode biblique, qui a particulièrement retenu les poètes romantiques français ou anglophones. (On s’attarde sur Emily Dickinson dont l’imagination « transcendante » était particulièrement bien servie par une oreille lyrique). Le vingtième siècle voit fleurir nombre des romans étrangers dont les auteurs resteront peut-être d’illustres inconnus. Mais aussi Thomas Mann avec sa tétralogie Joseph et ses frères. Outre des écrivains autant pétris dans le christianisme que Gide et Claudel, Bernanos, le mythe inspire également Malraux. Anne Mounic s’attarde sur des auteurs qui lui sont chers, Michel Fardoulis Lagrange et surtout Robert Graves et place son exégèse, comme dans nombre de ses autres livres d’essais, sous l’égide de Maine de Biran, de Kierkegaard, de Michel Henry et ici plus précisément d’Henri Meschonnic, Robert Misrahi et Franz Rozensweig. Mais bien sûr avant tout de Claude Vigée poète, essayiste et exégète. On s’étonnera simplement que les noms de Nietzsche (contrairement à Schopenhauer très présent), Marx et Freud soient peu ou prou absents (mais rappelons qu’il s’agit d’un champ essentiellement poétique). Il semblerait que Jacob ait laissés indifférents les compositeurs pourtant attirés par des icônes des Monothéismes, tant au 19ème siècle qu’au 20ème avec, pour en rester aux plus récents et célèbres, le Moïse et Aron de Schönberg et, même hors la Bible, Saint-François pour Olivier Messiaen.

Ce que l’on peut considérer comme une seconde partie s’intéresse moins à la présence du personnage de Jacob, « véritable figure fondatrice » (p. 237), qu’à la portée paradigmatique de son itinéraire. Et tout d’abord « à la veine picaresque, concomitante à l’avènement, dans nos sociétés, de l’individu » (p.145) « « En effet, si l’on considère que le héros picaresque est l’individu qui se déplace (une sorte de pèlerin) , connaît des hauts et des bas, quitte, dans de nombreux cas, sa demeure originelle pour y revenir après moult péripéties, nous pouvons le mettre en relation avec la silhouette de Jacob » (p. 145) Anne Mounic cite Claude Vigée qui insiste sur les racines juives du roman picaresque (à commencer par le roman juif américain) par opposition au roman d’analyse psychologique « déterministe » (p.145), une veine qui s’ouvre en Espagne avec La vie de Lazare et Le gueux ou la Vie de Guzman d’Alfarache, ce dernier écrit par un Juif marrane (p.147). Dans le sillage de Jacob se placent, pour les plus connus, Moll Flanders de Defoe, Les aventures de Roderick Random de Smollett, voire Tess of the d’ Urbervilles de Thomas Hardy. Le picaresque se place en proximité existentielle avec le Bildungsroman où figure en premier le Wilhem Meister de Goethe, mais aussi La chambre de Jacob de Virginia Woolf. Anne Mounic s’attarde sur « cette merveilleuse œuvre » d’André Dhôtel, Le Club des cancres, avant d’aborder un autre thème majeur, le Double, qui « illustre cet arrachement de l’individu à lui-même » (p.219) ; il s’agit cette fois de la relation contrastée entre Jacob l’explorateur de l’invisible et Esaü son aîné défaillant satisfait de son existence matérialiste : sont cités ou explicités Le Portrait de Dorian Gray de Wilde, Le double de Dostoïevski, L’étrange cas du Dr Jekyll et M.Hyde et plusieurs récits de D H Lawrence… Puis la thématique du double maléfique se circonscrit au récit de la main diabolique chez Nerval, Maupassant, Verlaine (pp.169-191).
Dans la section « Dialectique temporelle et messianisme » (p.225- 240) quelques très belles pages sur la poésie de Claude Vigée sont suivies d’une analyse très fouillée (pp.241-277) de la Jerusalem de Blake dont « Albion, avec ses douze fils, est un autre Jacob anglais » (p.250).

Dans une « Postface : afin, surtout, de ne pas conclure », Anne Mounic conclut tout de même : « Le personnage de Jacob – dont l’existence est un itinéraire initiatique, qui l’initie à lui-même dans la pleine conscience de la négativité et de l’opposition (…) est porteur d’espérance pour l’individu » (p.279). La leçon éthique du Jacob explorateur existentiel par opposition au conformisme d’Esaü est positive et euphorisante : « L’acte intérieur de création dans l’instant du discours rompt le désenchantement du monde réduit à sa manifestation phénoménologique extérieure (…). L’acte éthique met fin à la déréliction de l’individu qui se consume en l’attente du don (la grâce) plutôt que d’abolir cette dualité de douleur dans le choix lui-même. » (p.276)
La figure plurielle de Jacob pourrait-elle devenir un symbole ou un mythe porteur pour notre 21ème siècle débarrassé de Prométhée, et pour qui Apollon et Dionysos, Hermès restent des figures lointaines ? Pourrait-elle épouser la figure païenne, elle aussi nécessaire, de Gaïa tout comme Goethe quelque deux siècles plus tôt tentait de réconcilier Antiquité et Moyen-Âge en rapprochant Faust et Hélène ?


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