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Anise Koltz, par Nelly Carnet

22 septembre 2013

par Nelly Carnet

Anise Koltz, Soleils chauves. Paris : Arfuyen, 2012.


Dans le poème, Anise Koltz projette toutes ses origines aussi bien que sa conscience d’être amputée de la présence réelle de son compagnon mort prématurément. Les « ailes cassées », elle se sent dépourvue de cette identité qui permet de se tenir en équilibre sur terre. Seule la voix lui reste fidèle, une voix sans corps qui tente pourtant de préserver sa force pour vaincre le néant car « elle se soulève contre le mort / comme l’écrit / contre le non écrit ». Cette voix fixe les doubles postulations, mettant vie / mort dos à dos, « ombre » de l’autre porté en soi et écho de parole. « Je serai sable / tu seras désert // Ton ombre / couvre la mienne // Selon une secrète symétrie/du monde ».

Les mots restent toujours sous surveillance et parfois résistent au poète qui s’arc-boute. « Je voyage en moi / la terre m’est trop étroite // (…) Enfant d’Eve // damnée comme elle / je crache mes poèmes / avec le feu de l’enfer ». Si le poète est capable de prendre note des miasmes du monde, il détient également la force de contrarier le destin et de projeter en avant une lumière qui fait vivre. « Si je ne partage pas / l’obscurité / avec ma vie / la lumière du futur / ne me touchera pas ».

L’idée de duplicité ou de gémellité issue de l’astrologie traverse tout le recueil. Force et fébrilité se retrouvent mêlées sur une seule ligne, l’une ouvre sur l’espoir, l’autre sur une existence tragique. Le monde est binaire avec le soi et l’autre, le soleil et la terre… Mais le poète recherche l’unification comme dans ce poème prophétique : « Je serai morte / dans le monde de demain // Mais je me reconstruirai / loin de moi-même / face à Babel / dont je rebâtirai la tour. »

René, son souvenir défunt si présent, son passé qu’elle porte noir en elle, s’est dématérialisé en un faisceau de lumière qui l’affleure. « Je te vois / de loin / comme coupé / dans une matière irréelle ». Anise Koltz sonde les arrière-pays du monde. Elle est d’un autre temps. Elle est comme touchée par le diaphane du disparu. C’est un être en perpétuel mouvement qui vit autant dans le passé que le présent avec la force de se projeter dans l’avenir. Il porte l’histoire dans ses veines, assure le rôle de médiateur et fait exister un monde regardé, perçu, reconnu.

La poésie de Koltz est celle du constat et de l’inquiétude. Mais la dernière pensée est toujours dirigée vers son mari. Sur sa tombe, elle devient un « oiseau noir », un rapace de la langue. La fissure est à fleur du poème. Les états de l’âme, tristesse ou joie, se traduisent par le détour d’une météorologie collective et de tous ses éléments qui la constituent. L’espace s’élargit avec le ciel, l’intemporel, le lieu au-delà, le désert, l’éternité, comme pour annoncer une promesse qui déjà meurt dans un passé qui la rattrape.


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