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André Gide

1er février 2006

par Anne Mounic

La lutte avec l’ange, « façon de prier » : André Gide (1869-1951), Les Faux-Monnayeurs (1925).

De son éducation protestante, André Gide possède une solide connaissance de la Bible et un certain attachement au texte, même si son utilisation dogmatique, sous forme de préceptes, comme chez les Vedel-Azaïs, l’indispose. « Odeur puritaine très spéciale », remarque Edouard dans son journal [1] . Toutefois, comme le conclut Pierre Masson dans son article de Littératures contemporaines, « La lutte avec l’ange. Gide et la Bible » : « Ecrire selon la Bible, puis contre son pouvoir, celui qu’on lui prête par facilité ou qu’on invoque pour l’usurper, enfin écrire avec elle, en utilisant ses images comme le moyen d’expliciter un conflit intérieur, tel peut se résumer le parcours de Gide ; mais c’est aussi l’itinéraire spirituel de notre siècle qu’il exprime ainsi. » [2]
Nous ne nous attarderons pas ici aux diverses références bibliques dont est émaillée l’œuvre gidienne, mais soulignerons toutefois d’emblée la double appartenance de l’ange, « l’ange féminisé de l’Apocalypse » et « l’ange viril de la Genèse » [3] dans Les Faux-Monnayeurs, mais aussi dans Les cahiers et poésies d’André Walter (1891), ouvrage de jeunesse dans lequel le thème de la lutte se déploie comme un leitmotiv.
L’ange de l’Apocalypse, messager veillant au triomphe du bien à la fin des temps et au terme de la lutte contre les puissances du mal, constitue un aboutissement. On le rencontre dans Les cahiers et poésies d’André Walter, où Gide d’ailleurs cite le texte biblique de la Révélation (Apocalypse, 2, 17 ; 3, 5 ; 7, 13-17) :

« Je lisais dans l’Apocalypse les paroles aux mystérieuses promesses :
Tu as près de toi quelques hommes qui n’ont pas sali leurs vêtements ; ils marcheront en vêtements blancs parce qu’ils en ont été jugés dignes.
Celui qui vaincra, je le vêtirai de vêtements blancs.
A celui qui vaincra, je donnerai de la manne cachée, - un caillou blanc sur lequel est inscrit un nom qu’aucun autre n’aura pu connaître...
Alors je méditais et je faisais des résolutions vertueuses. » [4]

Cet ange manifeste un désir d’élévation mystique : « Pour l’ange, le désir toujours plus grand de monter ; il lui faut un but et qu’il y tende : c’est vers toi, Emmanuèle, idéalement supérieure. » [5] Il se fait figure, au terme du drame intérieur qui une lutte, de la nécessaire conciliation des contraires :
« Un personnage seulement, et encore un quelconque, ou plutôt son cerveau, n’est que le lieu commun où le drame se livre, le champ clos où les adversaires s’assaillent. Ces adversaires, ce ne sont pas même deux passions rivales - mais deux entités ( ?) seulement : L’AME ET LA CHAIR ; - et leur conflit résultant d’une passion unique, d’un seul désir : faire l’ange ; découlant comme une déduction nécessaire, comme une conclusion des prémisses une fois posées. » [6]

L’ange devient alors l’âme elle-même : « L’âme. La vertu de ce mot s’épuise à force de la répéter : il faudrait dire l’ange, - et malgré l’étymologie ; qui la sait ? » [7]
La lutte est à la fois intérieure et extérieure, et c’est là qu’intervient l’ange de Jacob, apparaissant après une évocation de la Chartreuse et de l’extase que l’ascèse permet d’atteindre. Il s’agit aussi d’un combat de l’esprit avec les idées et l’on pense là à Thomas Mann :
« Je lirais la Bible, les Védas, Dante, Spinoza, Rabelais, les Stoïques ; j’apprendrais le grec, l’hébreu, l’italien ; - et ma pensée se sentirait orgueilleusement vivre. Des débauches de science, d’où l’esprit sortirait stupéfié, brisé comme Jacob de sa lutte avec l’Ange, mais comme lui vainqueur. » [8]

Les deux aspects, combat avec les idées (Gide évoque par ailleurs Schopenhauer) et bataille intérieure, se conjuguent en la seconde évocation de la lutte avec l’ange :
« N’importe ! il faut lutter : la lutte est belle même sans la victoire. Les combats désespérés sont les plus nobles ; puis une saveur de victoire se goûte déjà dans l’audace de les avoir tentés. Il faut que l’âme proteste de la contrainte des choses : ne céder qu’à soi-même et qu’à Dieu... et encore ? Jacob a bien lutté contre l’ange - et a été vainqueur ! quoique meurtri dans sa chair. C’est cela : la chair humiliée sous l’âme triomphante : La chair murmurera, mais elle sera domptée par la ferveur de l’esprit. » [9]

Le jeune Gide hésite là entre dualisme et conciliation des opposés. De même, alors que, plus loin, le passage biblique lui-même est cité [10], une fois que Gide a qualifié la chasteté d’ « orgueil qui se déguise » [11] en soulignant que « c’est Dieu qui trahit » [12] , se déroule alors, en retour à l’enfance, aux origines, une apocalypse individuelle en la disparition de l’être dans la neige : « ... Le blanc manteau que vous gardez aux anges... -
Car celui qui est mort est délivré du péché. » [13]

Ce « blanc manteau » qui évoque les « vêtements blancs » de l’Apocalypse, annonce du renoncement à l’amour dans La porte étroite [14], est à la fois mortelle et maternelle, purificatrice en tout cas.

La lutte s’avère donc autant lutte contre soi que contre le dogme et ses perversions (on s’enorgueillit de se dominer), mais elle prend toute sa valeur et se fait exaltation de l’esprit quand elle se nomme lutte contre l’inconnu :
« Une des pires angoisses est de ne pas savoir ; personne qui me guide, qui me conseille et me console.
Ne pas savoir si le but désiré est humainement possible - l’ignorance de tout, du mal et des remèdes. Lutter seul contre un ennemi inconnu ! » [15]

L’être devient alors témoin de la Vie, conçue comme Verbe, ou parole divine. L’inconnu dès lors est transcendance : « Nous vivons pour manifester ; mais souvent involontairement, inconsciemment, et pour des vérités que nous ne savons pas, car nous sommes ignorants de notre propre raison d’être. » [16] La lutte, révélation de la vie de l’esprit, s’incarne grâce au rythme : « Mais, pour moi, il me fallait plus d’âme, des choses vibrantes, moins expliquées, où le cœur aime, où l’âme frissonne, où l’esprit s’inquiète... Puis l’action, la lutte, quelque chose de fou, où l’imagination tue le doute, où l’esprit mate la chair, - quelque chose de musical et d’où la poésie profuse. » [17]
Gide cite Verlaine en son « Art poétique » :

« De la musique avant toute chose...
De la musique encore et toujours... » [18]

et écrit :
« Que le rythme de phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu’il ondule, selon la courbe des pensées cadencées, par une corrélation subtile.
[...] En français ? Non, je voudrais écrire en musique. » [19]

Ce rythme, comme l’a d’ailleurs montré Henri Meschonnic dans sa Critique du rythme, est celui de l’épopée, car une telle lutte contre la résistance des faits, des choses et de l’inconnu, s’avère à proprement parler épique, ainsi que le note André Gide dans son Journal des faux-monnayeurs : « Pourquoi me le dissimuler : ce qui me tente, c’est le genre épique. Seul, le ton de l’épopée me convient et peut me satisfaire ; peut sortir le roman de son ornière réaliste. » [20] Cette vision épique s’oppose non seulement au roman « jusqu’à présent cramponné dans la réalité », mais aussi au désenchantement des Symbolistes :
« L’école symboliste. Le grand grief contre elle, c’est le peu de curiosité qu’elle marqua devant la vie. [...]
Désenchantant la vie de tout ce qu’ils estimaient n’être que leurre, doutant qu’elle valût la peine d’ « être vécue », quoi d’étonnant s’ils n’apportèrent pas une éthique nouvelle, se contentant de celle de Vigny, que tout au plus ils agrémentaient d’ironie ; mais seulement une esthétique. » [21]

L’audace narrative dont fait preuve Gide dans Les Faux-Monnayeurs lui permet, au chapitre XIII du roman, de faire surgir le merveilleux en faisant apparaître auprès de Bernard Profitendieu, au jardin du Luxembourg, l’ange de Jacob, aussi naturellement que Titania, Oberon et les fées occupent la scène de la « forêt des Ardennes dans les féeries de Shakespeare » [22] . Alors l’extase dont parlait le jeune auteur sous le nom d’André Walter prend une autre tournure. C’est vers l’autre que tend le narrateur :
« De même dans la vie, c’est ma pensée, l’émotion d’autrui qui m’habite ; mon cœur ne bat que par sympathie. C’est ce qui me rend toute discussion si difficile. J’abandonne aussitôt mon point de vue. Je me quitte et ainsi soit-il.
Ceci est la clef de mon caractère et de mon œuvre. Le critique fera de mauvaise besogne qui ne l’aura pas compris - et ceci encore : ce n’est pas ce qui me ressemble, mais ce qui diffère de moi qui m’attire. » [23]

Les préceptes eux-mêmes sont soumis à dialectique : « Il n’y a guère de « règles de vie », dont on ne puisse se dire qu’il y aurait plus de sagesse à en prendre le contre-pied, qu’à les suivre. » [24]

Comme le souhaitait Gide dans Les cahiers et poésies d’André Walter, le rythme du récit se confond avec son fondement d’être et l’on n’est pas très loin du décentrement ontologique d’Emmanuel Levinas, non plus d’ailleurs que de l’individu aux prises avec le paradoxe, chez Kierkegaard. Citant Vauvenargues, Gide écrit : « Ceux qui ne sortent pas d’eux-mêmes sont tout d’une pièce. » [25] Quelques lignes auparavant, il avait cité Albert Thibaudet : « Le génie du roman fait vivre le possible ; il ne fait pas revivre le réel. »

C’est dans cette perspective que nous lirons le chapitre XIII des Faux-Monnayeurs, suivi, au chapitre XIV, de la conversation de Bernard avec Edouard. Conduit par l’ange, Bernard rejette les certitudes de l’extrême droite telles que les exprime, dans la « salle emplie de monde », l’orateur sur l’estrade : « Chacun de nous se doit de comprendre, encore jeune, que nous dépendons d’un passé et que ce passé nous oblige. Par lui, tout notre avenir est tracé. » [26] L’ange répond à Bernard, qui lui demande s’il doit s’enrôler sous cette bannière : « Oui, certes, si tu doutes de toi » [27] . L’ange, ici, et c’est en cela que Gide s’accorde à « l’itinéraire spirituel de notre siècle », fonde l’individu en sa lutte avec l’inconnu, inquiétude faisant jaillir l’avenir, « façon de prier » [28], comme le pense Boris en voyant, cette nuit-là, celle du combat, Bernard s’agiter. Spiritualité sans Dieu donc : « Il ne croyait en aucun dieu, de sorte qu’il ne pouvait prier ; mais son cœur était envahi d’un amoureux besoin de don, de sacrifice ; il s’offrait. » [29] Et là, bien sûr, de l’ange ou de l’être, nul n’est vainqueur [30] puisque la lutte est la conciliation rythmique des contrastes existentiels.
La lutte de Bernard et de l’ange renforce l’aspect « roman de formation » des Faux-Monnayeurs (« Bernard était grave. Sa lutte avec l’ange l’avait mûri. » [31] ). On peut regretter la réflexion d’Edouard au chapitre XIV, qui renferme l’individu en lui-même plutôt que de le confronter à l’inconnu : « La réponse me paraît simple : c’est de trouver cette règle en soi-même ; d’avoir pour but le développement de soi. » Toutefois, la dimension existentielle, et éthique, est maintenue : « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant. » [32] Elle fonde l’intention romanesque : « On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivains craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs. » [33]

Le mythe, ou modèle, du combat de Jacob avec l’ange contient donc bien, pour Gide également, le nécessaire élan du dépassement. L’individu, n’étant plus tout à fait lui-même, l’est mieux encore. Pierre Masson rappelle cette phrase christique que Gide citait souvent : « Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui la perd la sauvera » [34] (Luc XVII, 33 ; Jean XII, 25). Il s’agit bien là, chez Gide, du dépassement du stade éthique, ou général, vers le paradoxe temporel en lequel l’individu se fonde, selon la conception de Kierkegaard. Le dialogue avec l’autre nous tourne vers Emmanuel Levinas, le Dit prenant racine et se ressourçant dans le Dire, évitant donc de se figer dans le passé et de fermer l’avenir. Dans la lutte, le romancier franchit l’obstacle des préceptes, ou du dogme, et justifie sa quête narrative, qui le mène à susciter l’inconnu plutôt que d’imiter le réel.

Notes

[1André Gide, Les Faux-Monnayeurs. Paris : Gallimard Folio, 2001, p. 104. Première édition, 1925.

[2Pierre Masson, « La lutte avec l’ange. Gide et la Bible. » Littératures contemporaines n° 7. André Gide. Etudes réunies par Pierre Masson. Paris : Klincksieck, 1999, p. 134.

[3Id., p. 132.

[4André Gide, Les cahiers et poésies d’André Walter. Paris : Gallimard, 6ème édition, 1952, pp. 41-42. Première édition, 1891.

[5Id., p. 97.

[6Id., p. 95.

[7Id., p. 97.

[8Id., p. 43.

[9Id., p. 130.

[10Id., pp. 181-82.

[11Id., p. 180.

[12Id., p. 181.

[13Id., p. 183.

[14Voir Pierre Masson, article cité, p. 129.

[15Les cahiers et poésies d’André Walter, op. cit., pp. 133-34.

[16Id., p. 132.

[17Id., p. 105.

[18Id., p. 115.

[19Id., pp. 96-97.

[20André Gide, Journal des faux-monnayeurs. Paris : Gallimard Imaginaire, 2002, p. 61. Première publication, 1927.

[21Id., p. 60.

[22Id., p. 78.

[23Id., p. 77.

[24Id., p. 96.

[25Id., p. 96.

[26Les Faux-Monnayeurs, op. cit., p. 333.

[27Id., p. 334.

[28Id., p. 335.

[29Id., p. 332

[30Id., p. 336.

[31Id., p. 337.

[32Id., p. 340.

[33Id., p. 338.

[34Article cité, p. 128.


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