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André Dhôtel

1er mai 2008

par Anne Mounic

André Dhôtel, Le club des cancres. Postface de Jean-Claude Pirotte. Paris : La Table Ronde, 2007.

Je remercie vivement Jean-Claude Pirotte de nous avoir adressé ce merveilleux récit d’André Dhôtel. Dès la première phrase, en effet, on ne peut que se laisser emporter par l’émerveillement : « L’hiver illuminait la salle de classe où les élèves de cinquième traduisaient l’histoire des oies du Capitole. » (p. 9) Cet épisode de l’invasion de Brennus (- 390 avant J. C.) est conté par Tite-Live au livre V de son Histoire, mais je me suis immédiatement vue, en classe cinquième moi-même, traduisant La guerre des Gaules sous la férule de Melle Dumas, notre professeur à la voix grave, aux robes cintrées, des reflets mauves dans les cheveux, au lycée Hélène Boucher. A part cette résonance intersubjective, le mot clef de cette première phrase est bien sûr « illuminait », qui se rapporte paradoxalement à l’hiver. Le poète met dès le départ la lumière sur un petit coin de l’univers où la vie frissonne, mais la neige insinue dans le paysage la possibilité de l’infini : « Autour du jardin s’étendaient les champs tout blancs, sans clôtures. A vingt kilomètres de là c’était la mer, d’où montait une brise qui secouait les flocons sous les vérandas. » Notez, de plus, que ce monde est uni par une sorte de complicité au sein des éléments en métamorphose – la neige, la mer, la brise qui s’en élève et fait retour à l’origine en allant toucher les flocons. Le verbe « secouer » prend ici une dimension tout humaine.

Et le merveilleux porte en lui-même son ambivalence puisqu’il s’agit, exige le professeur, de conjuguer au parfait le verbe cadere (tomber). Dans son incapacité, reflet de la chute qui toujours le menace, « l’allégorie vivante de l’erreur » (p. 10) qu’est le personnage central, Jean Cacheux – dont le nom semble faire appel au verbe très proche, « cacher », et contenir aussi, en sourdine, l’adjectif « cacochyme » (littéralement, étymologiquement : « de mauvais suc », donc de faible constitution) – s’identifie à la « neige descendante » qui se reflète dans ses yeux ronds, plutôt qu’à ses semblables, les autres élèves, qui poursuivent sans lui leur routine institutionnelle. Et lui – c’est finalement ce qui importe –, faute d’être fort en thème, n’est pas parvenu à dire, même en latin : « Je suis tombé. » Au lieu de cela, se perdant « dans la contemplation de la table luisante qu’il occupait au fond de la salle avec deux autres paresseux » (pp. 9-10) – réplique au-dedans de l’infini de neige au-dehors –, puis contrefaisant la brise en soufflant « sur une minuscule boulette de papier » (p. 10), il parvient dans cette reprise (le second paragraphe est un reflet approximatif du premier), sur le seuil entre ces deux mondes, la fenêtre, à convertir la chute en ascension : « Puis il reporta ses regards vers la fenêtre qui montait dans le torrent de la neige comme un ascenseur. »
Dans ce second paradoxe – la chute qui se métamorphose en élévation, considérée avec humour – se précise le premier, celui de l’illumination hivernale, et le céleste prend la place du terrestre : « Il se pencha en dehors du lit et se mit la tête en bas pour renverser le spectacle. Le ciel devint alors une terre où il ferait bon courir. Cela l’intéressa un moment, puis il en revint à des pensées plus précises.

- Il faut, il faut, murmura-t-il, apprendre à se débrouiller. » (p. 11)
Or, « se débrouiller », c’est renverser le rapport de l’être à sa condition : « L’histoire de Jean Cacheux n’offrait qu’un incident quelque peu remarquable. Il souffrait depuis son jeune âge d’une crampe douloureuse des jambes, qui l’empêchait de courir. » (p. 10) Cet enfant de douze ans est un héros claudiquant, une figure de l’ambivalence et de l’épreuve, un Jacob se mesurant à la transcendance elle-même et lui résistant, ce qu’il appelle « se débrouiller ».

Ce qui le préoccupe, c’est de s’échapper, de prendre la tangente par rapport au déterminisme de sa fragile constitution, et cette « fugue » (p. 11) qu’il échafaude prend les allures d’une conversion du monde aux fins de l’esprit. A l’origine de tout, ce combat nocturne auquel il se livre et dont le but est de fuir le toit paternel, bien entendu : « La porte s’ouvrit sous ses doigts avec la légèreté d’un décor. » (p. 12) Un récit se fait merveilleux quand il parvient à modeler le réel sous le geste de la main qui désire, quand la lutte, aussi disproportionnée que celle de David et Goliath, s’affirme comme possible et même, mieux encore, vraisemblable : « Un gamin est plus dépourvu de ressources que le souriceau, mais il sent dans son cœur des germes de gloire. » Ce récit s’écrit du point de vue du cœur et de ses germes de gloire. « Le reste ne se raconte pas. » (p. 13) Qu’il suffise de savoir qu’au terme de cette nuit de résistance au mal, Jean Cacheux sent s’inverser en lui l’abattement auquel son état cacochyme le vouait : « De cette nuit, Jean garda surtout le souvenir d’un redressement des muscles qui l’élevait avec douceur et cruauté. » Ambivalente gloire, donc, qui s’accommode de la fatalité et du « mauvais vouloir ».
« Le professeur d’histoire naturelle lui disait :

- Ce que tu fais est mal.

- Ce que je fais est mal, répondait-il en écho.

- Pourquoi donc agis-tu ainsi ?

- Je ne sais pas. » (pp. 13-14)

L’insouciance de l’élève suscite les « réflexions importantes » du maître et le paradoxe surgit à nouveau : c’est l’adulte qui est innocent et l’enfant qui, pris de désenchantement, « croit savoir que les contes et les bienveillances sont des inventions » (p. 14). Ce réalisme de douze ans constitue, à nouveau, une forme de résistance : « Il y a une réalité qui est la confection des pensums, ainsi que la recherche de combinaisons pour obtenir dans cette tâche un rendement maximum. »
Alors, s’amuser devient le maître mot d’une ligne de conduite qui, au sein du désenchantement, cultive les possibilités de sa dénégation :
« C’étaient du moins les modèles de bonheurs selon lesquels Jean Cacheux apprécia la valeur de sa propre histoire qui n’était pas sans malédiction comme tout ce qui vaut la peine d’être vécu. Certains soirs, revenant tout chargé de pensums et aussi des hannetons grouillant dans ses poches, il se répétait encore comme autrefois :

- Il faut que je me débrouille. » (pp. 14-15)
Et le trio des cancres, Cacheux, Adrien Simonet et Sésostris, « maigre comme la momie à laquelle il devait son surnom » (p. 15), ont une philosophie qui prend sa source dans la vie : « Ces imbéciles ne nous auront pas avec leurs punitions. Ils ignorent ce que c’est que de vivre. » (p. 17) Ils deviennent eux-mêmes un vivant paradoxe : « Jean Cacheux demeurait stupide : le jour de la composition aucun d’eux n’avait commis de faute, non par honnêteté, mais parce qu’ils se désintéressaient tout à fait des résultats. Leur cœur était pur. » (p. 18)
Les trois garçons, considérant avec réalisme l’injustice qui leur est faite, prennent le large de sorte que se poursuive l’initiation. Il leur faut alors monter le long d’une échelle sur une « cheminée d’usine, toute neuve » (p. 21). « Vers le milieu de la cheminée il sentit ses jambes se nouer et il s’attacha à penser seulement au rond de ciel où aboutissait l’échelle. Il ralentit ses mouvements de façon à déjouer sa crampe, se répétant qu’au-dessous de lui veillait un type invincible. Des larmes jaillirent de ses yeux quand il put se reposer sur l’échafaudage du sommet. » Et là, reprise une fois encore, s’offre une vision encore plus achevée de l’infini, mais le regard de Jean Cacheux se fixe sur l’envers de l’épreuve, absorbé qu’il est par le « cercle profond qui dessinait la base intérieure de la cheminée » (p.22). Une fois encore, l’esprit s’effare du réel, contemplant ici la face terrible du merveilleux : « Ce cercle, étréci comme par la géométrie des cauchemars, inversait la réalité, car il paraissait en perspective pas plus grand qu’un disque de phonographe. » C’est après cette épreuve que les « trois paresseux » songent à fonder leur propre univers, le fameux « club des cancres » du titre. « Ils jurèrent – ce fut le plus beau de leur histoire – sans même croire qu’ils étaient capables de tenir parole ; et ils furent tout à fait fiers d’avoir découvert au bon moment l’adjectif indubitable. » (p. 25)

Ils font, ainsi ligués, quelques blagues innocentes ou presque dont on souligne combien la mise en scène est importante, éprouvant la « puissance des forces administratives » (p. 34), Jean Cacheux ponctuant l’aventure, comme un refrain, de sa devise : « Il faut se débrouiller, répétait Jean Cacheux. » (p. 29) Puis le club se transforme en comité de soutien au jeune garçon en son « effort absurde » (p. 41) à devenir un élève potable. « Il s’enfermait dans un placard avec ses livres et une lampe électrique de poche, afin qu’aucune lumière ne trahît sa veillée. Possédant dès lors de longues heures il épela lentement les phrases. Il les soulignait parfois d’une mélodie. Il écrivit aussi les passages les plus difficiles, non en suivant les lignes de son cahier mais en diagonale, perpendiculairement, selon des silhouettes fantastiques. Ces obscurs procédés de sorcellerie lui permirent de conserver quelques lambeaux de science. » (pp. 42-43) Il s’agit donc bien se maintenir debout – à la perpendiculaire par rapport à l’horizontalité des lignes à dompter – tout en demeurant caché. L’instant présent de l’individu se dresse sur la linéarité de la durée indifférente – et récalcitrante.

Et voici que vient la guerre. « Quelle guerre ? » (p. 64) La question se pose en effet. Au début du livre, Rome était envahi par les Gaulois, puis Jean Cacheux était comparé à « l’ilote des Lacédémoniens » (p. 10), l’esclave des Spartiates, peuple guerrier. Heureusement qu’en 371 (un peu après la défaite de Brennus), Epaminondas libère la Messénie et les seconds ilotes (les premiers étant originaires de Laconie). « Jean Cacheux s’étonnait de comprendre les constructions des phrases latines qui contaient l’exploit d’Epaminondas. Ce n’était pas sans un effort patient. Il serrait ses mains comme pour saisir les mots sorciers. » (p. 47) La lutte intellectuelle est une épreuve physique, une étreinte, comme cella de Jacob se mesurant à l’ange. Il s’agit ici en fait d’une « lutte avec langue » comme le dirait Claude Vigée ; c’est bien l’épreuve d’écrire, qui permet à l’être de demeurer debout.

On le voit, sous cette innocente histoire de frasques juvéniles, se recrée, légèrement, avec un réjouissant humour, le tissu de l’épopée, dans un monde qui, repris et amendé par l’esprit, est un cosmos – c’est-à-dire un univers destiné à la mise en scène du drame humain. Nous revenons là aux blagues du « club des cancres ». Dans ses petites phrases savamment dosées, André Dhôtel réaménage l’espace pour notre bonheur, unissant le haut et le bas : « Agenouillé au milieu d’une allée, il se raconta qu’il était jongleur et que lui-même animait devant le ciel les groupements des fleurs rondes, sans couleur à cause de la nuit. » (p. 13)
« Il gardait le souvenir passionné des farces réalisées, et gonflait sa poitrine dans la brise furieuse de février qui menait un bruit de vaisselle en haut des toits. » (p. 37)
L’humain s’y mêle au non humain : « La piste était marquée par les rubans qu’y imprimaient les pneus, et aux flancs à peine sensibles du talus s’étaient inscrits les télégrammes des musaraignes. » (p. 20)
« Déjà surgissaient, grâce à la soudaine douceur du temps, les fleurs dorées des ficaires qui se situent dans un renouveau personnel, alors que tout demeure aride. » (p. 32)
L’individu, en son effort épique, surgit, incongru, dans ce monde recomposé dans lequel toute créature est complice de l’autre : « Il chemina, fit des détours par les ruelles, le cœur plein de ces ténèbres de l’enfance que le monde ignore. » (p. 39) Ce parcours labyrinthique est celui de l’initiation : « Il poussa du pied la porte basse du couloir et s’apprêta à publier d’un ton suffisamment héroïque la punition dont il venait d’être gratifié. Il s’agissait dès lors pour lui de recevoir quelques gifles, après quoi son cœur serait plus solide. » (p. 37) On imagine bien, à lire par la suite la postface, que ces gifles furent aussi les échecs littéraires de l’auteur, ses difficultés à se faire publier. De même que la claudication de l’enfant correspond aux doutes de l’écrivain, d’où l’importance, dans les statuts du club, de l’adjectif « indubitable ». Toutefois, l’épopée s’affirme dans sa gloire : « Il y a un dieu pour les cancres », affirme Jean Cacheux, proclamant sa foi malgré sa peur, sous l’averse, durant l’une des dramaturgies de la nonchalante trinité.
Et pour donner à la reconquête sa véritable dimension, le temps lui-même est repris sous la houlette de l’esprit : « La classe se prolongeait. Les oies du Capitole avaient enfin dénoncé le Gaulois. Jean Cacheux envoya un coup de pied à Sésostris. » (p. 15) Les époques se mêlent. Même les soldats, un peu plus tard, se lisent et traduisent le livre de latin (pp. 66-67). L’un d’eux lit « presque à haute voix » (p. 66) ce vers d’Ovide, dans le Livre II des Fastes. Il y est question, « dans toutes les villes de Sicile », de la renommée d’Arion qui, se précipitant dans les flots sous la menace, y est sauvé par un dauphin et chante, charmant les flots, « pour payer son passage ». La chute connaît donc son salut dans le chant. Le drame humain, habilement, ou puissamment, mis en scène, devient à lui-même sa propre rédemption. Sa reprise dans la parole convertit l’abattement en élévation.

Dans sa très belle postface, Jean-Claude Pirotte nous indique qu’André Dhôtel était lecteur de Thoreau, Hawthorne, Conrad (« le cœur plein de ces ténèbres ») et Melville : « Appelez-moi Ismaël. » Cette postface est belle à plus d’un titre. Le romancier et poète y parle, à la lecture de Dhôtel et songeant au Jura, pays de l’écrivain, où il habite lui-même, de « naissance au monde » (p. 76). Il évoque l’enchantement (p. 78), les déconvenues littéraires auxquelles je viens de faire allusion, face à Jean Paulhan notamment, et qui menèrent l’écrivain à un profond découragement, et parvient à cette conclusion : « Trop de littérateurs d’aujourd’hui, à qui les gazettes prêtent du génie, n’envisagent la littérature que dans l’ordre de l’avoir, incapables qu’ils sont de soupçonner qu’elle ne se déploie et ne mérite le respect que dans l’ordre de l’être, et que sa seule « fonction » est de féconder notre être. » (p. 102) Il écrit aussi : « Devenir quelqu’un (mais qui donc ?), c’est renoncer à la fable pour la farce. » (p. 99), et cite, outre certains fragments de poèmes d’André Dhôtel (ce qui donne envie d’en lire davantage), cette remarque, jadis, de l’écrivain lors de leurs conversations : « Sais-tu que j’ai réellement rencontré un monsieur qui avait été un arbre, et s’en souvenait parfaitement. Il décrivait sa vie d’arbre avec une méticuleuse précision, et il avait, crois-moi, toute sa tête. » (p. 89)
Merci à Jean-Claude Pirotte, auteur également du très joli, et drôle, dessin de couverture, et à l’Association des amis d’André Dhôtel, présidée par Jean Meyssonnier (21, rue Jean-Maridor, 75015 Paris) de défendre cette œuvre puissante.


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