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Alphonse de Lamartine

1er février 2006

par Anne Mounic

« De la « lutte insensée » à l’extase poétique :

« L’Esprit de Dieu » (1821-22), Nouvelles Méditations poétiques (1823).
Alphonse de Lamartine(1790-1869)

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[...]
Fuyant des bords qui l’ont vu naître,
De Jéthro l’antique berger
Un jour devant lui vit paraître
Un mystérieux étranger ;
Dans l’ombre, ses larges prunelles
Lançaient de pâles étincelles,
Ses pas ébranlaient le vallon ;
Le courroux gonflait sa poitrine,
Et le souffle de sa narine
Résonnait comme l’aquilon !
 
Dans un formidable silence
Ils se mesurent un moment ;
Soudain l’un sur l’autre s’élance,
Saisi d’un même emportement
Leurs bras menaçants se replient,
Leurs fronts luttent, leurs membres crient,
Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;
Comme un chêne qu’on déracine
Leur tronc se balance et s’incline
Sur leurs genoux entrelacés !
 
Tous deux ils glissent dans la lutte.
Et Jacob enfin terrassé
Chancelle, tombe, et dans sa chute
Entraîne l’ange renversé
Palpitant de crainte et de rage,
Soudain le pasteur se dégage
Des bras du combattant des cieux,
L’abat, le presse, le surmonte,
Et sur son sein gonflé de honte
Pose un genou victorieux !
Mais, sur le lutteur qu’il domine,
Jacob encor mal affermi,
Sent à son tour sur sa poitrine
Le poids du céleste ennemi !...
Enfin, depuis les heures sombres
Où le soir lutte avec les ombres,
Tantôt vaincu, tantôt vainqueur
Contre ce rival qu’il ignore
Il combattit jusqu’à l’aurore...
Et c’était l’esprit du Seigneur !
 
Ainsi dans les ombres du doute
L’homme, hélas ! égaré souvent,
Se trace à soi-même sa route,
Et veut voguer contre le vent ;
Mais dans cette lutte insensée,
Bientôt notre aile terrassée
Par le souffle qui la combat,
Sur la terre tombe essoufflée
Comme la voile désenflée
Qui tombe et dort le long du mât.
 
Attendons le souffle suprême
Dans un repos silencieux ;
Nous ne sommes rien de nous-même
Qu’un instrument mélodieux !
Quand le doigt d’en haut se retire,
Restons muets comme la lyre
Qui recueille ses saints transports
Jusqu’à ce que la main puissante
Touche la corde frémissante
Où dorment les divins accords !

(Lamartine, Méditations poétiques, Nouvelles méditations poétiques. Édition de Marius-François Guyard. Paris : Poésie Gallimard, 1981, pp. 126-128.)

Dans ce poème, composé de dix dizains de forme (ababccdeed) classique (dont nous ne présentons ici que l’extrait qui nous intéresse, ou les six dernières strophes), la lutte de « l’antique berger » de Jéthro (erreur pour Laban, beau-père de Jacob) se présente comme rencontre de l’être mortel avec la transcendance. La présence divine sanctifie le lieu (le poète parle de « saint lieu » à la strophe 4). Celle-ci se présente d’abord comme « mystérieux étranger », graduellement perçu par le pâle scintillement de ses yeux, le bruit de ses pas, sa silhouette de colère et l’écho de sa respiration, alternance de perception visuelle et auditive, de l’image et du rythme.
Le combat est ensuite décrit de façon réaliste, pourrait-on dire. Dans la strophe 6 (« Dans un formidable silence... »), unité et dédoublement s’équilibrent. Le pluriel (vers 2) se détache de l’unité (vers 1) : la consonne m apparaît d’ailleurs au milieu (quatrième syllabe) de l’octosyllabe pour se faire écho à elle-même au vers suivant : « Ils se mesurent un moment ». Sur cette multiplication allitérative se distinguent deux figures qui s’unissent dans l’étreinte du combat en un jeu sonore identique (« un même emportement »). Le pluriel qui les unit (« leurs bras ») se dédouble (« leurs fronts », « leurs membres »), puis se réverbère en cette thématique du double, actif et passif confondus, qui accompagne nécessairement le motif : « Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ». De deux, ils se font un, au singulier, comme le chêne de Philémon et Baucis (qui est étreinte amoureuse, étreinte de la mémoire également), deux arbres (« leurs genoux entrelacés ») noués en un seul :

« Comme un chêne qu’on déracine
Leur tronc se balance et s’incline
Sur leurs genoux entrelacés ! »

Ce même mouvement d’oscillation anime la strophe suivante : la chute de l’un entraîne celle de l’autre ; la défaite de l’un se fait défaite de l’autre, leur victoire à tous deux, puisque la situation se renverse, d’une strophe à l’autre : la suivante débute par la conjonction de coordination de concession : « Mais ». Le « mystérieux étranger », dans la strophe qui précède, s’est métamorphosé en « ange renversé », puis en « combattant des cieux » ; après le « mais », il devient « lutteur », « céleste ennemi », « rival » et enfin « esprit du Seigneur » une fois que la lutte a trouvé son écho cosmique :

« Enfin, depuis les heures sombres
Où le soir lutte avec les ombres »

Le balancement se marque à nouveau au vers suivant : « Tantôt vaincu, tantôt vainqueur ». Les « ombres » deviennent « ombres du doute ».
A la « lutte insensée », le poète préfère la soumission au souffle divin, ou inspiration. On passe en quelque sorte de l’étreinte agonistique à l’étreinte mystique.


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