Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Allan Sillitoe, poèmes

Allan Sillitoe, poèmes

28 septembre 2008

par Alan Sillitoe

Alan Sillitoe, Paris 2003. photo Guy Braun En 1979 Alan Sillitoe publie aux éditions W.H.Allen une suite de 36 poèmes intitulée Snow on the North Side of Lucifer, suivie de quelques notes explicatives ou référentielles qui renvoient à la Bible, mais aussi à d’autres livres saints et à des manuels historiques ou scientifiques qui n’ont pas plus de relation directe avec l’Histoire Sainte que la majorité des poèmes. Dans ses Collected Poems qui ont connu huit éditions entre 1960 et 1993, il reprend 24 de ces poèmes avec des modifications stylistiques et en supprimant les notes.
C’est ce deuxième choix que nous présentons dans notre traduction.
Pour les noms propres géographiques, nous avons suivi La nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 aux éditions Bayard.

Michèle Duclos



[Note de la rédaction : Nous avons, en mai dernier, présenté la première partie de ces poèmes. Nous poursuivons ici cette publication.]

Lucifer télégraphiste

Lucifer, à l’écoute de Dieu,
Prenait les télégrammes dans tous les codes
Ou dans toutes les langues, entendit

les bienheureuses séparations
de ceux qui ne se toucheraient plus jamais

le mariage d’un millier d’aiguilles
unissant les deux victimes jusqu’à la mort

l’assaut d’une nouvelle bouche
qui bientôt participerait à l’écrasement de nations

l’imploration affolée des SOS
quand les parties d’un navire se séparent pour se venger
de ceux qui ont arraché le bois et le fer
au sol généreux

les communiqués qui ordonnent la guerre
quand d’autres avidités ont échoué.

Bonheur et souffrance traversaient son cœur,
Les oreilles de Dieu ne suffisaient pas.
Il voulait le pouvoir pour faire cesser toute souffrance
Et l’appeler paix.

La rébellion échoua. Privé de la faveur de Dieu
Lucifer était plongé dans le chagrin universel
Si bien que sa Chute fut libération.

Hymne à Lucifer

Lucifer est le Vrai Dieu :
Non le Dieu de l’Homme
Ou le Dieu de Dieu
Mais le Dieu de Lumière.

Lumineux ses yeux
Illimitée sa vue
Mille millions de milles
Sont espace pour lui seul.

La glace n’est prison
Ni le feu opposition,
Le soleil fraîche sortie
Vers les espaces lointains.

Le centre infernal de la terre
Ne peut le contenir
Ni les espaces galactiques
Le perdre.

Le rapport de Lucifer

Newton n’allait pas à l’église ;
Et rarement au temple :
Il lisait Maimonide au lit
Et méditait sur la chute de la pomme.

L’Amirauté tomba d’accord
Que le premier chronomètre d’Harrison
Malgré sa complexité et sa taille
Est plus précis que tout autre.

L’énigmatique Einstein jura
Qu’il verrait éclater l’atome robuste :
Le monde serait réduit à une cellule
Si l’Allemagne y parvenait la première.

Dieu acquiesçait, mais ne savait pas
Ce que le premier éclair Lui ferait.
Lucifer espérait que Dieu mourrait
Quand la colline de fumée toucherait le ciel.

La dernière chance

Le plan de Lucifer était tout simple : tuer Dieu,
En créer un autre
Et après annihilation mutuelle
Célébrer le vainqueur renaissant de leurs cendres –
Une fois celles-ci refroidies.

Tout comploteur est naïf, tout planificateur aveugle :
Par un calme matin d’août
L’abcès éclata.
La mer en était et le ciel
Le centre de la terre y prit part,
Le soleil et la lune regardaient
Et ainsi participaient. Une particule
De chaque homme, femme, enfant
Et toute autre créature
Qui était sur terre depuis le commencement de la terre
Sera remémorée pour sa complicité –
Lucifer s’en assura.

Le soleil devint froid pour laisser
Le flot furieux du vomi de Lucifer
Comme un poing en chou fleur
Porter un coup dans le ventre de Dieu.

Brûlé et brisé
Lucifer retomba
Et pleura.

Lucifer et Job

Lucifer rencontra Job.
Il vit la flamme
Toucha le feu
Mais ne put s’approcher.

L’endurance est une plante
Que protège la flamme.
Le soleil vient
Le soleil va –

Job parla :
Une flamme continue de vivre
Dans l’obscurité.
Elle n’est pas non plus éteinte
Par le soleil.

Lucifer et Noé

Noé croyait,
Il bâtit son bateau
Appela ses créatures
Deux par deux ;

Lucifer observait
La cité qui flottait
Sur les eaux du déluge,
Il ne put retenir
Les mains qui s’étalaient
Avant de sombrer.

Ce monde vide
Était vie pour Lucifer.
Il régnait sur un océan de cadavres –
Pourtant il accueillit Noé
A sec sur l’Ararat..

Lucifer et Daniel

Sept lions affamés
Encerclaient Daniel
Dans la fosse d’oubli de Babylone ;

Des yeux dans l’obscurité
Etaient les prisonniers du roi
Et seuls ceux de Daniel
Emettaient de la lumière.

Vos yeux crient famine
Dit Daniel
Mais ma faim
Est plus grande.

Les lions s’écartèrent, stupéfaits
Comme si la chair de Daniel était amère
Et Dieu son intrépidité.

Depuis sa Chute
Lucifer n’avait jamais été aussi près.

Lucifer dans le Sinaï 1

Lucifer chemina d’une mer à l’autre,
Chaque pas douloureux sur les cailloux brûlants
Tel une île allant par la terre
Du Mont Carmel au Mont de Moïse.

Lucifer fit ses quarante jours,
Sa chair saignait du gravier
Dans la fraîcheur sans sommeil de la nuit.
Gypse et albâtre luisaient sous la lune :
Bien que je sois tombé
Bien que vous m’ayez jeté aux païens
Bien que vous m’ayez éparpillé parmi
Les étoiles lointaines de l’univers ;
Moulé dans la glace, que la chaleur me dissolve ;
Fondu dans le feu, que la glace me trouve,
Mon jour est proche, et proche chaque vision accomplie
Dites-moi où est mon sanctuaire,
Faites-moi remonter, éparpillé, la cheminée sidérale de la Chute.

Lucifer marcha entre les falaises écarlates
Trouva des grenats dans le sol, assorties
A la pierre incrustée dans son front
Les recueillit dans les plis de son manteau
Et marcha quarante autres jours.
Des îles de granit luisaient dans les vastes mers de sable.
Les montagnes d’Arabie étaient bleues :
L’effet de chaque vision était proche.

Le vent du Sinaï au-delà d’Ophir
Nettoya les débris des tanks et des canons.
Lucifer pressa le métal que son feu avait creusé et fondu,
Un chameau figeait des épines entre les roues.
Quand les ténèbres se déplacèrent vers l’Egypte
L’effet de chaque vision était proche.

Lucifer dans le Sinaï -4

Lucifer était le miroir de l’orgueil de Dieu
Jusqu’à ce que sa vanité
Crée des fractures
Infamantes
Mettant fin à son règne mais marquant son
Retour à Dieu.

L’infamie
Résulte

De croire que l’orgueil est
Votre possession, ce qui vous pousse à
Vous venger des bonheurs du sort.
Dieu n’a pas d’orgueil. L’erreur de Lucifer -
En pensant ainsi fut responsable de la
Défaite de
Nations
Entières.

Le dernier

Quand Dieu dit
Que l’Homme soit
Il dit aussi
Que Lucifer soit.

Lucifer advint
Et en advenant
Fut la seule menace contre Dieu.

Lucifer fait partie de Dieu
Et fait partie de l’Homme :
L’unité est sans limite
Petite et indivisible.

Lucifer pensait
Que Dieu régnait à travers Lucifer
Mais Dieu règne seul.
L’Homme règne, si et quand il le fait
A travers Lucifer.

Lucifer marche en cercles,
Avec Dieu à tout jamais présent
Et à tout jamais silencieux.

Adieu, Lucifer

Adieu, Lucifer, adieu ;
Je dis adieu à tout ;
Quand la fin arrivera et renversera son temps
Mon corps ne dictera pas la chanson
Ni mon âme ne chantera morte.
Adieu, Utopie
Dont la minute n’est jamais arrivée.
Adieu –
Au cas où je ne pourrais le dire alors
Ou que la mort serait trop lente pour que je m’en soucie.

Adieu, Lucifer, adieu
Gens musique langage cartes
Adieu à l’amour
Et aux rivières aux courbes alluviales.
Adieu au ciel.

Adieu, Lucifer et tous les reflets
Adieu aux corps et aux machines
Adieu à l’esprit de l’univers
Adieu.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page