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Alicia Suskin Ostriker, traduite de Jean Migrenne

27 septembre 2012

par Alicia Suskin Ostriker

III
 
Et moi aussi sourde clameur je passe sur
Les milliers de morts enterrés ici
Je suis chaque vieillard massacré, chaque enfant abattu,
Aucun de moi n’oubliera.
 
Evgeni Evtouchenko : ‘Babi Yar’
 

 

…Tant de choses ont disparu

 
et la fin du monde se profile
 
en aileron de requin sur notre horizon stagnant.
 
Eleanor Wilner : ‘Ars Poetica’

Huitième et Treizième

 
La Huitième de Chostakovitch,
Mise en musique du comble
De l’horreur qu’offre l’histoire,
A été rediffusée hier soir
Sur les ondes nationales. Seule
Devant mon vin, j’ai bu
Cette sombre symphonie
Jusqu’à la lie sordide. Le compositeur
Accentue les tierces mineures, l’avalanche
Des cuivres s’abat sur l’ensemble en grumes
Tout juste retranchées de leur forêt, qu’emportent
Courant et chant de bateliers. Comme des corbeaux
Qui sentent venir la viande,
Les hautbois volent en cercle. Les violons de fer
Dégringolent. À Leningrad
Durant les années de siège
Entre bombardement, famine
Et trois hivers en-dessous de zéro,
Trois millions de morts naissent
Du flanc ensanglanté du Christ.
En fœtus de glace. Des mois
Sans pouvoir les enterrer, durs
Qu’ils sont autant que le sol.
Les morts en stères attendent la boue de mai,
Moment qu’attendent les épidémies.
La musique continue, n’a pas d’autre choix.
Scrutez-là jusqu’au fond du possible, elle est toujours
Aussi lugubre. Le compositeur
Ouvre son carnet. Les tyrans aiment jouer
Les mécènes. C’est bien connu. Sauf que les tyrans
N’entendent rien à l’art. Pourquoi ? Parce que la tyrannie
Est perversion. Le tyran, pervers, guette l’occasion
D’écraser, de ridiculiser les gens, d’arpenter des champs
De cadavres… Ses désirs contre nature ainsi satisfaits,
L’homme devient chef et la perversion continue
Parce qu’il faut défendre le pouvoir contre les fous comme
Soi-même. Parce que même si de tels ennemis n’existent pas il faut
Les inventer, sinon il est impossible de rouler toutes ses
Mécaniques, impossible de passer les peuples au pressoir,
De faire gicler le sang. Sans cela, où est le plaisir
Dans le pouvoir ? Le compositeur
À la porte de sa datcha, en avril,
Regarde les jeux des petits paysans,
N’oublie rien. Pour la Treizième––
Je glisse la cassette dans mon autoradio
––Ils obligent les Juifs de Kiev à se déshabiller
Après les avoir menés en colonnes dans le faubourg,
Fusillent sur place les hésitants,
Matraquent quelques-uns des estropiés,
Hurlent contre tout le monde.
Les valises emmenées ne serviront
À rien, faites dans une telle
Hâte, sanglées de ficelle
Si élimée. Les soldats en tuent
Encore un peu plus. Les survivants,
Hommes, souris dénichée entre les jambes,
Femmes aux seins ballants
Comme sur un stade, reçoivent l’ordre
De courir à travers un petit bois jusqu’à ce que
La fosse qui salive
Babines ouvertes.
Les tireurs abattent ceux qui restent
Alors, là, par dizaines de milliers.
De la belle ouvrage : les corps basculent
Pas besoin de les traîner. Un officier
Marche sur les morts,
Achève ce qui bouge.
Ça doit faire drôle d’avoir le pied
Si mal assuré, même chaussé de bottes
Douces au mollet, de cuir et de laine d’agneau,
Aux semelles de caoutchouc épais––
C’est ce qu’explore patiemment la musique.
Quelle est donc l’essence du réel ?
Du bon ? L’esprit grille son fusible,
Le cœur avorte, ça sent la cendre humide,
La main monte leur couvrir les yeux,
Il n’y a que la musique pour continuer. On va essayer :
Pour le premier mouvement.
Chorus plein,
Inverse immédiat de Beethoven.
Hache plantée entre les omoplates
De Herr Wagner. Les gens savaient pour Babi Yar
Avant le poème d’Evtouchenko, mais ils se taisaient. Quand
Ils ont lu le poème, le silence a été rompu. L’art brise
Le silence. J’en connais beaucoup qui ne sont pas d’accord avec moi
Et assignent à l’art d’autre buts, plus nobles. Ils parlent de beauté,
De grâce et autres altitudes. Je ne mords pas
À un tel appât. Je suis comme Sobakevitch dans Les âmes mortes : Même si vous
Me trempez un crapaud dans le caramel, je ne le goberai pas.
 
La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires, disait Chostakovitch.
 
Les poètes sont juifs, a dit Tsvetaïeva.
 
Plus jamais ça
Croise le fer
Avec On remet le couvert––
Dans cette musique-là.

Holocauste

Holokaustos  : victime entièrement consumée.

Feu  : Réaction chimique rapide et continue qui libère de la chaleur et de la lumière,
en particulier combinaison exothermique d’un combustible avec l’oxygène. Intensité,
d’un sentiment, par exemple. Ardeur. Enthousiasme. Luminosité ou brillance, par exemple
d’une gemme taillée et polie. Vivacité de l’imagination, de l’inspiration. Torture, épreuve
ou tribulation. Décharge d’armes à feu.

 
Et à propos de brûler des gens––
Ils ne se trompaient pas les vieux
Maîtres d’antan, les vieux théologiens, les vieux
 
Prophètes et prêtres, et ça n’a jamais cessé,
On y reconnaît l’attrait
Irrésistible, la classique pulsion primitive––
 
Ma parole ne brûle-t-elle pas comme un feu ?
 
Ah ! fille de Jephté, ah ! Jeanne,
Ah ! Juifs et Catholiques, ah ! Sir Thomas More,
Ah ! Giordano Bruno, ah ! hérétiques, sorcières, et j’en passe––
 
Parfum de magnolia suave et frais.
Dans les forêts de Caroline, aspergés d’essence
Et l’odeur subite de chair brûlée––
 
Ah ! Jéricho et Carthage
Ah ! Hiroshima,
En masse, d’un coup, en masse
 
Dans le feu du patriotisme,
Hommes qui se touchent
Yeux mi-clos, femmes en chaleur,
 
Toi, dans ton premier émoi d’enfant
À l’orée de la caverne––
Les étincelles qui vont en remontrer aux étoiles
 
Toi dans la danse au diapason de la terrible fureur
Toi bouche grasse et repue
Dans la course autour du feu avec les chiens
 
Sifflement, grésillement, explosion, odeur forte––
La suave saveur ––
 
Toi, suffisamment près pour allumer
Dans tes deux yeux deux flammes dures
Qui n’en ressortiront jamais––
 
De sales petites flammes,
Jouets de Satan,
Feu de Dieu.
 
Rapide,
Continue,
Réaction chimique.

Trois femmes

À Gigliola Sacerdoti

I
 
Pour moi ça passe en diapos,
Été 1943,
Je vais sur mes cinq ans
La famille à la plage,
Trop pauvre pour fuir en Palestine
Quand ils se mettent à déporter.
Des paysans qui nous hébergent
Comme si nous étions de la famille,
Ils ont certainement du courage
Même si, bien sûr, nous les payons.
Je vois naître des agneaux
Et tuer des moutons.
Le paysan montre à mon père comment les dépouiller.
Les Allemands entrent par la porte de devant,
Les résistants par derrière,
J’ai peur des uns autant que des autres.
Les maquisards disent avoir besoin de matelas
Pour les blessés, dans les bois.
Comme nous avons deux matelas chacun, mon père
En enlève un de chaque lit
Et je pleure, pleure, quand il prend le mien.
Un soir les paysans nous demandent de partir :
Nous courons un danger,
Ils nous ont creusé un abri
Dans la terre en pleine forêt.
Personne ne me dit pourquoi mais
Je me souviens des valises faites sans un mot.
Ma mère m’enfile à l’envers la robe jaune
Qu’elle m’a tricotée, ne prête aucune attention
Tandis que je pleure, pleure.
Nous y restons cachés toute la nuit.
En pleine nuit, un bruit :
Ma mère me plaque une main sur la bouche,
Les Nazis nous passent dessus.
 
II

À la libération du camp certaines d’entre nous, adolescentes, se sont enfuies ; nous étions environ une trentaine. Dans la forêt nous sommes tombées sur une maison allemande inoccupée, comme dans un conte de fées. Très belle mais pleine de toiles d’araignées. Pas une ferme, mais une maison de campagne haute de plafond avec de grandes chambres. Les propriétaires devaient avoir les moyens. Il y avait une glace au cadre doré dans le vestibule. Je m’y suis précipitée par besoin de voir de quoi j’avais l’air maintenant. Je me suis frayé un chemin à travers le groupe de filles affamées. Et alors, voyez-vous, c’était à faire peur : aucun des visages reflétés n’était moi. Je me suis un moment dit : Et si tu étais morte ? C’est en me tirant la langue comme quand j’étais gamine que j’ai pu me reconnaître dans un de ces visages.

III
 
Les plus hauts barbelés que j’aie jamais vus.
J’ai jeté un coup d’œil autour de moi et me suis dit :
Si l’enfer existe sur terre, on y est.
 
Un jour lors de la promenade
Une femme jaillie des rangs s’est mise à crier :
Enfants ! Enfants ! elle voulait, bien sûr, savoir
 
Où était son enfant à elle. Les SS alors
Ont lâché deux chiens-loups
Qui l’ont déchiquetée.
 
Mengele était un
Très bel officier allemand, très élégant
Et d’une politesse raffinée.
 
Gueule d’ange, quasiment, l’air d’un sage.
La seule chose qui trahît son âme
C’est la lueur dans ses yeux, diabolique.
 
De notre baraquement, près des crématoires,
Nous voyions les corps, tous les jours,
Les flammes jaillissaient.
 
Nous nous disions qu’en ne disant rien
Cela pourrait effacer les souvenirs,
Qui reviennent sans arrêt, pourtant.
 
Ils me poignardent,
Je ne comprends pas pourquoi,
Mais ils m’envahissent. Alors, aujourd’hui, je parle.
Qui sauve une vie : poème débutant par
un dialogue entre Fitzgerald et Hemingway.
 
Les gens très riches sont différents de nous, ils
Ont davantage d’argent et moins de scrupules. Très
 
Séduisants, ils ont plus d’aventures, très sensibles
Ils s’emportent plus facilement, très courageux
 
Ils dépriment la couarde que je suis, alors écoute-moi
Scott, écoute-moi Ernest, et toi aussi, tu peux
 
M’écouter, Walt Whitman. Je comprends les rhétoriciens
De grande faconde, mais pas les héros
 
Au grand cœur. Je potasse.
Je veux que quelqu’un me dise quel solvant protège
 
Leurs cavités cardiaques des dépôts, quel coup
De bêche ouvre le bief
 
Entre l’évidence de formules du genre Aime
Ton prochain comme toi-même, ou Je suis homme
 
Et rien de ce qui est humain ne m’est étranger et le concret
De bras de chemise d’ambassade immaculés
 
Qui ––c’est à Budapest en 1944–– écartent
Des voies du triage la Gestapo maculée de boue
 
D’un beau geste impérieux et irrité
Pour distribuer des passeports suédois à d’anonymes
 
Bras étoilés de jaune tendus des wagons à bestiaux
Rassemblés là, tout prêts sur un coup de sifflet strident
 
Et dans un grincement d’acier à s’éloigner de la ville
Tels les biceps et triceps de Dieu gesticulant à l’adresse
 
D’Adam à travers le vide : Vis. À Cracovie
Un homme d’affaires allemand alcoolique et coureur
 
Soudoie et enjôle, rit et négocie
Des travailleurs, dépense des fortunes,
 
Sauve jusqu’à un millier de Juifs, y compris celui
Qu’il a gagné aux cartes, et les fait travailler
 
Dans sa fabrique d’ustensiles de cuisine. Un crépuscule d’été
Baigne les hauteurs dans le Centre de la France, estompe
 
Les sommets (la Suisse c’est plus loin)
Tandis que le policier descend du bus kaki
 
Sur la place du Chambon où le grand pasteur
Refuse de livrer la liste des réfugiés
 
Les jeunes s’échappent par les rues
Prévues, se dispersent dans les fermes ––on est en 42––
 
Les maisons se vident tandis que les sous-bois s’emplissent
De Juifs munis de faux papiers, la rafle
 
Matinale ne trouve personne à arrêter. Cela se produit
Sans arrêt, mais comment ? Le beau Suédois
 
Riche s’ennuie, pourrait-on dire. Le pasteur, habitué
À embrasser, serrer dans ses bras, s’y connaît
 
Pour organiser les paysans, les intellectuels
Ceux qui étudient la Bible. Le profiteur cherche
 
À faire de l’argent. Il y parvient, le jette par les fenêtres,
Meurt fauché mais, le jour où la guerre s’arrête,
 
Le jour où ils entendent à travers les parasites de la radio,
Churchill aboyer victoire d’une voix lointaine
 
Et tandis que les Russes avancent, ses Schindlerjuden
Toujours dans l’usine, toujours saufs tandis qu’il s’apprête à fuir,
 
Lui font un petit cadeau : Jerets sort de sa bouche
Son bridge en or, Licht le fond
 
Et grave sur l’anneau cet adage
Tiré du Talmud : Qui sauve une vie
 
Sauve le monde entier  : Schindler, l’Allemand,
L’accepte et l’emporte dans sa tombe.
 
Je fouille la question. J’ignorais
Que la vie avait empêché bien des morts. Va maintenant
 
Et fais de même répond en écho à chaque battement
De mon cœur bien gêné, comme celui d’une enfant
 
Seule au milieu d’une classe pleine d’inconnus et
Qui a envie de s’échapper. Sans pour autant
 
Tirer de trait sur les fours ou les fusils je redis
Leurs noms : Raoul Wallenberg, Oskar Schindler,
 
André Trocmé. L’Europe en compte bien d’autres
Tout comme l’espace vide compte plein de soleils brûlants ;
 
Pas tous de même masse ni de même clarté,
Créateurs néanmoins de chaleur et de lumière,
 
Créateurs de ce que nous pouvons décrire
Comme un ciel, un çà ou rien ;
 
Nous ne pouvons imaginer leur nombre, sauf qu’ils ont
Risqué l’arrestation chaque jour dans ce bain de sang
 
Et qu’ils s’en sont sortis. Serait-ce un peu comme la muse, inchiffrable ?
Un objet de prière à usage strictement personnel. Ou un homme
 
Adoré de loin qui, un jour peut-être, vous aimera
Au trente-sixième dessous de la solitude. Nous avons peur––
 
Et pas plus qu’aucune femme enceinte ne sait d’avance
Si elle supportera vaillamment les douleurs, sans calmants,
 
Sans hurler, qu’aucun soldat frigorifié ne sait,
Dans la terreur d’avant le combat, qui va reculer,
 
Va résister et se battre, nous ne pouvons prédire
Lequel d’entre nous va risquer la graisse
 
Qui lui colle agréablement à l’os––
Rien de plus agréable, foi de Whitman––
 
Sa vie, pour sauver des vies condamnées, aucun de nous
Ne le sait tant que n’a pas sonné l’heure.

Diaspora

On vit ici, dans l’impossible,
au milieu d’incendies.
 
Paul Celan
 
I
 
Le forsythia est flambée de fleurs jaunes,
Les jonquilles font incendie de flammes jaunes,
Ce qui les rend très difficiles à regarder.
 
Pour attirer l’attention,
Leurs aigus vont jouer dans l’inaudible.
Ça peut gêner dans les sinus
Et l’idée vient qu’il suffirait d’un coup d’œil
 
Pour se retrouver fermement agrippé comme par
Des vieillards en fauteuil roulant, ou des déments––
 
II
 
Prenez ce qui précède pour une allégorie savante :
Printemps, résurrection, séquelles de guerre,
Autant de périlleuses vérités qu’on aimerait refuser––
 
Mais cela ne s’arrête pas là :
Une planche de tulipes élève déjà ses coupes de chair
Comme la famille défunte entoure un enfant
Bien amidonné pour un premier récital, rangée de regards
 
Et rangée de souffles retenus, et l’on s’aperçoit finalement
Qu’il est impossible d’apprendre le quotidien––
A-t-on jamais su ?
Si l’on a su enfant, alors on sait––
Et on vous en demandera de plus en plus.

Sur les ondes nationales

La lutte continue…

I
 
Chaque matin de plus en plus on croit
Retrouver les années 30 ce monde que nous décrivaient
Nos parents et appris dans les livres
 
Le fascisme qui s’abattait sans tergiverser
Sur l’Europe comme une premier coup de froid
Tourne brusquement à la tempête de neige
 
Ou comme la cendre d’un volcan avant l’éruption
Vue de tous mais que personne ne peut contenir
Ou que trop peu désirent arrêter
 
La nature a suivi son cours
Le livre de Job est devenu réalité
Les millions et les millions ont disparu
 
II
 
Je suis comme l’une de ces brebis de l’aria
Que les brebis paissent en paix
On un agneau du psaume L’Éternel est mon berger
 
Quand les loups sortent des bois en grondant
De colère et de faim je ne suis pas prête
Je ne sais pas quoi faire
 
J’aurais été trimballée jusqu’aux camps
Si facilement et sans essayer
De me battre, c’est vrai
 
Je fais partie du troupeau de pets de pisse et de bouse
Qui beugle et se bouscule
Au portillon
 
Vers l’appuie-tête métallique la puanteur là-bas
Qui se déverse comme un fleuve et pour finir
Le pistolet électrique la lame le croc d’acier les haches
 
Et finalement le film plastique
Qui met la viande à l’abri
De l’air

Poème soixante ans après Auschwitz

À C. K. Williams

Un jour de manifestation, la police londonienne
S’ennuie, bienveillante, sans besoin de faire
Obéir ce million de calmes manifestants.
 
Ils viennent du monde entier mais ce sont
Principalement des Anglais et des Anglaises.
Beaucoup de pancartes clament : ‘Faites du thé, pas la guerre’.
 
Les chevaux restent de marbre, on se demande pourquoi
Ils doivent rester sur place, corps luisant parcouru d’un occasionnel
Frisson d’impatience. Le flot des manifestants
 
S’écoule sur London Bridge, aux pieds de Nelson là-haut sur sa colonne,
Sort de Whitehall, passe devant Green Park en direction de Hyde Park.
Circulation interdite. Fleuve de gouttes d’eau qui charrie
 
Pancartes et banderoles qui sont écritures descendues de la muraille
Et font voile au vent. Quel beau temps clair et froid.
Journée à faire du bateau, journée à interpréter les signes.
 
Je ne savais pas que la vie peut amener tant de gens
À manifester en sa faveur, à défiler patiemment,
À pousser la chanson de temps en temps. Le même jour
 
À New York où la manifestation n’est pas autorisée
Les gens se heurtent à la police,
Forment tourbillons, barrages et dangereuses turbulences,
 
La police montée menaçante charge la foule, fait
Se cabrer les chevaux. Dans d’autres villes : Rome, Madrid, Mexico
––Qu’il fasse froid ou qu’il fasse chaud––
 
D’autres villes par douzaines, les gens fourmillent
Comme grains de sable dans la mer, étoiles dans le ciel,
Ou comme tiges de perce-neige qui défoncent la croûte
 
Gelée qui les coiffe et s’exhument avant la date d’ouverture
Officielle du printemps. Il y en a au pied du mur de briques
À côté de notre garage et j’y jette un coup d’œil en lisant.
 
Flammes blanches et vaillantes, un peu craintives, un peu conscientes
De la brièveté de leur séjour ici. Il se trouve
Que je suis en train de lire Poetry after Auschwitz
 
Et je repose le livre après avoir lu que dans un poème
Un flot de sang avait jailli d’un charnier
À la grande surprise du chef de corps.
 
C’est l’une des mille histoires intéressantes que relate l’ouvrage
Car les poèmes d’après Holocauste rappellent ou imaginent
Quel degré d’abjection l’homme peut atteindre.
 
Et aujourd’hui j’écris que nous écrivons les poèmes d’avant Holocauste,
N’est-ce pas exact ? Toute notre âme est dans ces poèmes,
Ils sont notre écriture, ils sont notre muraille.
 
Londres et Cambridge, février 2003

Ces poèmes, traduits par Jean Migrenne, composent le Livre 3 de : The Book of Life. Selected Jewish Poems, 1979-2011. Pittsburgh, Pa, University of Pittsburgh Press, 2012.

Avec l’aimable autorisation du poète.


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