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Alicia Suskin Ostriker, traduite par Jean Migrenne

29 avril 2012


Raison et raison encore


de rendre grâce :
pour les fruits de la terre,
pour les fruits de l’arbre,
pour la lumière du feu…

Charles Reznikoff,
‘Meditations on the Fall and Winter Holidays’.

J’ai vécu au premier siècle des guerres mondiales.

Muriel Rukeyser,
‘Poem’.

Becky et Benny à Far Rockaway

Près de l’Atlantique, après le terminus du métro,
Le sable tire des langues sur le trottoir,
Des armées de Juifs vieillissants s’imbibent de soleil
Comme d’autant de Talmud,
Blanche, branlante et fragile carcasse,
Des marches montent vers un logement.

Mon oncle et ma tante ressemblent à deux caïmans verruqueux.
Ils servent le déjeuner sur la toile cirée.
Les odeurs me font drôle.

J’ai l’impression de passer l’après-midi à table.
Un vol de syllabes inquiètes me couronne de lucioles.
Shayne maydel, c’est moi.
––Mange, font-ils en anglais, mange.
Et je mange, finis par atteindre le tableau bucolique :
Bergerette, roses roses et feuillage vert
Au fond de l’assiette,
Une de ces horribles bricoles
Que les Juifs s’achètent en Amérique.

Ces deux bons vieux sourient
De tout leur or, comme si leur exil s’effaçait.
––Mange, c’est pour ta santé.

Les Vieillards



La bonté des vieillards me semble
Incommensurable, indicible.
Mon grand-père, le plus lointain de tous, joue aux échecs
Face à de studieux socialistes yiddish au Paradis
Auquel il ne croit pas ; il attend
Que je me précipite sur ses genoux
Pour écouter « L’histoire de celui qui allait
De lieu en lieu ». Il a traversé l’Europe
À pied jusqu’à Londres, s’est embarqué
Pour la goldeneh medina. Mon autre grand-père,
Dans son fauteuil marron près du piano,
Interdit de parole par sa femme,
Sourire timide et yeux brillants comme les fenêtres
D’un village de Lituanie le vendredi soir,
Attend lui aussi. Il y a Franck, un Irlandais
Tailleur d’arbustes dans les jardins de la Cité,
Qui m’appelle « Margaret O’Brien » à cause de mes nattes
Et me prête ses cisailles. Et, enfin, les amis de mon père,
Comme des moutons au bercail dans les squares désolés de l’East Side,
Qui me bichonnent, m’apprennent patiemment à jouer aux dames
À longueur d’automnes balayés par le vent.
Et puis ne sommes-nous pas en sécurité au Pays de la Liberté,
Cela ne vaut-il pas le paradis ?
Je vois alors Dieu en grand-père––
Tendresse infinie, distance infinie––
Non pas que je revendique quelque religion, mais
Les vieillards on doit pouvoir en parler comme cela.

Née aux USA

Née aux USA, en 1937,
Avant-guerre, mais ça sent la guerre, avec tous ces photographes
En pompes vernies et nœud-papillon.

Quand je dis qu’il me semble être une Dodge rouillée,
J’affiche mon âge, ma marque, dans un siècle de marques.
Voyez en moi, ici, l’enfant de la Dépression

Que son père mène chaque année à Coney Island
Où l’on mange les saucisses de Nathan,
Tourbillonne comme des fous dans des autos aux couleurs vives,

Joue les badauds, soupire devant le feu d’artifice.
Ça se termine quand un drapeau américain s’allume sur l’océan
Pour signaler que c’est le moment de reprendre le métro.

Sable humide à la dérive sur les planches,
Lino taché de jus et toile cirée à la maison,
Où nous battons la mesure et chantons

Oh you can’t scare me, I’m sticking to the Union

Parce que nous croyons en la venue d’un monde meilleur.
Voyez-y mes sources et mon printemps :

Quand j’y repense, je tombe à genoux de gratitude
Et osez donc, chers concitoyens
Du pays de l’argent,

Osez donc rire de moi.

Nocturne pour un couple

Arrêtée à un carrefour, vers minuit, je regarde
Un jeune homme et une jeune femme : altercation
Sous le réverbère. Je vois les postures :
Penché en avant, il menace, il lève la main.
Fini d’encaisser, elle se rebiffe
Et l’affronte, menton et poitrine en avant.
Le feu rougit leurs deux blousons de cuir.
Le ton monte, les voici tous deux sur scène.
Ta gueule, salope, ou Va te faire voir, pauvre con.
Entre eux deux, dans sa poussette,
Leur bébé, pâle, emballé comme un bonbon.

Un peu plus tôt dans la soirée j’écoutais
Amichaï, ce poète dont les mots semblent pousser
Comme le ricin de Jonas dans un coin sans eau,
Nourris de pure humilité, ou peut-être de la soif
D’un autre monde, d’un autre pays, d’une autre terre,
D’une autre Jérusalem alors qu’il enlace celle-ci,
Comme en rêve un homme une maîtresse à jamais
Inaccessible, toute fleurs et parfum, juvénile
(N’est-elle pas un peu sa promise ?),
Mais il étreint ce qu’il a : l’épouse de pierre,
Don du Seigneur, blasphème jusques à quand.

Je peux m’imaginer lorsqu’un tel mari touche
Une telle femme, la hait, noyé de larmes,
Tout convoitise stérile et honte de survivant,
Qu’elle lui retourne un regard de muraille
Où se voient encore des traces d’obus.

Nous faisons beauté de l’amertume. Femme et homme,
Arabe et Juif, nous savons pratiquer cet art
Douteux. Et pourtant, lorsque l’un de ces jeunes,
Esquisse quelques pas et cogne l’autre
En plein visage et que le bébé tord son périscope
De cou pour voir, je détourne le regard :
Le feu passe au vert. Une vingtaine de kilomètres plus loin,
Au bout de rangées d’arbres éclairés dans le printemps,
Mon mari, couché, lit et somnole, nu.
Je ne pleure pas. J’accélère. Je rentre chez moi
Reformer mon couple, trouver réconfort dans ce monde
Blessé que nous ne savons guérir : notre épouse.

Faim



I

Nous sommes en 1913, il n’y a pas d’argent,
L’avorton qu’elle est vomit tout.
Tant de misère, un lait si pauvre,
Le médecin dit de tirer un trait dessus, d’attendre
D’avoir les moyens d’en nourrir un autre,
La mère, pourtant, s’obstine, persévère,
Nourrit et nourrit mois après mois
Le sac d’os qui finit par vivre et grandir

Et se souvient encore de la faim, tandis
Qu’elle secoue ses fins cheveux blancs.
Elle se souvient de la faim, d’avoir vomi,
Retrouve mère venue donner le biberon,
Besoin fou de téter pour s’emplir l’estomac,
Angoisse de la rage et fureur de vivre.

II

Elle revoit aussi les robes que lui fait sa mère :
De laine, à petits ou gros plis, sans pareilles,
À l’européenne, passées de mode. La honte ressentie
À l’école est une insulte pour sa mère.

De toute façon, sa mère ne l’a jamais aimée
Après des débuts si difficiles. Coiffe-toi !
Ma grand-mère en fauteuil roulant continue à morigéner
Ma pauvre mère chaque fois qu’elle se rend

À la Maison de Retraite du Cercle des Travailleurs.
Coiffe-toi ! lèvres tordues par un rictus, elle insiste,
Tend les bras pour le faire. Maman en a de l’urticaire.
Maman fait une crise d’asthme avant chaque visite.

III

Ils licencient mon père, taxé de communisme.
C’est encore la Dépression quand je nais.
Elle se souvient m’avoir attaché bras et jambes à la chaise
Pour que je n’envoie pas valser la cuiller pleine

Quand mon père et elle vont ventre vide.
Elle raconte ça au psychologue scolaire,
Toute fière. Le psychologue me conseille alors
De prendre mes distances avec ma mère,
Dit qu’elle est folle.

Je voulais être la meilleure mère du monde,
Fait sa voix de vieilles ficelles.
C’est ce que voulais, mais je n’ai pas réussi.
Chaque fois, ça me bloque, j’avale ma salive.
Je n’ai pas réussi mais j’ai fait ce que j’ai pu.

Gamine, c’est un chien fou, vilde chaya,
Dit-elle dans le petit micro
Que je porte à sa bouche tandis que tourne la cassette.
Elle bat un gamin du quartier qui triche aux cartes,
Elle refuse d’être propre, fait des fugues.

Nous nous levons pour aller à la salle à manger où,
Parce que les repas sont gratuits, il faut qu’elle s’empiffre comme si
Elle était encore ce nouveau-né ; qu’elle mange et sa glace
Et la mienne ; qu’elle dise à sa voisine que je
Suis son soleil, sa lune et ses étoiles ;
Et, avant de partir, il faut qu’elle m’étreigne
Comme si nous étions amants––
Qu’elle me serre très fort dans ses bras.

IV

Moi aussi, j’ai rêvé de mieux et de perfection.
Une dingue de mère juive de plus––
Moi aussi j’ai été avide d’offrir l’abondance à mes enfants.

Élégie pour Allen

Fracture
Dans la fibre des choses
Douleur
À la mort de Ginsberg
Et parce que j’ai toujours des étudiants
Qui veulent être beatniks
Et que certains même
Veulent être bouddhistes
Après tout… lorsque
Ce génial poète juif a pris
Le train pour le prochain monde
Le nirvana américain
Lui a, pour un temps, emboîté le pas.
Il n’a jamais vraiment atteint
La sérénité,
But censé de sa recherche :
Il était si inquiet
Et pas en bonne santé.
Le côté utopiste
Névrosé, prophète
Follet de l’individu
Ne s’est jamais vraiment fait
À ces choses d’Asie
Et trop de ginseng
Affaiblit son homme.
Oui, selon B––
Tu serais là
À une soirée et il te dirait
Pardon, mais il faut que je suive
Ce jeune homme, tu te dirais
Bon, mais quel besoin
De le crier sur les toits,
Vas-y donc, tout simplement.
Le plus grand poète juif
Après Celan et Amichaï,
Je pleure, affligée, et
B–– fait : il vaut mieux ne pas essayer
De le faire passer pour un rabbin
Mais qu’ est-il d’autre
Pour l’amour du ciel
Perles et clochettes
Et rêves de paix
Et tout.

Quatrième Rue Ouest



À Jerry Stern


Les platanes perdent leurs feuilles
Quatrième Rue Ouest et l’âge me rend bizarre
Heureuse pourtant de les voir pâles et iridescents

Au sortir du métro dans la circulation
Les détritus et bouffées de patchouli ––maintenant que je sais lire
Entre les lignes du brouillon de ma vie

Le plaisir me rend souvent visite–– il y a moins d’interférences
Quand je regarde quelque chose aujourd’hui
Ce que je vois je le vois clairement

Avec moins de chagrin et de colère qu’auparavant
Et moins de désir : non pas que j’aie vaincu ces passions
Elles se sont estompées

Et si je souris d’admiration devant quatre Brésiliens
Qui jouent à la pelote sur un carré de béton ensoleillé
Et crient en portugais

Mains gantées de chevreau car la pelote cingle
Dos comme enracinés de muscles éclairs d’or autour du cou
Si je les regarde danser la samba avec leur ombre

Comme se contorsionnait mon père il y a cinquante ans
Lorsque les fils de Juifs immigrés
Jouaient des parties acharnées sur les terrains de Manhattan

––Si je me dis que ces hommes sont l’essence de la ville
C’est à cause de leur beauté
Puisque j’ai appris à m’enticher de la beauté.

Au Restaurant Révélation



Ecclésiaste est en face de moi
Et chaque fois que je me mets à me plaindre
Il éclate de rire

Parfois tellement de bon cœur et à brûle-pourpoint
Qu’il en renverse sa soupe––
Bouddah (le garçon) me comprend

Lorsque je lis les beaux caractères
De son spécial ouverture spirituelle
Rejette la naissance sors de la roue

Mais Mama Gaia sort enjuponnée de sa cuisine
Et lance : Devons-nous mépriser notre corps
Tout simplement parce que philosophes et laboratoires,

Prêtres, politiciens, publicitaires
Et cinéma nous disent de le faire ?
Et moi, de lui dire tout bas : Mama, j’aime mon corps

Sa toilette son contact dans la baignoire
Pour commencer, si agréable, puis la danse
Et le baiser––trop tard pour s’arrêter maintenant––

Car je sais que mes yeux et mon clitoris
Vont redevenir boue ou poussière comme le Prédicateur
Me le rappelle, que la mort sera

En toute probabilité fort douloureuse
Mama, pour moi ce soir ça sera
Soupe, salade, entrée, dessert.


Petite-fille

Elohaï, neshama…

Je l’emmène au jardin public, la pousse dans la petite balançoire
L’aide à monter sur le toboggan, lui passe de la lotion solaire sur les bras et le visage
Elle court autour de moi dans ses petits jeans bleus

Le soleil monte de plus en plus, comme chaque matin
C’est à mon tour de jouer à la poursuivre
Dans l’air et chaud et la poussière

Mon Dieu l’âme que tu m’as donnée est pure

Lorsqu’un autre enfant entre sur le terrain
Elle le montre du doigt toute heureuse et crie : bébé !

Les poèmes ici traduits par Jean Migrenne composent le Livre 1 du dernier recueil d’Alicia Suskin Ostriker, The Book of Life, Selected Jewish Poems, 1979-2011. Pittsburgh, Pa : University of Pittsburgh Press, 2012.

Avec l’aimable autorisation du poète.


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