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Alfred Dott

1er mai 2008

par Alfred Dott, temporel

Temporel : Si l’on considère votre parcours, on s’aperçoit que le mot « photographie » s’associe avec celui d’ « action » ne serait ce que dans la désignation du groupe auquel vous appartenez depuis 1981 et que vous avez contribué à fonder, le GRAPh, Groupe de Recherches et d’Actions Photographiques présidé par Paul Dowler puis par vous-même.
A cette notion d’action se relie celle de « groupe » que ce soit avec le GRAPh ou bien dans le cadre de votre métier d’instituteur, au sein de l’équipe animant la Centre Audiovisuel de Klingenthal . Il semble que la photographie soit pour vous un mode de participation active au monde.

Alfred Dott : La photographie est un joli mot qui chante bien et je préfère comme vous le faites qu’il ne soit pas abrégé. C’est un art qui est rarement considéré comme tel et c’est sont appropriation par le plus grand nombre qui fait son ambiguïté d’être à la fois ordinaire et extraordinaire.
Pour moi c’est la capacité à révéler, à réfléchir (aux deux sens du terme) des choses masquées au regard pressé de nos contemporains, qui est une de ses fonctions essentielles.

T. : Avec le GRAPh, ou bien individuellement, vous vous préoccupez du passé alsacien, allant photographier en 1981 une fête traditionnelle, le Schieweschlawe à Offwiller, « manifestation populaire traditionnelle, » expliquez-vous, « consistant à lancer dans la nuit des disques en bois enflammés pour conjurer les démons de l’hiver », ou bien, en 1984, vous intéressant, à titre personnel, au Bischwiller d’hier et d’aujourd’hui. Un des rôles de la photographie serait-il de fixer le passé dans le présent ?

A.D. : Le Schieweschlawe est une tradition bien vivante à laquelle s’associent toute la population du village, les enfants, les pompiers, les associations, le musée des Arts et Traditions qui est lui aussi très vivant et convivial.
L’exposition Bischwiller « hier et aujourd’hui » mettait en regard des images anciennes (dont il est tout à fait passionnant de réaliser la reproduction et de se fondre ainsi dans la peau du photographe d’alors avec ses contraintes techniques, sa manière de voir, ses facéties…) et des vues d’aujourd’hui sous le même angle, comme dans un album pour Claude Vigée où ont été ajouté les textes correspondant du Panier de Houblon.
Dans ces deux cas et pour tous mes travaux par ailleurs, ce n’est pas la préoccupation du passé et sa restitution qui me motivent, mais bien les rencontres qui tournent autour et qui sont un enrichissement essentiel, nourrissant la créativité. Grâce à la photographie, mais j’imagine qu’il en est de même pour bien des activités humaines et pas seulement dans le domaine de la création artistique, j’ai rencontré des gens de toutes conditions, de tout niveau intellectuel. Ce fut chaque fois un échange riche à plus d’un titre.

T. : Enfin, vous avez uni, grâce à votre collaboration avec Claude Vigée, l’art photographique et la poésie. Comment l’image peut-elle chanter avec les mots ?

A.D. : L’image n’est qu’un signal qui attire l’attention un support à l’imagination, on lui confère trop de pouvoir aujourd’hui, elle est tellement compromise dans notre société qu’on ne peut que la suspecter de corrompre ce qu’elle escorte. Il faut, à mon sens, être très modeste lorsqu’on associe les images captées ou fabriquées mécaniquement à d’autres créations artistiques. Mais Claude Vigée est un ami avec qui me lie une forte complicité. Je crois que nous parlons la même langue en même temps que le même langage. J’ai déjà tant puisé dans ses écrits et il y a tant de bienveillants conseils induits dans nos échanges que je crois que mes photos répondent bien à ses poèmes.

T. : Nous reproduisons ici trois poèmes de Claude Vigée que vous accompagnez de vos photographies. Pouvez-vous nous expliquer les motivations de votre choix et nous parler des circonstances de la prise de vue ?

A.D. :
Les choix correspondants à tel ou tel poème sont dictés tout à la fois par l’ensemble de l’œuvre et telle ou telle résonance particulière qui surgit soudain à la vue et à l’esprit lors de mes longues virées vagabondes à vélo dans le paysage d’où est issue la pensée de Claude. Je retourne alors à l’endroit repéré pour capter l’image à la faveur de la bonne lumière et autres éléments prévisualisés. Lors du don à l’IMEC d’une partie de ses manuscrits, j’avais présenté une exposition de photographies que j’avais intitulé « Vivre dans un livre » : je crois que c’est ça, et ce n’est pas une abstraction, une bulle dans un ailleurs préservé, que de vivre avec (grâce ?) à la poésie.
Quant aux circonstances de prises de vues, elles sont souvent prosaïques, parfois rocambolesques, quelquefois improbables, je laisse à celui qui regarde l’amusement d’imaginer les circonstances de la création, et la découverte de ce qui l’émeut ou le repousse.

Wéndstéll

« Min àllerliebschdes Evilé,
Schun frihj wurd’s wédder ôwe ;
màch’s güed, wenn dü noch kànnsch,
numme gràd fér uns beidi,
zegàr au ohne mich, ém himmel dord drowwe
wu’s dunkelt.
Numme selde ésch d’seel noochem dood noch wehlaidi :
S’ésch gànz wéndschtéll àm wàldrànd, bletzli, ém hèrebscht.
Nur diner bläddermàntel rüschelt un funkelt.

(5. Sebtember 2007)

L’accalmie (Windstille)

Revisitant ce soir, au début de l’automne,
les bosquets du grand parc qu’envahira la nuit,
j’ai murmuré devant ton prunellier d’Asie :
« Douce petite Evy, la nuit déjà revient plus tôt ;
vis, du mieux que tu peux, car c’est juste pour nous deux,
ou sans moi s’il le faut, dans le ciel profond tout là-haut
où germent brume et vent qui retombent en septembre.
Seul ton ample manteau de feuilles d’un roux sombre
étincelle encore, un instant sans fin, sur ma tête blanche
dans la voie lactée des ténèbres. »

(5 septembre 2007)

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