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Albert Camus et Claude Vigée

29 septembre 2007

par Anne Mounic

Claude Vigée et Albert Camus : « Pèlerins incertains de la joie, avançant au cœur de la menace ».

Orvieto Claude Vigée a consacré plusieurs essais à Albert Camus, avec lequel il a correspondu (voir Temporel 2) et qu’il a rencontré à Paris à plusieurs reprises entre 1955 et 1959. C’est Camus d’autre part qui a publié chez Gallimard L’été indien (1957).
Dans ses lettres, Claude Vigée parle à Albert Camus de son œuvre : « L’Homme révolté est un livre important parce qu’il n’est plus possible, après l’avoir lu, de se complaire dans la négation, de faire du non systématique une excuse devant les rigueurs de la vie. Le château du refus dans lequel s’emprisonne depuis plus de cent ans l’individu moderne doit être détruit de fond en comble. Au risque de mourir dans l’asphyxie lente du déracinement, il faut que le cœur humain se fasse « le cœur battant de l’espace », qu’il s’arrache à l’adoration de soi et au culte de sa solitude, pour s’ouvrir sur le monde et en chasser l’exil. » (Lettre du 25 mars 1955) Plus tard, le 3 janvier 1957, il remarque : « On s’est mépris sur le sens de L’Etranger, soi-disant roman de l’absurde et de la dérision : alors que c’est l’épure d’une expérience de rédemption. D’une certaine façon, le véritable « étranger », (celui de vos critiques, celui de Sartre aussi, voyant à tort dans cette œuvre un conte voltairien), c’est seulement dans La Chute qu’il prend forme. Le héros de ce dernier livre est peut-être né dans votre esprit des erreurs et distorsions occasionnées chez vos lecteurs par une fausse interprétation du premier « Etranger ». Cette fois-ci, vous leur en servez un vrai. Celui qu’ils veulent : à leur image. Et sans extase d’aucune sorte. Difficile apprentissage, n’est-ce pas ? »
L’esprit (wit) de Claude Vigée se fait jour en ces remarques : « Serait-ce là le sens vrai de la fin de L’Etranger ? Ce qu’il cherche, c’est sa condamnation à mort : le meurtre de l’Arabe n’est qu’un moyen de l’obtenir. Il se la procure par un tiers, au lieu de se la donner, consciemment, dès l’abord. Se faire condamner à mort est une variante possible de « Stirb und werde ». Abraham y est allé tout droit, en liant son fils unique sur l’autel. Sa version me paraît préférable. L’avantage, ici, c’est qu’on tient soi-même le couteau, et qu’on peut s’arrêter à temps, (la guillotine, manœuvrée par autrui, va trop loin et ignore ces nuances). Par l’agonie, à travers l’agonie, Abraham perdure et se donne un temps nouveau. Il est dangereux, quoique plus facile, de confier au monde extérieur le soin de la purification ; au lieu de la métamorphose, on aboutit souvent au cimetière. Or ce qui compte, ce n’est pas l’agonie, mais ce qui vient après l’agonie. Le « Stirb » n’est qu’un moyen : « werde », voilà le devoir. » L’auteur de cette lettre souligne aussi « l’antinomie des Noces et de La Chute » : « La Chute, c’est l’anti-Camus à l’état pur, l’ascèse, la revanche de Saint Augustin, celui que l’autre, celui des Noces, voudrait défaire tout en l’étant. »
Camus se montra extrêmement sensible à l’attention que Claude Vigée portait à son œuvre d’un point de vue littéraire. Il lui écrit par exemple, le 14 mars 1955 : « L’homme révolté compte pour moi aussi. Non que je le croie réussi. Mais j’ai écrit peu de livres avec un tel sentiment, et parfois si pénible, de nécessité. » Il ajoute, un peu plus tard, la même année : « Jugez de ma gratitude, après les polémiques que ce livre a suscitées, lorsqu’un lecteur qualifié vient me dire à propos de lui son intérêt et sa sympathie. »

Néanmoins, les essais consacrés à Albert Camus ne furent publiés qu’après la mort de ce dernier, le 4 janvier 1960. Claude Vigée me dit cependant qu’il lui avait fait parvenir des tirés à part de publications en revues, qui avaient beaucoup intéressé Camus. Il s’agit de : « La nostalgie du sacré chez Albert Camus » dans Les artistes de la faim (1960), republié en 1989 ; « Albert Camus : L’errance entre l’exil et le royaume », dans Révolte et louanges (1962) ; « Entre oui et non : L’ambiguïté de la condition humaine chez Albert Camus », dans L’art et le démonique (1978) et « La quête de la lumière cachée dans la pensée poétique d’Albert Camus », dans Le passage du vivant (2001).

Le premier essai, composé de trois parties dans sa réédition de 1989 (il ne comportait que deux premières dans l’édition originale de 1960, mais Claude Vigée a repris ensuite les travaux ultérieurs), « Les limites du royaume », « Les bûchers devant la mer » et « Les déchirements de la révolte et de l’amour », débute par cette remarque caractéristique de la pensée de son auteur : « A l’origine de toute œuvre, on découvre presque toujours une émotion profonde et simple, méditée pendant longtemps, et qui, sans la justifier, suffit à l’expliquer. » (Les artistes de la faim, 1989, p. 255) Claude Vigée voit dans l’œuvre de Camus « la patiente élaboration de quelques vérités fondamentales, de nature presque théologique, liées par une dialectique interne, auxquelles il adhéra dès l’origine comme à des évidences irréfragables, et qu’il tenta par la suite d’élargir ou de vérifier dans les circonstances de sa vie privée ou de l’histoire occidentale. » Il insiste sur le « jeu subtil des contraires, les intuitions antithétiques de l’agonie et de la joie de vivre » (p. 256) et sur l’importance de l’enfance en Algérie : la pauvreté, le soleil, et le silence maternel (p. 257).
Claude Vigée définit l’absurde chez Camus comme « cette agonie interminable, injustifiée, qui accompagne l’homme tout au long de son chemin terrestre. Elle fait de lui un éternel étranger dans son monde, que l’expérience du mourir rend opaque et fermé. Il écrit dans Le mythe de Sisyphe qu’aucune morale ni aucun effort ne se justifient a priori devant les mathématiques sanglantes qui règlent notre condition de créatures. Il exprime ainsi un point de vue purement janséniste. »
« Misère de l’homme sans Dieu », donc, puisque, pour l’auteur de La chute, n’existe nulle transcendance. Et Camus de repousser ce jansénisme qui le fascine, ainsi que la philosophie de l’histoire, pour proclamer que son « royaume est de ce monde » (p. 258). Claude Vigée parle d’un « optimisme tragique, qui annonce la naissance de la joie et de la liberté au sein de la nuit ou de la terreur » (p. 260). C’est Camus le poète qui s’achemine vers « l’unité désirée à chaque instant de la vie » (p. 261), ce que Camus le philosophe appelle la « pensée de midi », approche du sacré qui se garde de la démesure. « Cette lumière de vie, « notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer. » Poétiquement, ontologiquement, voilà l’objet de la recherche du sacré chez Camus. » (p. 263) Il s’agit bien de la quête d’un langage.
Claude Vigée voit dans le meurtre de l’Arabe dans L’Etranger, l’irruption du sacré, « régnant un instant absolu et sans mesure sur une âme singulière » (p. 266). Le prix en est « le sacrifice de la vie individuelle ». L’expérience « positive » (p. 270) du sacré vise à l’accueillir « dans un état de lucidité totale », ce qui se ressent dans le style de l’écrivain, tension entre le devenir et l’être. La vision poétique de Claude Vigée s’oppose à celle de Camus : « La phrase ramassée, mais arrêtée, de Camus tend surtout à énoncer un état riche d’énergie concentrée, non pas à prospecter la dimension indéterminée du devenir. Or le sacré est ouverture sur l’indéterminé originel, sur le temps et l’espace sans bornes qui nient notre individualité, notre forme uniques. Les contours nets imposés par le style plastique, travaillé en profil de médaille, qui caractérise le plus souvent l’écriture lyrique chez Camus, enferment en quelque sorte l’ouverture sacrée dans une image fixe. » (p. 271) Et plus encore dans cette remarque : « La parole cerclée de Camus n’est pas recherche d’un avenir, ni désir de métamorphose. » Selon le poète, l’auteur de Noces tenterait d’équilibrer la frénésie dionysiaque dans la phrase apollinienne, comme le préconisait Nietzsche dans l’Origine de la tragédie (p. 272).
La Figure, comme chez Goethe, vise à maîtriser le démonique. « Albert Camus me disait connaître au plus profond de lui-même le besoin du sacré, dont l’expérience directe pourtant l’éludait. On se demande si ce n’est pas lui, plutôt, qui fuyait son approche, tout en ressentant comme une perte le recul qu’il mettait – afin de ne pas mourir – entre sa conscience et le royaume du « sang noir », dont il parle déjà dans Noces. » (p. 275) Claude Vigée voit en Camus « un quêteur à la fois sensuel et religieux du « bonheur » sur terre. » (p. 277), un « pèlerin pris de folie amoureuse pour la vie » qui « ne cessa d’aspirer à la plus haute joie humaine ».
Hantée par le « problème de la rédemption de l’homme » (p. 278), la pensée de cet auteur est dominée par la « dialectique de l’exil et du royaume ». Les « formes perverties de la révolte que sont l’obsession de la destruction brutale ou le cynisme désespéré des « mauvaises consciences » professionnelles » (p. 280) ne peuvent se surmonter que dans l’amour, atteint dans le sentiment de présence que donne le contact avec la nature (p. 281). « La plongée dans la mer sous le soleil sera l’image, maintes fois reprises dans l’œuvre de la maturité, de cette aventure effrénée du bonheur, en même temps que l’extinction de moi personnel au sein du Tout éblouissant de l’Univers. » (p. 282) C’est ainsi que se découvre la « lumière latente » (p. 286) qui se cache dans les « ténèbres de notre exil ».

Dans chacun de ses essais, comme il le fait toujours, Claude Vigée reprend des éléments anciens tout en faisant progresser la réflexion. C’est ainsi, nous l’avons vu, que la réédition de 1989 a bénéficié des apports ultérieurs à celle de 1960. L’auteur écrit par exemple, en 1962 : « Le sceptique, chez lui, cache et prépare l’avènement de l’homme de foi, de celui qui, dans l’élan de sa « consternante vitalité », croit à la splendeur de la vie et de la création. L’exil n’est pour lui que l’annonce, constamment suspendue, jamais abolie, de la présence. » (Révolte et louanges, p. 133) Reprenant l’idée d’une philosophie du « bonheur dans l’absurde » (p. 136), Claude Vigée affirme une sorte de parenté avec Camus : « Il est un lieu précaire de l’esprit dans lequel nous nous retrouvons aujourd’hui à sa suite : à la fois privés d’être et confiants d’exister, dans l’élan qui nous porte irrésistiblement vers l’actuel. » (pp. 137-138) Ce « lieu précaire de l’esprit » a pour nom, chez Claude Vigée, « noyau pulsant », puis « lac de rosée ». Là se rassemble la vie telle que la mémoire la fait rejaillir dans l’instant présent. On pense aussi à la Jérusalem de Blake.
En 1978, dans L’art et le démonique, l’auteur s’attarde sur Le malentendu : « Jamais la vision de Camus n’a été plus noire, jamais sa parole plus âpre ni plus sarcastique que dans les scènes 3 et 4 de l’acte III du Malentendu. » (p. 48) Et il conclut, citant Camus dans L’été (« pour ceux enfin qui aiment les bûchers devant la mer » p. 49), en renforçant l’ambivalence de la condition humaine, et de l’œuvre humaine : « Pourtant cette flamme peut être aussi bien celle de la transfiguration, que le brasier des fours crématoires où s’engloutit tout ce qui, en nous, demeurait ici-bas d’humain. »

En 2001, dans Le passage du vivant, Claude Vigée rapporte le compte rendu qu’une de ses étudiantes de Brandeis lui fit à la fin de 1954 d’une conversation qu’elle eut à Paris avec Camus, car elle effectuait sur son œuvre son travail de recherche. Ce dernier lui parla de René Char, son poète favori, et de Melville, « un de ses grands modèles » (p. 47). Camus s’oppose à l’existentialisme, mais « les seuls existentialistes cohérents, ce sont les religieux, Kierkegaard en premier lieu. » (p. 48)
Claude Vigée évoque ensuite ses propres entrevues avec le romancier philosophe : « L’accueil est amical, l’approche familière, le don d’écoute peu ordinaire. » (p. 49) Il évoque cette « inquiétude métaphysique [qui] traverse » son œuvre (p. 50) et écrit : « Si Dieu, pour Camus comme pour Arthur Rimbaud, « n’existe pas », le divin, lui, existe bel et bien, et se manifeste dans sa contradiction cataclysmique : « C’est la mer, / Mêlée au soleil », image d’Une saison en enfer reprise par le jeune Camus, dans Noces : une lutte érotique, corps à corps ultime où s’abolirait la terre entière. »
Claude Vigée établit ainsi que la « révolte pour lui ne représente donc que le stade initial, critique, dans la reconquête du bonheur sur terre. » (p 51) et conclut : « Pèlerins incertains de la joie, avançant au cœur de la menace, nous vivons, comme Albert Camus vécut jadis, en route vers nulle part, toujours recommençant, à jamais suspendus entre l’exil et le royaume, pris dans le labyrinthe sans fin du temps qui sépare la nuit du cœur de la lumière cachée du monde. » (p. 55) La dernière partie de la phrase (« pris dans le labyrinthe… ») est nouvelle et me semble témoigner d’une forme de connivence plus marquée entre les deux poètes et écrivains. Reprenant cette figure du labyrinthe qui lui est chère et l’associant à l’ambivalence de l’ombre et de la lumière à laquelle tous deux sont sensibles, Claude Vigée voit, en l’auteur de Noces, quelqu’un de plus proche que le laissaient entendre les remarques qu’il fait en 1960 sur le style de cet auteur, retenant le présent sans le projeter dans l’avenir.

Il faut dire qu’à première vue peut-être, les différences qui séparent ces deux auteurs peuvent paraître insurmontables. Claude Vigée est croyant. Camus refuse Dieu. Claude Vigée, enfant, se fabrique un « petit sanctuaire portatif », comme il le raconte dans Un panier de houblon. Puis, en 1940, à Toulouse, il renoue pleinement avec le judaïsme à la synagogue de la rue Palaprat, mais sa foi n’est pas un dogme – une sagesse plutôt, qu’il tire de lui-même, de ses assises personnelles, et qui les renforce. C’est aussi une réflexion, poétique et de toute une vie, sur l’être, qui le mène à dire, dans Dans le silence de l’Aleph (1992, pp. 32-33) : « La pâque nous apprend qu’à mon image l’autre aussi est libre de désirer ce qu’il désire, qu’il existe en soi-même avec son rêve de jouissance justifié, dans sa dignité propre de sujet désirant. L’amour enfin délivré de la folie concurrentielle, je m’arrête de supprimer l’autre, trop proche de moi, parce que j’ai cessé de projeter mon désir adultère et falsifié sur l’être ou la chose qu’il avait choisi de privilégier avant que je n’intervienne pour le confisquer à mon profit. La rivalité mimétique s’abolit dans l’amour commun du Nom divin, le seul objet tiers, universel et transcendant, qui soit au-delà de toute prise, hors concours à jamais. »
Camus se montre par exemple très virulent à l’égard de François Mauriac (Combat, 11 janvier 1945. Essais, p. 285) à propos de l’épuration : « On dirait vraiment, à entendre M. Mauriac, qu’il nous faille absolument choisir, dans ces affaires quotidiennes, entre l’amour du Christ et la haine des hommes. » Toutefois, trois ans plus tard, en 1948, dans un exposé donné au couvent des Dominicains de Latour-Maubourg, il reconnaît que Mauriac avait raison contre lui : « Je puis témoigner cependant que, malgré quelques excès de langage venus de François Mauriac, je n’ai jamais cessé de méditer ce qu’il disait. » (p. 371) Il ne se dit en possession « d’aucune vérité absolue », mais prône un « vrai dialogue » (p. 372) « entre des gens qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai ». Et la communication n’est possible qu’entre des gens qui se savent différents les uns des autres : « Je n’essaierai donc pas pour ma part de me faire chrétien devant vous. Je partage avec vous la même horreur du mal. Mais je ne partage pas votre espoir et je continue à lutter contre cet univers où des enfants souffrent et meurent. »
Ceci contraste au premier abord avec ce qu’écrivait le 30 mai 1956 le poète Jean Malrieu à Claude Vigée (Toute vie finit dans la nuit, p. 39) : « ‘Surmonter’ n’est rien. Il faut prendre parti. Cher Claude Vigée, je suis membre du parti communiste français, mais je ne veux pas que vous puissiez croire que je limite le parti à prendre parti. C’est dans un sens très large que je l’entends. Je ne fais pas de propagande. Moi aussi, tout homme d’ailleurs est exilé et puis un jour, il affirme. Je crois au bonheur, je crois à l’amour, à l’amitié. Je crois, dis-je. J’en suis sûr et c’est pour cela que je vous écris au fil de la plume sans me relire parce que je vous voudrais heureux. »
« Prendre parti », dans le sens restreint du terme, c’est ce que Camus ne voulait pas faire. (Il quitte le Parti communiste en juillet 1937 en ayant adhéré en 1935 avec cette réserve : « Ce qui m’a longtemps arrêté, ce qui arrête tant d’esprits je crois, c’est le sens religieux qui manque au communisme. » Roger Grenier, p. 39) Revenons à la question de l’épuration, à titre d’exemple, simplement, d’un état d’esprit. Camus propose une voie semblable à celle qu’il souhaitera plus tard pour l’Algérie, une voix qui ouvre une troisième voie, un langage qui permette de dominer le conflit : « Nous sommes quelques-uns à refuser à la fois les cris de détestation qui nous viennent d’un côté et les sollicitations attendries qui nous arrivent de l’autre. Et nous cherchons, entre les deux, cette juste voix qui nous donnera la vérité sans la honte. » (Essais, p. 285)
Camus se situe dans le relatif et refuse l’absolu au nom de la joie dans l’instant présent : « Ses aveugles ont cru puérilement qu’aimer un seul jour de la vie revenait à justifier les siècles de l’oppression. C’est pourquoi ils ont voulu effacer la joie au tableau du monde, et la renvoyer à plus tard. L’impatience des limites, le refus de leur être double, le désespoir d’être homme les ont jetés enfin dans une démesure inhumaine. » (L’homme révolté, p. 381)
Claude Vigée, lui aussi, refuse le dogme de l’absolu, comme il le confie à Yvon Le Men : « Se cloîtrer obstinément dans un monde clos d’idées toutes faites et achevées, habiter en permanence un univers de vérités absolues, c’est vivre en cage. Et surtout, c’est le meilleur moyen d’imposer le cachot mental à autrui, en brisant ses velléités d’autonomie. D’où mes réticences à l’égard de ces maîtres de sagesse intransigeants qui cachent souvent un Père fouettard sous les apparences de la quête du bien suprême. » (Toute vie…, pp. 111-12)

Les deux écrivains ont en commun une conscience aiguë du mal, suscitée par les drames historiques du vingtième siècle, mais ils ne s’engouffrent pas sur les chemins de l’idéal (« la vérité sans la honte »), car ils ont tous deux à l’esprit une conception bien nette de l’ambivalence du destin, que tous deux figurent, Camus grâce aux personnages de ses romans, à la figure de Némésis, la mesure, et celle de Prométhée, la révolte humaine (voir « Prométhée aux enfers », Noces, pp. 118-124), entre autres, et Claude Vigée par les figures bibliques, celle de Jacob surtout, en sa lutte avec l’ange, qui évoque cette tension dont parle Camus à la fin de L’homme révolté, mais qui n’est pas chez le poète une révolte : il s’agit plutôt d’une façon de « surmonter » et de se projeter dans l’avenir, de rendre la vie possible à chaque instant. Claude Vigée répond de la sorte à la question contenue dans les premières lignes du Mythe de Sisyohe : « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. » (p. 17)
Claude Vigée n’a cessé de s’interroger sur le « sentiment de la perte du monde et de soi [qui] se manifeste dans la poésie européenne dès la fin du XVIIIème siècle » (Révolte et louanges, p. 9) D’où sa critique du versant « janséniste » de Camus, tel qu’il apparaît dans La chute (1956). Dans L’été indien (1957), il rejette cette attitude : « Le monde n’est absurde que pour qui y entre avec des prétentions de caste, ou des exigences personnelles. Aspirer à un rang privilégié parmi les créatures, ramener les choses de l’univers à l’ordonnance de ma seule volonté, détruit l’unité de la création dont je suis un harmonique. Il faut laisser les choses dans la liberté du réel, et replacer ce qui ne l’était plus, du fait de notre violence, dans l’ordre originel. » (Eté indien, p. 8)
En d’autres termes, rien n’est « dû » à personne et le sentiment de culpabilité ne signifie que complicité dans la « destruction de nos propres assises » (p. 82), dont nous sommes aussi victimes. Pas de révolte chez Claude Vigée, mais un refus de l’enfermement : « Dès l’origine j’ai détesté ce qui me ligote et que je ne parviens pas tout à fait à comprendre. Sentiment d’avoir été coincé très tôt. Je n’ai jamais accepté cela comme une situation définitive. Le ressentiment gronde dans les profondeurs comme un océan enchaîné. L’humiliation a laissé en moi des puissances de redressement inépuisables : gare à la détente ! » (p. 50) Mais c’est par la louange et l’adhésion au monde que le poète réagit. C’est son œuvre qui l’initie à lui-même et à autrui : « Notre existence crée un univers indestructible qui va s’élargissant, un monde qui ne cesse de se nourrir de temps et d’englober en lui, peu à peu, une série d’éternités. » (p. 13) Voici la foi de Claude Vigée, la foi dans l’œuvre qui saisit le lien au monde et en déduit, farouchement, la vie. « Naître veut dire : surmonter notre absence. »
Le fondement de cette attitude peut passer pour pessimiste. « Tout est toujours perdu. Il n’y a donc rien à perdre. » (p. 12) C’est simplement que se fondant comme sujet en son œuvre, hors du dogme, le poète incorpore à son désir le deuil de l’instant. La poésie, œuvre du temps, sans cesse convertit le passé en avenir. « L’être ne cesse de se multiplier : les moments clairs remontés des puits de la mémoire sont les indices de cette expansion continue du réel en nous. » (p. 13)
Sujet de lui-même parce qu’il se saisit dans le monde (« Je, c’est le monde lui-même, tel qu’il s’est, dans mes yeux fugaces, quelquefois révélé. » p. 14), l’individu accueille alors ce qui lui est étranger et conçoit l’espace entre les êtres comme non fusionnel, distinct, à la manière de ce que le psychanalyste D.W. Winnicott nommait « espace potentiel » : « Ce qui sépare les hommes, c’est de ne point voir ce qui se trouve entre eux. » (p. 29) Ainsi s’instaure le dialogue, que Camus appelait de ses vœux, et qui est le bien : « L’alliance inconditionnelle des êtres, voilà peut-être la seule définition authentique et complète du bien. » (p. 90)

D’ailleurs, Claude Vigée, toujours avec humour, perçoit bien une connivence entre son aspiration et celle de Camus : « La fin de l’Etranger n’est pas moquerie, mais extase. Un roman de l’absurde, cet hymne au bonheur d’être à travers l’agonie ? Camus est un Malgré-Nous du nihilisme. Il reste un peu d’Alsace au fonde de son Afrique. » (p. 14) C’est chez Camus le poète que se dessine le mouvement, partagé par les deux hommes, visant à l’unité d’être : « L’avenir vivant s’accumule, clairement incarné dans chaque germe tombé nu des branches. Je suis en rapport avec tout cela, je deviens vraiment, dans ce sous-bois dont les racines enfouies sous les pierres sont mes aïeux, et les brindilles extrêmes des bouleaux ondulant au vent mes petites-filles, par la sympathie unifiante du regard. » (p. 7)
En cette empathie, Claude Vigée trouve son fondement et fuit l’enfer ainsi défini : « Sinon c’est l’enfer dans les deux royaumes, l’exil de la présence réelle : ne plus être fondé dans le temps. » (p. 29) Une fois de plus, il rejoint Camus : « L’homme moderne est privé de père. Son déracinement n’est pas sans rapport avec cette absence. L’aliénation de la puissance paternelle tend à entraîner, chez le fils, la perte du sens de la réalité du monde, à quoi le déclin du mythe, dans l’Occident post-renaissant, est également lié.
Le père fait place à l’absent, le réel au rêve, le mythe au symbole. » (p. 30)

Claude Vigée aurait-il influencé Camus dans ce qui fait le fondement du Premier homme, la quête du père (voir « De Hamlet à Jean-Baptiste Clamence : d’un certain langage comme obstacle à la joie. ») et, exprimée dans la préface de 1958 à la réédition de L’Envers et l’Endroit, la recherche d’un langage et d’un mythe fondés ? En tout cas, l’un semble appeler, dans L’été indien, ce que l’autre espérait réaliser dans cette fameuse préface : « Il faut une littérature neuve, liée à cette évolution dont l’étude de l’histoire, autant que l’auscultation directe de notre sensibilité, largement inexprimée jusqu’à présent, révèle la puissance.
Où le fils reste seul, là règne la tristesse. » (L’été indien, p. 31)

Au début de l’été 1959, Camus confiait à Claude Vigée qu’il désirait retourner en Grèce : « Ce que Camus, parvenu à la maturité affective et spirituelle, espérait redécouvrir peut-être en Grèce, en écho aux premières extases africaines, c’est la manifestation plénière de la présence divine à travers la lumière immatérielle qui rayonne dans le ciel de l’Hellade. Paradoxalement, ses récits satiriques et corrosifs correspondaient aux premiers moments d’une lente, difficile initiation à la lumière secrète du monde. L’accession au Royaume devait se faire à travers le désert de l’Exil. » (Passage du vivant, p. 50) Et le poète, dans le même essai, de citer la nouvelle intitulée « Jonas », ce personnage biblique étant à ses yeux celui qui n’a pas encore pris sur lui de se fonder dans la parole portée vers l’autre. Ce langage-là se définit comme un rapport entre les êtres, un Je/Tu plutôt qu’un Je/Cela, pour reprendre la distinction de Martin Buber, une parole scellant et renouvelant sans cesse « l’alliance inconditionnelle des êtres » : « Notre vie cherche un vague rapport avec ce qui l’entoure, et notre langage le lui fournit. Mais nous ne désirons pas seulement cette relation entre objets suspendus dans le vide, entre mots qui se renvoient l’un à l’autre sans jamais se signifier eux-mêmes, ni descendre dans leurs racines d’éternité. Nous ne voulons pas être constamment charriés entre les mots et les existants. Rompant le cercle infernal, c’est de l’être aux mots que nous aspirons à courir. Dans le langage de la poésie, nous escomptons la révélation prochaine de l’être ; la poésie se définit par cette tension, par cette impossibilité mêmes. Afin de rendre le verbe social propre à ce rapport nouveau il faudra retourner chaque mot et chaque objet dans la direction de l’origine. » (L’été indien, p. 91)

De nos jours, le dogme dominant est celui de la « marchandisation » de l’existence : « Poésie et Marchandise. Chez l’homme moderne le lien est évident entre la perte du sens de la réalité de l’existence, et l’extrême commercialisation de cette dernière, à quoi correspondent en partie les difficultés actuelles de l’expression et de la communication poétiques. » (p. 66) Dès 1957, Claude Vigée voyait juste : « Comment l’acte poétique, « cette mutuelle communication entre l’être intérieur des Choses et l’être intérieur du Moi humain », pourra-t-il encore s’accomplir dans un tel univers ? La poésie sera déclarée hors-la-loi parce qu’elle remet constamment en question les fondations sur lesquelles le commerce (ou toute forme d’efficience mécanique réglant la société) s’appuie et prospère. » (p. 66)
Et si Prométhée revenait, écrit Camus en 1946, les « hommes d’aujourd’hui » « le cloueraient au rocher, au nom même de cet humanisme dont il est le premier symbole » (Noces, p. 120), car le titan ne peut « séparer la machine de l’art. Il pense qu’on peut libérer en même temps les corps et les âmes. L’homme actuel croit qu’il faut d’abord libérer le corps, même si l’esprit doit mourir provisoirement. Mais l’esprit peut-il mourir provisoirement ? »

La question me semble, de nos jours, avoir pris une urgence pressante du fait de la « tendre indifférence » de l’utilitarisme ambiant : « La tyrannie ne révolte les hommes qu’à partir du moment où elle leur paraît vaine. Tout despote gagne à cultiver, chez ses sujets, l’illusion de l’utile. » (L’été indien, p. 73) Et, songent à son exil, Claude Vigée en reconnaît le caractère initiatique : « En échange de tout le reste, nous apprîmes à nous émerveiller de ce qui est. » (p. 81)
L’émerveillement n’est-il pas le plus exact opposé de l’attitude utilitariste ? Ce pourrait bien être la manière pour l’esprit de demeurer vivant, malgré tout.
« Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » (Le mythe de Sisyphe, p. 168)

Je disais plus haut que tout, à première vue, séparait ces deux poètes et écrivains, mais les apparences sont souvent fausses. Albert Camus écrivait, le 25 août 1955, à Claude Vigée, qui lui avait fait parvenir son manuscrit de L’été indien, son premier judan, d’ailleurs, composition de récits en prose et de poèmes, selon le modèle de la Bible, mais aussi de l’existence en cette dialectique de la durée et des instants d’émerveillement :

« Cher Monsieur,

J’ai tardé à vous écrire, mais des accidents de santé m’ont gâché un peu mon été, et retardé dans tout ce que j’entreprenais. j’ai cependant emporté votre manuscrit en Italie et l’ai lu à loisir. Il m’a plu si fort, et je suis si près de tout ce que vous dites, que je voudrais à la rentrée de septembre le proposer à Gallimard. Cela ne signifie pas, hélas, qu’il sera accepté, la poésie, vous l’avez bien vu, étant suspecte a priori.
Je vous remercie en tout cas de m’avoir fait lire ces poèmes et ce journal qui fait mieux que les éclairer. […]

Croyez à ma sympathie de cœur et d’esprit.

Albert Camus »

Ouvrages cités :

Claude Vigée, Les artistes de la faim. Bourg-en-Bresse : Nadal, 1989. Première édition, 1960.
Révolte et louanges. Paris : Corti, 1962.
L’art et le démonique. Paris : Flammarion, 1978.
Dans le silence de l’Aleph. Paris : Albin Michel, 1992.
Journal de l’été indien. Paris : parole et Silence, 2000. Première édition : L’été indien. Paris : Gallimard, 1957.
Le passage du vivant. Paris : Parole et Silence, 2001.

Claude Vigée et Yvon Le Men, Toute vie finit dans la nuit. Paris : Parole et Silence, 2007.

Albert Camus, La chute (1956). Paris : Gallimard Folio, 1994.
L’Envers et l’Endroit (1937). Paris : Gallimard, 1958.
Noces (1939), suivi de L’été (1954). Paris : Gallimard Folio, 1994.
L’homme révolté (1951). Paris : Gallimard Folio, 1985.
Le premier homme. Paris : Gallimard, 1994.
Le malentendu (1944). Edition de Pierre-Louis Rey. Paris : Gallimard Folio, 2006.
Caligula (1944). Edition de Pierre-Louis Rey. Paris : Gallimard Folio, 2006.
Essais. Edition établie et annotée par R. Quilliot et L. Faucon. Paris : Gallimard Pléiade, 1965.

Roger Grenier, Albert Camus : Soleil et ombre. Paris : Gallimard Folio, 1999.


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