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Alan Sillitoe : poèmes

1er mai 2008

par Alan Sillitoe

En 1979 Alan Sillitoe publie aux éditions W.H.Allen une suite de 36 poèmes intitulée Snow on the North Side of Lucifer, suivie de quelques notes explicatives ou référentielles qui renvoient à la Bible, mais aussi à d’autres livres saints et à des manuels historiques ou scientifiques qui n’ont pas plus de relation directe avec l’Histoire Sainte que la majorité des poèmes. Dans ses Collected Poems qui ont connu huit éditions entre 1960 et 1993, il reprend 24 de ces poèmes avec des modifications stylistiques et en supprimant les notes.
C’est ce deuxième choix que nous présentons dans notre traduction.
Pour les noms propres géographiques, nous avons suivi La nouvelle traduction de la Bible parue en 2001 aux éditions Bayard.

J’adresse mes plus vifs remerciements au Professeur Sylvaine Marandon qui a relu attentivement et amélioré cette traduction.

Michèle Duclos

La leçon d’astronomie de Lucifer

Quand Lucifer confessa son orgueil
Ses plans et sa turbulence
Il lui fut expliqué : le soleil
Est fixe dans sa relation aux étoiles.

Les étoiles sont placées dans leur position
Les unes vis-à-vis des autres.
Les planètes sans chaleur ni lumière
Reçoivent un éclat suffisant du soleil.
Les satellites enlacent les planètes.
La terre, avec son unique lune
Tourne et ce faisant
Met une année de droite à gauche
En une ellipse solitaire autour du feu du Ciel.

Et maintenant, quelques définitions célestes :
Les mots accouraient, comme nadir
Zénith
, équinoxe et solstice,
Mais, menacé par méridien
Et spécialement par déclinaison
Lucifer cria : Assez !

Je connais ce texte depuis ma naissance.
Le Gardien du Temps sidéral
Est las de la Ligne du Parti.
Les navigateurs se repèrent sur moi
Et ainsi fit Dieu.
Droit dans mon cœur
Les vecteurs de reconnaissance
Appliqués aux infinités infinitives du Temps
Se sont montrés évidents mais pas très simples,
Chaque émotion une ligne de position
Plantée comme une épingle magique dans le foie de la victime.
Œil sextant et cœur horloge
Le cerveau exposé en tables astronomiques
Calculent la route vers les entrées du port
Où toute vie autre que celle de Lucifer est comprise.

Son cœur géologique inversé
Par un désir extra-galactique
Fut deviné par Dieu.
Des rayons jaillissaient de la mire de Lucifer :
Une coulée magnétique à quatre voies
Brouillait la constante interne,
Et des réfractions mystérieuses
Le rendaient violent et obstiné,
Rusé et grossier.
Des habitudes aimables mais viles
Seraient risibles chez des déités mineures,
Présentant des miroirs à leur chaos.

Si beau qu’il fût, Dieu le chassa.
Lucifer gémissait de douleur
Mais au cœur de sa chute
Une phrase dernière éraillait ses lèvres :
« Dieu veut que tout le monde aime comme lui.
À son image il nous faut aimer,
Ou être dépouillé de tout sauf de l’espace ».

***

Lucifer : la version officielle de sa chute

Lucifer autrefois régnait sur les nations
Jusqu’à ce que, l’esprit brouillé par de perverses notions
Il pria les étoiles en cercle autour de Dieu
De le laisser, formant un escalier en pente douce,
Monter jusqu’au trône céleste
Et le souiller de la tache rebelle.
Il dominerait la montagne du rendez-vous,
Ferait taire la clameur éternelle de Dieu,
Régnerait en prince dans sa nouvelle naissance
Sur les pôles extrêmes du Nord.

Il jura d’atteindre le pic ennuagé
Et de s’y pavaner dans l’éclatant manteau de Dieu.
Il parlerait comme Dieu et vomirait Son nom,
Et brandirait les bras comme ailes de flamme.
Il régnerait par des cataractes de mots,
Maintiendrait l’ordre chez les vassaux ;
Un univers doté de rime et de raison
Serait un désastre de confusion :
Lucifer du haut de son orgueil gouvernerait
Le chaos somptueux qu’il arpenterait.

Mais Dieu n’était ni ivre ni aveugle
À ce qu’avait planifié la Cosmogonie.
Dans sa Toute Puissance il gela
Les yeux tourbillonnants de l’impétueux Lucifer,
Envoya cent mille étoiles
Frelons bourdonnant en vastes rayons
Pour rendre fou celui qui croyait pouvoir
Prendre la place du Très-Haut.
Elles l’immobilisèrent, puis le précipitèrent
Dans les profondeurs de l’Enfer.

Elles l’enchaînèrent et le rabaissèrent.
Le Zodiaque Uni prévoyait
Que Lucifer en guerre ou en paix
Ne serait pas pour leur royaume un bienfait.
Les Figures méprisèrent ses plaintes déchirantes :
Les points cardinaux tournèrent sur eux-mêmes
À travers le Désert de Tsîn
Et frappèrent la cendrée du Soleil :
L’éternité engendre l’évolution
Et boit le sang de la Révolution.

Se proclamant pur de toute perfidie
Mais consumé dans le rôle de martyr
Lucifer plein de rancœur hautaine –
Crachant du feu dans les bosquets lactés –
Condamna le cœur de Dieu à la nécrose
Et tous ses satellites à l’esclavage.
Il ignora plaidoyers et questions
Afin que le dernier mot
Lui reste ; puis il irait errant
En quête de sépulture et d’amour.

***

Lucifer rejeté

Lucifer se tourna vers Dieu, et dit :
Tu veux mon cœur, tu veux ma tête.
En te donnant les deux je serais ton esclave.
Un seul, je saignerais à mort.
Ils sont inséparables comme le souffle
Qui, sorti de ma bouche, rencontre la glace
Et dans l’air immobile forme de la buée.

Dieu ne parla pas. Il ne parlait jamais.
D’autres devaient utiliser sa gorge
Et créer avec leur propre voix des mots tels
Que Dieu en silence faisait siens.
Mais seul Lucifer usait de la poésie
Pour sauver son cœur, pour sauver sa tête –
Cependant Dieu ne parlait ni ne maudissait
Mais crachant un fiel cataclysmique
Il condamna le grand Lucifer à la chute.

***

La décision de Lucifer

Lucifer n’a dormi qu’une seule fois
Dans son voyage vers le sud,
Car au matin,
Il lui fallut décider,
Le fleuve franchi, et
Ayant pris congé de Dieu
Alors qu’aucun chien n’aboyait plus,
Ni que fumée de hutte n’était en vue
Ni aucune voix entendue,
S’il prendrait la route à main gauche
Ou à main droite.

Mieux valait ne pas s’arrêter, ni penser à la douce chaleur
Mais foncer sans réfléchir à gauche ou à droite.
Soit cela, soit couper au centre –
Désert de granit vert –
Où l’on vivrait autant
Et apprendrait bien plus
Qu’après l’épuisement d’une décision rapide
Ou la ruine totale d’une décision juste.

***

Unité

Les chroniques étant sacrées
Dieu fit de Lucifer une étoile
La brillante étoile du matin
Pour guider au mieux les navigateurs.

Dieu étant ce qu’il est
Il fit une autre étoile
La première étoile du soir
Bénie par toutes les femmes.
Autour d’elles tournait le ciel
Elles ne se rencontraient jamais. L’une filait,
L’autre suivait. Qui faisait quoi,
Impossible de vérifier.

Aucune ne se demandait qui avait tout commencé,
Piégées qu’elles étaient et qu’elles sont
Dans la même planète.

***

Nemrod et Lucifer

Nul ne savait pourquoi Nemrod avait tiré vers le ciel.
Un si grand vide armait ses bras
Et envoyait chaque flèche gémissante droit
Contre la puissance de Dieu.

Nemrod est un puissant chasseur, dit le Seigneur.
Le printemps était passé. Adonis saigné, déjà
Dans son sillon, chagrin oublié,
Blé blanchissant une plaine trop brûlante pour les rêves,
Ciel bleu, Dieu invisible, jour vacant,
Animaux se cachant du soleil.

Lucifer guidait chaque pointe de fer
Mais Nemrod était homme, et non Dieu :
Nul dard féroce ne pouvait atteindre son but,
Bien que le Puissant Nemrod, qui voulait que Dieu meure,
Se demandât pourquoi Dieu n’était pas mort
Et pourquoi la flèche retombait du ciel
Ointe de rouge des pennes à la pointe.

Nemrod pleura de honte en voyant
Que Lucifer boitait du pied gauche.

***

Le « Job »

Le trois-ponts de bois rompit ses cordages,
Chaque fibre assaillie déchirée par l’eau bleu cobalt
Qui soulevait la haute poupe ;

Raclant le quai de granit
Le navire errait dans les poings de la tempête
Et nul havre sûr ne refermait sur lui ses bras.

Le refuge était dans les crocs du vent
L’océan sans horizon
Bois luttant contre l’eau
Voiles dans la phosphorescence saline
Le grand mât un pal.

Les torsions sans pitié laissèrent une carcasse
Que Lucifer ne put noyer :
Impossible pour lui de savoir
Comment ce cercueil scabieux pouvait rester à flot,
Trouver un miroir d’eau sans fin
Et gagner l’estime de Dieu pour son long combat.

***

Lucifer et Empédocle

Le Progrès est un orphelin :
Jetez-lui une croûte, il meurt de faim.
Donnez-lui un manteau brodé d’or,
Cent mille personnes deviennent cendre.
Le Progrès larmoie ou bien tue :
Qui le possède tend un soleil à Lucifer le boiteux
Qui jura que les rebelles de Dieu serviraient sa splendeur
Pour créer des orages galactiques.

Le Progrès sera ma mort, dit Dieu.
Retournons la proposition.
Dieu dit : « Empédocle, répète :
Le Progrès est la chienne de la guerre ;
Amour et discorde l’allaitent.
Pour une fois je parlerai franc :
La guerre rapproche le monde de la mort,
N’apporte rien de bon à personne.
Nul homme sain d’esprit n’a souci de mourir roi,
Nul idiot de devenir un dieu. »

Empédocle simplifia, et comprit de travers :
« La guerre est la mère du progrès. »
Puis minauda dans ses sandales d’or
Vers le cratère brûlant de l’Etna
Se demandant si Dieu avait raison
De donner à une telle force le nom de guerre.

Lucifer sourit. Empédocle debout tout au bord
Plongeait son regard dans le vacarme bouillonnant.
« Ta question est sans réponse », dit Lucifer,
Et il le poussa dedans.

***

Lucifer l’archer

Les joyeux lurons de Robin des Bois
Dans la forêt de Sherwood tiraient
Sur des pennies d’argent marqués
D’une croix d’argent.

Lucifer, en maître archer,
Ajustait les flèches,
Tirait l’if de tous les archers
Avec les doigts verts de Sherwood.

Ainsi contrôlés les missiles empennés
Suivaient des voies numismatiques –
Fils de Dieu ou pas, la croix était touchée
Par les tiges que Lucifer dépêchait.

Quand deux lignes se rencontraient
Et, se rencontrant, se croisaient,
Et se refermaient pour former anneau
Lucifer sentait retentir une prison

Autour de son front et dans ses yeux –
Ainsi fit-il s’écraser les flèches des hors-la-loi
Contre tous les pennies d’argent
Qui portaient une croix d’argent.

***


Lucifer et Colomb

Lucifer devint le soleil :
Il attira Christophe Colomb
Dans la pénombre océane.

Sous la vasque de la nuit
Ils suivirent les étoiles
Qu’il dessinait pour leur parcours.

Un matin Lucifer se leva
Et daigna les plonger
Dans la fortitude quotidienne de l’aube.

Les équerres de navigateur
L’aidèrent à
Calculer la distance du jour.

Quand la sonde fut lancée
Le plomb heurta la mer et éclata
En étincelles fluorescentes de Lucifer.

Il stabilisa l’aiguille qui s’affolait
Dans la mer des Sargasses ;
Incita un météore à leur offrir

Une réception spectaculaire,
Et attira les Fils d’Adam
Vers un retour au Paradis.

***


Lucifer arpenteur

Lucifer l’arpenteur ne regardait pas
Il mesurait, ses mains s’activaient
Sur un théodolite non en prière.

Un point derrière les yeux tenait la cosmographie
En servitude, la géométrie simple intuition alors qu’il mesurait
Arpentait et cordait un royaume en un jour
Triangulait des océans en une seule nuit.

Dieu s’attribuait le mérite
Chaque action au monde était Sienne,
Toutes les mers et tous les continents. IL guidait

Les pas et remplissait les cœurs
Un vent faisait claquer les voiles
D’un navire dont les hommes étaient ivres
De pillage, de paillardise et du Seigneur.

Lucifer rejeté était meurtri
Puisque la Science le suivait lui et non Dieu.
Lui fondait les métaux, posait les rails, édifiait les cités

Roulait l’éclair dans un tambour et .le mit au travail.
Les fils d’Adam arrachaient le lait et le miel à la terre
Et louaient Dieu.
Mais Lucifer voyait sur chaque pied
La marque de sa claudication.

***

Lucifer mécanicien

Lucifer inventa la vitesse, enseigna
Qu’une poulie lente en entraîne une plus rapide,
Qu’un cours d’eau paresseux fait tourner un moulin
Que le feu fond que le vent actionne
Et que le fer flotte et volent les alliages.

Les élèves empressés de Lucifer apprirent
Comment un métal en sectionne un autre
Et que l’acier étalé sur un mandrin
Est dans sa faiblesse découpé en lamelles
Par une lame fixée contre.

Un foret lubrifié trempé
Dur comme diamant
Pénètre l’acier serré dans un étau :
Faisant jouer vitesse sur vitesse modifiée
Un disque de dents d’acier
Fraise une tige d’acier.

Lucifer sur chaque tour
Manufacturait des objets qui dépassaient
Les modestes capacités humaines ;
Il défit Dieu, et plus démoniaque que jamais
Fit de l’Homme un mécanicien industrieux.

***

Lucifer et la Révolution

Quand les travailleurs se rassemblèrent à la gare
Lucifer attendait depuis que le marécage était drainé.
Menton en avant casquette désinvolte et pardessus suisse,
Fendant l’air d’un doigt justicier,
Il léchait ses babines de Tartare et caressait
Sa barbe, hochant sévèrement la tête
À chaque injustice qu’il guérissait,
Déversait un flot de paroles tranchantes et décisives
Reliait la foule en un tissu serré
Sur lequel tout motif pouvait être imprimé.

Il avait attendu longtemps ces vives acclamations
Et cette mosaïque brumeuse de visages,
Brouillait son regard juste ce qu’il fallait
D’incapacité à voir le futur,
Quand la canaille se livrerait à des actes
Qui réduiraient toute sensibilité en cendre :

« Alors, mon vieux, on l’a eu ce foutu château !
Arraché chaque linteau, cassé toutes les briques.
Un vrai plaisir de voir brûler ces Vieux Maîtres.
Il y a quarante ans le duc a violé ma mère
Alors je me suis envoyé sa duchesse de fille.
Pour la Révolution bien sûr –
Il nous en faudrait une tous les jours ! »

Les troupes de choc de la Révolution sont venues
Derrière un déploiement étincelant de fusils :
« OK, les gars, fini la plaisanterie.
Maintenant vous travaillez pour nous, hein ? »
Et reconstruisez-moi ce château.
Qui est ce porc qui a violé la duchesse ?
Son procès commence demain. »

« La pureté de la Révolution brille
Aux yeux de tous,
Force morale qui lave
Plus propre que la mer. »

« Vous regretterez d’avoir parlé »,
Répliqua le camarade Lucifer
Quand la situation échappa à tout contrôle.
« Vous avez aidé à faire la Révolution,
On va vous coller au poteau
Ou vous destituer au-delà de l’imaginable.
Je ne suis pas Hamlet perdu pour un oui ou pour un non.
Je peux faire une omelette n’importe quand
Et casser autant d’œufs qu’il y a de têtes.
Les poules pondent tout le temps ! »
Son sourire était géologique – sous la moustache.

La balle de l’assassin l’épargna
Mais l’effraya. Il disparut.
Un Seul pouvait jouer ce jeu et gagner.


à suivre dans Temporel 6, octobre 2008

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