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Alain Suied, par Frédéric Le Dain

25 avril 2009

par Frédéric Le Dain

Le poème, une « parole en-trop » ?

Alain Suied, Laisser partir. Paris : Arfuyen, 2007.

« La parole est toujours en-trop.
Même quand nous gisons, affaiblis
écrasés sous le poids de notre illusion
elle trouve une voie
invisible, elle suit le fil inaperçu
où glissera, funambule
le fantôme de notre rêve aboli. »

écrit Alain Suied (1951-2008) dans « La blessure plus lointaine » (p.36), deuxième ensemble de dix poèmes –il y a en tout huit ensembles de dix poèmes qui composent ce recueil d’une grande force intérieure.
Dix poèmes par sections, comme les dix doigts du poète accompagnant doucement, mais sans fléchir, ces « paroles en-trop », d’une touche, ces nocturnes intempestives :
« tu dois chanter dans la nuit sans écho »
(« Apnée dans la vraie vie » p.66).

Le poème semble être, précisément, dans cet ultime recueil, le « porte-parole » − le rythme interne −de cette « parole en-trop », ou, plus précisément, le poème est à la fois, doublement, le porte-parole (d’où le goût marqué pour l’écriture anaphorique) et cette « parole (…) toujours en-trop. ».
Une « parole en-trop » qui est pourtant une parole mesurée, qui va dire, en huit temps forts, ce qu’est la condition de l’homme, ce « parlêtre » (Lacan) qui meurt :
« Qu’est-ce que c’est ?
Nous ne le savons pas.
(…)
Parole :
voilà, peut-être, ce que c’est
-une parole, un souffle, un cri »
(« Entendre, écouter, comprendre », p.56)

En écho peut-être à Qohélet, aussi :
« Ne laisse pas ton cœur te mentir :
tu sais que chaque destin humain
rencontre la solitude et la mort.
(« De la perte au manque », p.12)

Et si la parole est mesurée, avec doigté, c’est, bien sûr, parce que le sujet est grave –l’élégie et le tragique ne sont pas absents de ces pages qui affrontent la mort (le mode mineur n’y est jamais toutefois une tristesse consentie )-, mais c’est aussi parce que le poète est lucide, et cette lucidité stoïque est un espoir (une lumière, conformément à l’étymologie du mot), même ténu, comme un accord soudain retrouvé, une note inespérée :
« Tu sais que l’erreur conduit
ton cœur et le mène au facile
aveuglement, tu sais aussi

que la vérité viendra, exacte
et terrible, ô violence natale
ô silence sans retour

(…) tu sais aussi

que ton cœur vaincra, juste
et serein, ô virulence abyssale
ô parole sans détours ! »
(« De la perte au manque », p.12)

De quel excès, alors, est-il donc question, dans cet « en-trop » du poème ?
Je revois cet homme discret, au regard profond, avec, chez cet amoureux de la langue de William Blake (qu’il a traduit) une élégance insulaire, quelque chose de doux.
Pourtant, elle est rugueuse, rugueuse et belle, cette poésie, parfois, parce que l’excès dont il est question, c’est celui de l’être, dont il est sans cesse question :
« Nous savons obscurément que l’être est en exil. »
(« Sous le masque de la chair », p.95)

En exil, et blessé… ontologiquement blessé :
« dans la blessure ouverte de chaque naissance »
(« Obscure est le cœur », p.29)

L’être du monde, en excès, s’efface :
« Le monde parle, lui aussi,
à son rythme que tu ne sais plus reconnaître. »
(« Obscur est le cœur », p.28)

Parce que c’est d’abord l’être intime, rudement questionné, secoué de questions, qu’il s’agit, à travers le poème, de (re)conquérir.
« Qui est là ? Qui frappe à la porte
de l’espèce ? Qui habite nos visages ?
(…)
qui habite notre passé ? »
(« La blessure la plus lointaine », p.39)

Il y a quelque chose de pathétique, de déchiré –une blessure ontologique- dans ces poèmes, dans cette sonate, et pourtant, le poème dépasse toujours le négatif, traverse le négatif, parce que le propos n’est pas de se complaire dans cet inévitable négatif (pour qui est un peu lucide) :
« Cela ne revient pas, cela
ne revient jamais, cette illusoire
certitude, ce juste équilibre
ce rêve maternel de complétude :
jamais !
(…)
Et pourtant, cela nourrit
ton cœur en secret. »
( « De la perte au manque » p.13)

Ou encore :
« Si la violence du gouffre
saisit ton cœur et sidère ta pensée
n’oublie pas d’avancer, ne renonce pas
c’est la trace qui saura guider
c’est l’instinct qui distinguera
la voie du secours. »
(« Apnée dans la vraie vie », p.60)

Cette reconquête du négatif, qui est au cœur de l’écriture, s’inscrit dans le poème, clairement :
« Dans le négatif, dans le non-représentable
dans la blessure ouverte de chaque naissance
dans l’irréalisé, dans l’absence même
(…)
tu retrouves l’aurore perdue. »
(« Obscur est le cœur », p.29)

Cette « parole en-trop » du poème, qui est une parole de l’être intime, murmurée en secret, c’est aussi une parole adressée. Et s’il est question de l’être intime, il est aussi question de l’être aimé :
« Présence de l’être ! Il y a
trop de toi… »
(« La blessure la plus lointaine », p.42)

Les dix poèmes qui composent chacune des huit sections du recueil, ce sont aussi, peut-être, alors, non plus plus les deux mains d’un musicien qui dirait sa partition, mais deux mains enlacées, et dix paroles de l’amour, multipliées. Le « je » et le « tu » deviennent « nous », conjugaison de l’être-deux :
« Où es-tu ? Nous sommes
dans la main l’un de l’autre. Nous
sommes. »
(« La blessure la plus lointaine », p.42)

Ces deux mains dessinent un espace :
« Aimer
est la seule liberté. »
(« La blessure la plus lointaine », p.43)

C’est l’espace du poème, « parole en-trop » d’amour…
(…)
« Regarde, j’ouvre mes mains
pour accueillir l’impossible
et radieuse lumière de l’amour. »
(« Sous le masque de la chair », p.103)

L’amour, alors, suture « la blessure la plus lointaine » ? Pour porter, au-delà, peut-être, une autre question :
« Mais à qui est-il destiné, le fruit
qui a mûri ? A qui
s’adresse

le véritable amour ? »
(« Obscur est le cœur », p. 26)

« Laisser partir », c’est bien le titre de ce recueil. Cela sonne peut-être comme une invitation. Ou comme une demande ? Les deux verbes en tout cas ne sont pas unis par un « trait d’union »… de sorte que l’on peut penser qu’en effet ils doivent être dits, séparément. Comme deux verbes qui sonnent, qui consonnent.
« Laisser partir », cela pourrait sonner comme une résignation. Pourtant, tout ce que nous avons lu du recueil montre que cette poésie est tout sauf résignée. Et si « La parole est toujours en-trop », c’est peut-être parce qu’elle exprime aussi une révolte, pour beaucoup insupportable :
« Tu te bats contre des ombres et voilà :
ta colère, ton cri, tes craintes
sont les seules lueurs qui te guident ! »
(« Apnée dans la vraie vie », p.66)

« Laisser partir », c’est peut-être la demande exprimée, à l’adresse de l’aimée, comme une dernière élégance (et l’on pense à Orphée) :
« Il faudra vivre avec le manque
imaginaire et la blessure réelle.
Il faudra aimer avec la terrible
certitude de l’amour. »
(« Sous le masque de la chair », p.103)

Le deuil, la perte, le manque, la blessure… Autant de thèmes qui, au fond, pourraient précipiter dans le désespoir. Mais quel humain ne les rencontre un jour ? Par la traversée du poème, cette « parole en-trop » plus que jamais nécessaire, et dans l’amour, est ici portée, non pas par un « professeur de mort », mais un « professeur de vie », selon la belle parole de Claude Vigée. Et ce dernier ajoute : « Les écrits ne sont pas, à mes yeux, des musées de la parole tue, les conservatoires de notre passé révolu, mais les réserves où puiser l’énergie nouvelle, redécouvrir la lumière cachée qui orientent notre marche vers le jour à venir. » (Une voix dans le défilé, éd. Nouvelle Cité, Paris, 1985, p.11)

Il est temps de « redécouvrir la lumière cachée » d’Alain Suied, qui peut nous accompagner dans la nuit -du deuil, de la perte, du manque ou de la blessure- et orienter « notre marche vers le jour à venir ».
Une « marche amoureuse », voilà ce qu’a su faire, de cette nuit, dans « L’Ouvert, l’Imprononçable », le poète d’une « parole en-trop », qui manque déjà.


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