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Au-delà de l’image pour la ressemblance, par Oleg Poliakow

26 septembre 2011

par Olieg Poliakow

Au-delà de l’image pour la ressemblance

« Et Dieu a dit faisons l’homme à notre image (bétsalménou) selon notre ressemblance (kidmouténou). » (Genèse 1, 26)
Autrement dit


1° Bétsalménou : de tsèlem – image, forme, figure. Selon Samson Raphaël Hirsch, le radical ts-l-m est en affinité avec salmah – vêtement, robe, et avec sémèl – emblème, enseigne, et simèl – symboliser, et désigne ainsi l’enveloppe extérieure, la forme corporelle.
Donc Bétsalménou : « DANS NOTRE ENVELOPPE EXTÉRIEURE ».
2° Kidmouténou, de damah – ressembler, mais aussi de doumah – silence, ainsi que de démamah – silence et calme.
Donc Kidmouténou : « SELON NOTRE SILENCE ».

***

« La joie du poème se lève dans un sépulcre [1] »
« Voici la loi (torah) : quand une personne est morte sous la tente … ».
(Nombre 19 ; 14)

Or, le mot « tente » fait traditionnellement allusion à la maison d’étude et le verset est alors compris ainsi : « Voici ce qu’est la Torah : c’est quand une personne meurt au monde en se plongeant dans l’étude … » Autrement dit, la Torah ne s’acquiert que si l’on est préparé à mourir au monde » [2].

Notre lointaine mémoire : qui ?

En partance. – Je suis un déraciné à tout jamais. Je le dois à ma grand-mère maternelle de mémoire bénie. Quand un printemps se terminait, comme une attente vaine, encore une fois lasse et déçue, elle nous disait à mon frère et à moi : « le printemps prochain, nous serons chez nous ». Ce « chez nous » était à mes yeux d’enfant le lieu par excellence de la vie. Ici, ce n’était qu’en attendant. Car la vie, la « vraie vie » était en cet ailleurs, incommensurable profondeur d’être, où se portait le regard triste de ma grand-mère. Ici, nous n’étions pas « chez nous ». Je n’étais pas chez moi.
Je n’ai des Pessahim de mon enfance, que des souvenirs de matsot, galettes de pain azyme à la fadeur inoubliable que ma grand-mère nous invitait, quand nous étions chez elle, à manger. Je leur dois de n’avoir pas oublié une tradition qu’il m’a fallu ensuite, bien plus tard, retrouver, et renouveler pour la vivre vraiment en lui donnant le sens eschatologique qu’elle a aujourd’hui pour moi.
Au sentiment de l’appareillage, si bien décrit par Julien Gracq [3], d’une vie toujours en partance, s’est ainsi associée la fadeur inoubliable des matsot.
Pour quelle solitude ?
La conscience de n’être pas de ce monde, conscience propre à toute personne en passe de quitter l’Egypte, s’accompagne toujours de l’étrange conviction de devoir à ce monde mourir. Conviction de nature eschatologique inébranlable que rien ne peut justifier, si ce n’est peut-être l’intuition d’un lieu toujours à portée de voix d’ici, d’un lieu là-bas auquel cette conviction nous destine, ou pour le dire avec le Midrach, d’une tente qui nous invite à l’étude, à condition de mourir.
Entrer sous cette tente c’est accepter la mort. Et je l’ai acceptée parce qu’elle ne m’est pas étrangère. Elle m’a déjà – je l’affirme – été imposée. Mourir à ce monde, comme le veut le Midrach, c’est toujours mourir pour la seconde fois. Mais cette fois-ci il faut le vouloir et l’accepter. C’est donc à ceux-là seuls qui déjà sont morts que s’adresse le Midrach qui les invite à l’étude. N’est-ce pas alors – aussi – une invitation à la solitude ? Être seul et abandonné [4], n’est-ce pas l’antichambre – la tente – du lieu séparé, auquel fait allusion le poète.

Ouvrir les yeux d’en haut. – « Poète, j’ai longtemps souhaité rejoindre et émouvoir les autres - nous dit Claude Vigée - en cette zone cachée de leur être où se situe le Lieu Séparé. A travers les songes, l’errance, les souvenirs, les perceptions concrètes du monde, les désirs d’objets, j’ai seulement voulu atteindre et rappeler en eux, en le touchant, ou en le désignant de loin, ce qui est séparé. Au moyen de la parole rythmée, qui galvanise notre pensée avec la vie dansante du corps, je me suis fait le secrétaire du Lieu Séparé – le mazkir-hakodesh -, celui qui, éveillant en autrui sa lointaine mémoire, lui en permet à son tour l’approche, et l’érige en secret - vers QUI ? » [5].
Consentir à l’éveil de notre lointaine mémoire, ce n’est pas seulement l’ériger en secret vers QUI ?, à nous ouvrir à ce lieu d’en haut, – makom marom – auquel, aux dires du Zohar, tous les yeux sont suspendus et qui est ‘‘l’ouvreur des yeux’’ [6], c’est aussi participer avec le poète à une liturgie sacrificielle. Car cet éveil, et cette ouverture, ne conduisent à rien. De l’érection de cette mémoire en une tension vers « QUI ? », ne résulte qu’une dissolution progressive de toute connaissance, de tout savoir. De toute image, fut-elle divine.
Ce lieu est dénommé « QUI ? » parce qu’il est à la fois objet du questionnement et à tout jamais non-dévoilé, « limite supérieure du ciel ». Et lorsqu’un homme questionne, cherche à connaître étape après étape l’ultime étape, il atteint le « QUOI ? », c’est-à-dire : Tu as compris quoi ? Tu as discerné quoi ? Tu as cherché quoi ? Tu as vécu pour quoi ? Mais tout reste aussi fermé qu’à l’origine [7].
L’éveil de notre lointaine mémoire ne se fait pas au bénéfice d’un savoir, mais à celui d’une présence à « Peut-être » - « Oulaï » en Hébreu - présence, pour le dire avec Vladimir Jankélévitch, de l’ordre du « Je-ne-sais-quoi » et du « presque-rien ». Présence combien inquiète de se sentir vivante sans pouvoir en convenir avec soi même. Ni même avec Dieu. « Comment expliquer l’ironie passablement dérisoire de ce paradoxe : que le plus important, en toutes choses, soit précisément ce qui n’existe pas ou dont l’existence, à tout le moins, est le plus douteuse, amphibolique et controversable ? » [8]. Comme « Peut-être ».

Abbaye de Cluny et Bouddha d'Uttar Pradesh (Guimet).

Présence naissante. – Ainsi (ma) présence à QUI ? (m)’est toujours donnée trop tard, à contre temps, dans un apparaître au monde déjà subsumé par le verbe-parole. Car, comme le dit justement Emmanuel Levinas, « le je parle est sous-entendu dans tout je fais et même dans le je pense et le je suis » [9]. Ce n’est donc que dans un « je suis » inchoatif, à peine élaboré, murmuré par un « je parle » bégayant comme le fut celui de Moïse – souffle indicible de l’Aleph qui anime le corps et éveille l’être jusque là « golem » - que ma présence naissante voit le jour.
Avant, dans l’ « avant premier jour », comme le dit Celan, tout est silence et silence qui me scrute. Je suis en proie au silence. Seul et absent. « Là où est le silence, l’homme est regardé par le silence ; c’est lui qui regarde l’homme, plus que l’homme le silence. L’homme ne scrute pas le silence, mais le silence scrute l’homme » [10]. Et lorsque je parle, est-ce alors pour le dire ? Ou pour y accéder, mais seul ? Dire en bégayant pour le sentir au-delà et en-deçà des mots articulés. Pour me retrouver « en face du premier commencement ». Dans le silence au creux des mots désarticulés « tout peut être refait neuf. A chaque instant, l’homme peut, par le silence, se trouver au premier commencement » [11].
D’un pas hésitant alors, face au buisson ardent, une conscience émerge. Et puis déjà s’efface – ne dirait-on pas qu’elle meurt ! – elle s’efface et seule subsiste d’elle une trace de son passage, le regard brulant du silence. Certitude d’avoir été éveillé, émerveillé, et de pouvoir l’être encore, mais toujours subrepticement. Au hasard parfois d’un poème qui ranime en moi l’aube d’une promesse. « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville »… Et avec le poète je retrouve alors ce lieu mien, la « blanche maison », et ce silence, « soleil ruisselant et superbe » qui loin de me scruter, répand ses « beaux reflets de cierge » sur ma « nappe frugale ».
Cette certitude, en marge de toute représentation, en vérité est parfois inquiétante parce que je me dois de la retrouver oubliée et effacée de mes souvenirs, mais non de ma mémoire. Avoir participé – sans savoir – à ce qu’il faut désormais retrouver : un « je-ne-sais-quoi » et un « presque-rien », souffle aux « reflets de cierge » du silence en ce monde ici bas qui apaise au pays de l’homme. Répondre à cette question : « mais qui suis-je ? » de m’être ainsi senti « autrement qu’être », et si « un », à l’aube de toute conscience, et de n’être maintenant, dispersé, que conscience d’être ? Quelle parole autre que parole de poésie va désormais pouvoir m’y conduire ? Et par quel chemin ?

***

La mer des joncs

Abbaye de Pontigny. Photographie de Guy Braun.

L’isba éphémère au cœur de la forêt. – Un ‘hassid pieux, contemplatif, porté autant à la méditation qu’à la prière partagée, était régulièrement transporté – surtout la nuit – par cette étrange question qui lui vrillait l’âme, et qui était de savoir ce qu’allait devenir sa vie, cette vie qui lui avait été confiée, lorsqu’elle l’aura quitté. Il ne pensait pas à l’âme, mais à la vie. Il était, comme on dit aujourd’hui, « pragmatique ». Où s’en ira-t-elle ? Qu’emportera-t-elle de lui ? Quel souvenir ? Et surtout, aura-t-il su, lui, le pauvre Yïtsik, la « préparer » comme il se doit ? Il ne songeait pas à sa mort, mais au destin réservé à sa vie « ailleurs » par le Tout Puissant.
De temps en temps il importunait son Rebbe, mais sans lui révéler, tant elle lui semblait absurde, la nature réelle de son inquiétude profonde. Celui-ci l’écoutait, entendait sa demande, mais n’y répondait pas, ou alors seulement par une sentence quelque peu mystérieuse dont il avait le secret.
Un jour cette demande se fit enfin prière, celle qu’il nous arrive parfois de dire le cœur tourné vers le « monde qui vient ». « Rebbe, murmura Yïtsik dans un souffle à peine audible, Rebbe … (Rebbe Abraham nota immédiatement que le ton était différent, – « il y est déjà » - pensa-t-il) … Rebbe, vous qui êtes un familier du « monde à venir », vous qui certaines nuits y séjournez, vous savez donc ce qu’est le paradis, ou du moins ce que l’Eternel réserve à la vie de ceux qui L’aiment et Le servent. Emmenez-moi, je vous prie, accordez-moi le bonheur de vous accompagner une nuit pour que je puisse, ne serait-ce qu’un instant, me réjouir au vu de la félicité de la vie des Sages là-bas, me réjouir pour eux, Rebbe, pour eux. Cela suffira à ma vie, pour l’heure, et pour le reste ».
Rebbe Abraham ne put qu’accepter. Son cœur était réjoui, mais il n’en laissa rien paraître. La nuit venue, alors que le ‘hassid rêvait, il fut réveillé par le Rebbe. « C’est l’heure où le vent du nord joue sur les cordes de la harpe du Roi David – lui dit-il – viens, nous partons ». Le chemin ne fut pas très long. La forêt vibrait d’étrange façon, on eut dit un souffle ondulant qui la berçait et l’enchantait. La neige avait cette couleur bleutée, douce-amère, un peu hésitante, du temps lointain. Le ‘hassid crut même entendre une mélodie – « moydé ani » se dit-il – une voix de femme, lointaine, lointaine elle aussi, puis ce fut le silence plus doux que le miel et frais comme la rosée un matin d’été au lever du soleil.
Il n’y avait plus de neige. Ils marchaient, ou plutôt ils allaient tant le chemin les portait. Ils arrivèrent. C’était toujours la nuit. « C’est là », lui dit Rebbe Abraham. « Là ? Mais je ne vois qu’une vielle isba, et au travers des interstices de la porte une lumière tremblotante ». « Oui c’est là. Viens et vois ! ». Rebbe Abraham toucha, caressa légèrement la mezouza. La porte s’ouvrit. Le ‘hassid s’avança doucement, précautionneusement. Rebbe Abraham n’entra pas.
La lumière d’une bougie auréolait faiblement le visage d’un homme assis sur un tabouret, et qui faisait face à l’entrée. Sur la table, devant lui, un amoncellement de livres. Le ‘hassid en reconnut quelques uns qu’il lui arrivait non d’étudier mais de feuilleter. Le vieil homme assis était immobile. Yïtsik le regardait. Son attention, grande ouverte, s’exaltait par le bonheur d’être là. Le vieil homme psalmodiait en silence. Ses lèvres remuaient à peine, ou faisaient semblant. Seule la flamme de la bougie, peut-être, qui dansait légèrement au rythme de ses lèvres, traduisait son souffle en voix du silence. Alors un flocon léger de neige blanche attiré par la flamme de la bougie vint tendrement, en s’abandonnant, s’y bruler les ailes. Ce fut une goutte de rosée. Puis d’autres flocons, et encore et encore. Maintenant il neigeait. L’isba n’était plus perdue au fond d’une sombre forêt. Elle avait disparu. Le vieil homme aussi. Mais leur présence, vibrante, était bien réelle.
Les neiges d’en haut se mêlaient maintenant à la flamme d’en bas, et en gouttes de rosée, avalanche d’étincelles redevenues paroles d’avant les mots inventés par l’homme, elles inondaient le visage d’Yïtsik. Son cœur maintenant entendait la voix du silence et ses lèvres chantaient avec celles du vieil homme en lui.
Sur son front, il sentit une caresse légère, comme si on l’épongeait. Puis une voix, un peu lointaine, douce et familière, qui l’appelait, « Yïtsik … Yïtsik … ». Il se sentait fatigué. Très fatigué. Son dos lui faisait affreusement mal. Il ouvrit les yeux et les referma. « Où suis-je ? » se demanda-t-il. On l’appela à nouveau. « Je dois répondre, se dit-il, mais pourquoi ? ». Il ouvrit à nouveau les yeux. Esther, sa femme, le regardait. « Enfin, lui dit-elle, cela fait trois jours … je croyais que tu allais mourir. Dis-moi, pourquoi as-tu emprunté l’échelle du Rebbe, et qu’allais-tu faire sur ce toit ? Heureusement que Chloïme qui passait par là … ». Mais Yïtsik, qui était très fatigué, ferma les yeux et repris le chemin, seul cette fois-ci, vers l’isba à l’intérieur de sa forêt.
Longtemps, très longtemps après, un lecteur qui croyait avoir perdu son chemin, passa non loin de l’endroit où selon les anciens devait se trouver l’isba qu’il cherchait. Elle dormait. L’éveilla-t-il ? Trois vers de Claude Vigée lui vinrent en mémoire.
« J’erre toujours plus loin de la maison perdue »
« vers l’hiver où l’on meurt chaque jour un peu plus : »
« j’entre dans ma demeure où luit la solitude. »
Et depuis, pour ce lecteur, il neige toujours sur cette demeure loin du monde en flocons de silence.

Mourir au monde. Ordinairement nous flirtons avec la solitude et avec la mort sur les écrans cinématographiques [12], et par procuration nous nous donnons l’illusion de vivre en image une réalité que nous ne saurions affronter. Nous flirtons avec la solitude qui toujours confine à la mort. Quant à l’épouser …
Cela peut arriver. A la suite, pour certains, d’un événement, rencontre dans un quotidien jusqu’alors paisible, avec la folie ou plus sûrement avec la mort, affleurement en ce monde d’un néant qui nous annule l’espace d’un instant. Lorsqu’on survit à une telle rencontre, la mort alors, mais surtout la solitude se révèlent consubstantielles au fait de vivre ! Elles sont désormais de notre monde.
D’avoir franchi, à nos risques et périls, une limite nous confronte alors à « un fond d’obscurité » que seul notre désir d’éternel peut « mettre en lumière ». « L’acte poétique, nous dit Claude Vigée, est possible quand nous sommes déjà dépouillés d’exigences, livrés aux ténèbres sans conditions, privés de nous-mêmes et du monde. C’est à partir de cette petite mort précoce que s’effectue la création. Alors l’âme qui renaît peut s’ouvrir avec ravissement au matin réinventé. La joie du poème se lève dans un sépulcre. Hors du silence, la parole s’élance. Sache toujours l’entendre ainsi » [13].
A l’ébranlement de l’être – à la trace laissée par la mort – qui est de ce monde, fait suite le poème qui témoigne de l’autre. L’ébranlement, cependant, lorsqu’il se produit, confine à la folie si le sol de l’être remué n’est pas digne de cet ébranlement (Maurice Blanchot). Or il ne peut l’être que sous les auspices du désir d’éternel, cet « infini premier, demeuré enfoui en nous dès l’instant de notre conception » [14]. Alors du sol de l’être bouleversé, labouré en profondeur, émane une présence, « énergie intérieure obscure, encore dépourvue de visage » et à laquelle il doit offrir – « exercice suprême de la liberté humaine » – une « demeure provisoire » [15].
Et c’est alors dans cette « énergie intérieure obscure », que le poète se plonge. Et nous entraîne avec lui – liturgie sacrificielle – dans la vision de l’invisible.
Ancienne synagogue de Tolède.
La vision de l’invisible. – « Dumézil prétend qu’Odhin avait accepté de perdre un de ses yeux charnels pour acquérir le vrai savoir, la vision de l’invisible. Il avait remis son œil au sorcier Mimir qui lui permettait chaque jour de boire à la source d’habileté » [16].
La vision de l’invisible n’est certainement pas la vision d’un monde invisible. La vision, toute vision – et le savoir qui en dépend – n’a de sens qu’en un monde. Elle participe de l’« ex-tase », comme le disent les phénoménologues, de ce savoir qui pose un objet dans l’espace-monde devant moi. J’en prends conscience. L’invisible, si je l’imagine en un monde, ne peut qu’être un objet « quelque part » – il est localisé – mais que je ne vois pas. Un objet ou une personne. Cette personne ou cet objet sont de mon monde, mais pour l’heure, hors de ma présence. L’invisible ici participe de l’absence provisoire, car je sais qu’un temps viendra où ils seront « à nouveau » visibles, présents en ma présence.
Mais lorsque l’absence, de provisoire qu’elle est dans le temps ici bas, devient, par l’effet de la mort, définitive, ne suis-je pas alors, tout naturellement, porté à transmuer le « définitif » de cette absence en un « provisoire ». J’attends alors de la mort, de celle qui pourtant a emporté les êtres chers, qu’elle me prenne à mon tour pour être là-bas, dans un monde pour l’heure invisible, présent en leur présence.
Un tel monde est-il l’invisible auquel Odhin par le sacrifice de son œil a accès ? Certainement pas. L’invisible d’Odhin, celui dont il a la vision, ainsi que le vrai savoir, sont d’une toute autre nature. Ils ne sont pas de ce monde que je viens rapidement d’esquisser.
L’invisible est l’inexistant éclat d’un éternel soudain dans la trame du temps, et de notre vie, qui rompt et régénère, et en qui – par qui – s’accomplit la vision de l’invisible. Mais pour persister, c’est-à-dire pour savoir, cette vision ne peut qu’être nocturne d’une nuit sans lune, afin de rêver d’un cœur qui entende. L’invisible est l’univers éternellement nocturne – il est « un », sans pendant diurne - offert à la contemplation de l’œil sacrifié qui « excave » les ténèbres et engage celui qui consent au sacrifice, à en mesurer le parcours à l’aulne des frissons qui ne manquent jamais de secouer son corps et son âme. Car c’est mourir au jour que de voir l’invisible. Comment vivre après cela ?
Cependant, dans ses rapports avec le jour, cet invisible peut se dire dans le silence au-delà des mots. « Car le plus important, le plus nécessaire, on ne peut le voir, on ne peut que l’entendre. Les mystères de l’être sont soufflés silencieusement à l’oreille de celui qui sait, quand il le faut, devenir tout ouïe ». [17] Ce mystère infiltre alors le monde aux seules fins, lorsqu’on l’entend de nous exfiltrer.
A ce titre il n’y a d’expérience du monde qui vaille qu’eschatologique. A l’œil charnel, le vécu de l’apparaître du monde, à l’autre, à celui qui n’est plus de ce monde, la présence à l’invisible mystère nocturne. Mais c’est le même homme qui vit, et qui voit. Il regarde le monde et sent la nuit, il la respire, s’en abreuve et s’enivre à cette source englobante. Il la ressent et la respire, la boit alors qu’elle le contient.

***

« Jésus a dit à ses disciples : Comparez-moi, dites-moi à qui je ressemble. Simon Pierre lui dit : Tu ressembles à un ange juste. Matthieu lui dit : Tu ressembles à un philosophe sage. Thomas lui dit : Maître, ma bouche n’acceptera absolument pas que je dise à qui tu ressembles. Jésus lui dit : Je ne suis pas ton maître, puisque tu as bu, tu t’es enivré à la source bouillonnante que moi j’ai mesurée » [18]].
Il n’y a plus d’images, et pas plus de ressemblance imaginée. Il y a une source à laquelle on peut boire.

***

La traversée de la mort. – A chaque instant un tel homme, simultanément meurt et renaît. C’est qu’avant l’heure il a rencontré la mort, et l’a traversée. A la Mer des Joncs, précisément. A Yam Souf. La traversée de Yam Souf ou, pour le Zohar de Yom Sof - les eaux du dernier jour, les eaux originelles. Les Hébreux s’y engagent et les traversent. Les Egyptiens, se lancent à leur poursuite et sont engloutis. La traversée de Yam Souf, c’est la traversée de la mort.
D’après le Midrach, Na’hchon Ben ‘Hamidav, prince de la tribu de Juda, entra le premier dans la mer et entraîna tout le peuple avec lui [19]. Il est dit aussi qu’il s’avança jusqu’à ce que l’eau atteigne ses narines, et c’est alors, et alors seulement, à l’instant précis où l’eau commençait à le submerger, que la Mer des Joncs s’ouvrit devant lui et devant tout le peuple qui le suivait.
Mais ne dirait-on pas plutôt que Na’hchon Ben ‘Hamidav, et tout le peuple avec lui, se mit à respirer de l’intérieur car, ainsi que nous l’enseigne le Zohar, l’homme possède en lui la capacité de respirer de l’intérieur, d’un intérieur sans extérieur, d’un INTÉRIEUR ABSOLU, celui de l’Aïn Sof - de l’Infini - d’où jaillissent, hors du temps, le souffle des origines et la vie de la Création. Rappelons-nous ce qu’il est dit en GENESE 2, 7 : « L’Eternel-Dieu façonna l’homme - poussière détachée du sol - fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant ». Mais aussi, dans la version d’Onquelos, un « être parlant ».
Dans quel sommeil d’avant était alors plongé Adam façonné seulement de poussière ? Dans un sommeil d’ignorance, sans rêve, dans le sommeil de terre, je lai déjà dit, du « golem » en attente du souffle de l’Aleph ( א ). Lettre imprononçable, inaudible, souffle d’un Verbe par qui le monde n’advient qu’à condition de ne jamais le contenir : LE RESPIR.

Le « respir ». – « Pour importante que soit la langue, nous dit Claude Vigée, le respir l’est encore davantage » [20]. D’autant plus qu’à l’instant de franchir les eaux du dernier jour, c’est par ce « respir » seul portés, comme par un cri muet, que nous nous abandonnons au silence de Dieu. Comme le fit un jour, sur sa croix, rabbi Iéchoua : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? [21]/ [22] ».

Voici donc l’homme, ce rabbi que le commun des mortels respectait pour sa foi, la force de ses convictions religieuses, et pour ses miracles parfois, qui se retrouve soudain seul, au bord de l’abîme, méprisé, raillé par tous, cloué sur sa croix à l’article de la mort, voici donc cet homme de Dieu abandonné par Dieu lui-même, et qui dans un dernier souffle crie vers Dieu : « pourquoi m’as-Tu abandonné ? ».
Grave erreur de traduction !
Pour Meschonnic, qui reprend une observation de Samson Raphaël Hirsch, l’accent tonique de l a ma (traduit par « pourquoi ») est sur la première syllabe, or ici (en Matthieu 27 ; 46) l’accent est sur la seconde – lam a (en hébreu moderne lem a ). D’où changement de sens : ce n’est plus « pourquoi », mais « vers quoi, à quoi » [23]. En traduisant léma par pourquoi, le monde « naturalise », comme on transforme un organisme vivant en un objet empaillé pour mieux s’en préserver, QUI ? auquel Dieu destine Jésus.

Car à l’instant de la mort il n’y a plus d’image de Dieu. Elle « meurt » quelques instants avant nous, pour nous laisser le temps (quel temps ?) de nous préparer à respirer autrement, à la manière de Na’hchon Ben ‘Hamidav. La question n’est donc pas « pourquoi m’as-Tu abandonné ? » – une telle question fige Dieu en son image mondaine et religieuse - mais « à quoi m’as-Tu abandonné ? ». A quoi ? Mais à Sa ressemblance !
A l’instant, angoissant s’il en est, de notre mort, l’image de Dieu en nous se défait. Elle nous abandonne. N’était-elle qu’une illusion ? Je ne le pense pas. L’image de Dieu nous a porté, nous a aidé, nous a guidé, nous a aimé ici bas. Pour Simon Pierre, elle est un ange, [24] messager de Dieu qui aujourd’hui se retire et nous laisse à notre infini destin de la ressemblance à Dieu. Elle est aussi le Sage (pour Matthieu), et le poète pour moi, toujours un « accompli » qui, parce qu’accompli, souffre de se défaire.

Mosquée de Kairouan.
La ressemblance. Le Dieu imaginaire s’est retiré, la mort l’a effacé. Il reste la RESSEMBLANCE, le souffle encore originel de vie partagée. Par le « respir », par le souffle partagé une fois pour toute – alliance indéfectible –qui semble, à l’instant de notre mort, être ce souffle « dernier » que l’on rend, par le « respir » nous sommes à Sa ressemblance, mais non plus à Son image qui a fait « son temps ».
Le souffle est le trait d’union entre Dieu et moi. Un trait d’union qui ne cesse d’être actif et continu. Même au-delà de la mort. C’est ce qui me relie éternellement à Dieu par delà le silence et la nuit consécutifs à la disparition de l’image.
La RESSEMBLANCE ! Elle est cette source à laquelle je m’abreuve. Source que Jésus a mesurée, comme bien d’autres au demeurant, humblement, et toujours en marge du monde. « Au cœur de notre vie si fragile - nous dit l’un d’eux (Claude Vigée) – partout menacée par la destruction, il existe en nous, en amont de chaque dérive temporelle, un lieu lumineux de la toute-confiance. (…) De ce lieu intime de la toute-confiance émane une clarté qui, à partir du centre secret de notre âme incarnée, pénètre, soulève et guide vers l’avenir, en dépit de tous les obstacles de la vie présente, le moi chancelant dont nous nous faisons le porte-parole doublement précaire. Nous y buvons ensemble, comme à une source de vie cachée, le souffle du futur infini :
« Par-delà tout le mal

Et plus haut que la nuit » [25].

Marseille 2 avril 2011

Notes

[1Claude Vigée, Journal de l’été indien. Saint-Maur : Parole et Silence, 2000, p. 86.

[2Josy Eisenberg. La Cabbale dans tous ses états. Paris : Albin Michel 2009, p.66

[3Julien Gracq, Œuvres complètes. Paris : Gallimard La Pléiade, 1989, p. 851

[4(Ps. 27 ; 10) « Oui, mon père et ma mère m’ont abandonné : et Adonaï me recueille » - Chouraqui)

[5Claude Vigée, L’extase et l’errance. Paris : Figures/Grasset, 1982. pp. 13 et 14.
( Levez les yeux vers les cieux et voyez QUI a créé cela. – Isaïe, 40, 26).

[6Le Zohar T. I. (Traduction Charles Mopsik), Paris : Verdier 1991, pp. 31 et 32.

[7Le Zohar. T. I. (Traduction Charles Mopsik), Paris : Verdier 1991, pp. 31 et 32.

[8Vladimir Jankélévitch, Le je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Paris : Seuil, 1980, p.11.

[9Emmanuel Levinas, Humanisme de l’autre homme. Paris : Biblio Essais, 1987, p. 13.

[10Max Picard, Le monde du silence. Paris : PUF, 1954, p.3.

[11Ibid. p. 7.

[12Le succès du film « Des hommes et des dieux » en atteste.

[13Claude Vigée, Journal de l’été indien=. Saint-Maur : Parole et Silence, 2000, p. 86.

[14Claude Vigée. Inédit.

[15Ibid.

[16Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Paris : Bordas, 1973, p. 172.

[17Léon Chestov, Le pouvoir des clefs. Paris : Flammarion, 1967, p. 236.

[18L’Evangile selon Thomas, « Logion 14 », in Henry-Charles Puech, En quête de la gnose. T.II Gallimard, 2003, p. 13. [En note : « mesurée » (sites) : lire peut-être saktes, « creusée », « déterrée ».

[19« Aujourd’hui, en Israël, on appelle Na’hchonim ceux qui sont les « avant-gardes » de toute action collective qui réclame le courage de l’engagement désintéressé ». Léon Askénazi, Ki Mitsion I. Jérusalem : Ed. Fondation Manitou, 1999, p. 163.

[20Claude Vigée, Danser vers l’abîme. Saint Maur : Parole et Silence, 2004, p. 21/22.

[21Matthieu 27 ; 46. « Ηλι ηλι λεμα σαβαχθανι » Eli Eli lema sabachtani, (translitération grecque de l’araméen). In « Nouveau Testament Grec/Français ».

[22Ps. 22 ; 2. Eli, Eli lama azavtani, (en hébreu)

[23Henri Meschonnic, Gloires. Paris : Desclée de Brouwer, 2001.

[24Cf. Logion 14 de L’Evangile selon Thomas.

[25Claude Vigée, Danser vers l’abîme. Saint-Maur : Paroles et Silence, 2004, p. 61.